DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Barbare - barbarie




- La barbarie, ce n'est pas l'animalité, répétons-le : c'est le refus de la culture des autres. (HM-51)

- Il nous faut alors considérer la barbarie, non seulement celle que n'a pas encore pu chasser le progrès de la civilisation, mais aussi celle qu'a produite ce même progrès de la civilisation. On peut même dire que les formes nouvelles de barbarie, issues de notre civilisation, loin de réduire les formes anciennes de barbarie, les ont réveillées et s'y sont associées. Ainsi, il s'est développé une forme de barbarie rationalisatrice, technologique, scientifique, qui a non seulement permis les déferlements massacreurs de deux guerres mondiales, mais a rationalisé l'enfermement sous la forme de camp de concentration, rationalisé l'élimination physique, avec ou sans chambre à gaz, rationalisé la torture, la seule barbarie qui semblait éliminée au début du XX siècle, désormais restaurée et ré-instaurée par nazisme et stalinisme, utilisée par la France au Vietnam et en Algérie, et devenue pratique courante dans de nombreux pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine, sous forme réactionnaire ou révolutionnaire, "capitaliste" ou "socialiste".

- Marcuse avait bien vu que notre civilisation industrielle nourrissait en elle sa propre autodestruction. Auparavant, Walter Benjamin avait compris que tout développement de civilisation comportait son envers ou fondement de barbarie. Encore auparavant, avant même qu'Hitler accède au pouvoir, Freud avait vu que le développement de la vie civilisée, en refoulant et inhibant à grande profondeur notre propre barbarie mentale, favorisait l'accumulation souterraine de celle-ci, jusqu'au seuil explosif où elle éclaterait. Ainsi le développement manifeste de la civilisation est le développement d'une barbarie latente. (PSVS-81)

- Aujourd'hui nous nous rendons compte de ce qu'est la barbarie de notre société civilisée. Nous ne pourrons sortir de notre barbarie mentale que lorsque nous serons capables de considérer la complexité des phénomènes. C'est notre façon de voir qui doit changer. (SCC-84)

- La barbarie est dans la civilisation, non seulement au sens de Walter Benjamin pour qui toute civilisation naît de la barbarie, mais dans le sens complexe freudien (refoulement, non-annihilation de la barbarie par la civilisation) et aussi dans le sens organisationnel moderne (les développements conjoints de la science, de la technique, de la bureaucratie créent une barbarie civilisationnelle spécifique). (TP-93)

- Il y a plusieurs barbaries :

- une barbarie venue de fond des âges et qui se manifeste par la haine, le massacre, le mépris, l'humiliation;

- une barbarie proprement anonyme, destructrice d'humanité, de responsabilité et de convivialité, qui se développe avec l'extension du monde techno-bureaucratique;

- une barbarie également destructrice d'humanité qui se développe avec l'extension du profit en tous domaines et de la marchandisation en toutes choses; - une barbarie proprement politique qui a atteint un apogée contemporain avec le totalitarisme. Cette dernière barbarie est assoupie, mais peut renaître sous de nouvelles formes.

- les autres barbaries sont en pleine activité et se sont entrassociées. (MD-94)

- La plus grande menace qui pèse sur la planète aujourd'hui tient en l'alliance entre deux barbaries : l'une qui, venant du fond des âges historiques, apporte guerre, massacre, déportation, fanatisme, et reproduit à travers des sociétés différentes les hiérarchies, dominations, exploitations des êtres humains dont celles propres au capitalisme ; l'autre qui, venant de notre civilisation techno-industrielle-bureaucratique, impose sa logique mécanique, glacée, anonyme, ignore les individus, leurs chairs, leurs sentiments, leurs âmes, et met au service des pouvoirs les armes de destruction et les moyens de manipulation.

- L'expérience de ce siècle pousse au pessimisme ; la tentative la plus formidable de supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme et toutes les formes barbares de domination a créé une nouvelle forme barbare de domination et d'exploitation. Les conquêtes sociales des démocraties européennes, dont le Welfare, sont menacées par la mondialisation du marché, le déchaînement du profit, la précarisation du travail.

- La barbarie loin d'être résorbée, est ascendante en de nombreux points du globe. Un peu partout se décomposent l'éthique civique, le sens de la solidarité, le sens de la responsabilité. Comme dit Octavio Paz "nous ne sommes pas devant une négation critique des valeurs établies, mais devant leur dissolution passive". (Une planète, folio, p.17). (PC-97)

- Ce qui doit être questionné et problématisé aujourd'hui, ce sont non seulement les Barbaries et les Obscurantismes qui subsistent dans le monde contemporain, mais aussi les Barbaries et Obscurantismes nés de la modernité et qui, parfois alliés aux formes anciennes de Barbarie, déferlent sur notre siècle. Ainsi ce ne sont pas seulement les nouveaux déferlements du capitalisme, ce sont la techno-science, l'hypertrophie des Etats, leurs conséquences conjointes dans la technocratisation, la bureaucratisation, l'hyper-spécialisation généralisées comme dans la parcellarisation des existences, l'atomisation des individus, les dégradations écologiques et morales qui ont apportés, à l'intérieur d'abord de leurs progrès réels, puis menaçant de plus en plus ces progrès mêmes, une Barbarie propre à notre civilisation, un obscurantisme propre à nos esprits qui se croient rationnels. (TBF-99)

- Certes, la domination, l'oppression, la barbarie humaines demeurent et s'aggravent sur la planète. Il s'agit d'un problème anthropo-historique fondamental, auquel il n'y a pas de solution a priori, mais sur lequel il y a des améliorations possibles et que seul pourrait traiter le processus multidimensionnel qui tendrait à civiliser chacun de nous, nos sociétés, la Terre. (SSEF-00)

- (Les nouvelles barbaries) : C'est la conjonction, en une sorte de trinité, de formes de barbarie nées de notre civilisation. D'abord celle qui saute aux yeux des gens de gauche, qui ne voient que celle-ci : le capitalisme - encore ne faut-il pas oublier que le capitalisme a été aussi civilisateur. Le capitalisme n'est qu'un moteur dans cette barbarie qu'est le règne de l'argent et du profit, lié à l'expansion du marché non seulement dans le monde, mais dans tous les domaines de l'existence humaine. Il y a un rétrécissement de la part non monétaire de toute vie humaine. Tout est désormais marchandise. L'eau est devenue marchandise. Les gènes sont en train de devenir marchandise. Deuxième forme de barbarie : la technique, ou la technocratie, c'est-à-dire une forme de pensée qui applique aux humains la logique des machines artificielles. C'est-à-dire une logique déterministe, spécialisée, chronométrée. Les technocrates, les éconocrates jouent un rôle de plus en plus en politique. Or l'esprit de calcul ne s'embarrasse ni de la souffrance, ni de la joie, ni de tout ce qu'il y a d'humain. Le qualitatif est désintégré par le quantitatif.
Et nous avons enfin une troisième forme de barbarie : la bureaucratie. Bien entendu, nous avons besoin d'administrations. Mais quand on voit comment sont cloisonnés les secteurs, quelles difficultés soulève la demande d'un simple papier d'identité dès lors qu'elle est faite par une personne née hors de France, on se dit qu'il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine ! Voici réunis les barbaries qui forment notre trinité : la bureaucratie, la technocratie et le règne du profit. Et cette trinité nouvelle peut très bien s'allier à toutes les barbaries classiques que nous connaissons déjà. (ITI-00)

- Si les aspects les plus pervers, barbares et vicieux de l'être humain ne peuvent être inhibés, au moins régulés, s'il n'advient pas non seulement une réforme de la pensée mais aussi une réforme de l'être humain lui-même, la société-monde subira tout ce qui a jusqu'à présent ensanglanté et rendu cruelle l'histoire de l'humanité, des empires, des nations. (LIB.02)

- Les conceptions manichéennes s'emparent d'esprits faisant profession de rationalité. Les fous de Dieu et les fous de l'or se déchaînent. Les deux folies ont une connexion : la mondialisation économique favorise le financement du terrorisme qui vise à frapper mortellement cette mondialisation. En ce domaine comme en d'autres, la barbarie haineuse venue du fond des âges historiques se combine avec la barbarie anonyme et glacée propre à notre civilisation.

- Les nations ne peuvent résister à la barbarie planétaire sinon en se refermant de façon régressive sur elles-mêmes, ce qui renforce cette barbarie. (LM-12/03)

J'aimerais commencer en esquissant une anthropologie de la barbarie humaine. Tout au long de mes travaux, j'ai essayé de montrer que les idées d'homo sapiens, d'Homo faber et d'Homo economicus étaient insuffisantes : l'homo sapiens, à l'esprit rationnel, peut en même temps être Homo demens, capable de délire, de démence. L'Homo faber, qui sait fabriquer et utiliser des outils, est aussi capable, depuis les débuts de l'humanité, de produire des mythes innombrables. L'Homo economicus, qui se détermine en fonction de son intérêt propre, est aussi l'Homo ludens dont a traité Huizinga il y a quelques décennies, c'est-à-dire l'homme du jeu, de la dépense, du gaspillage. Il faut intégrer et lier ces traits contradictoires. Aux sources de ce que l'on va considérer comme la barbarie humaine, se trouve évidemment ce côté " demens ", producteur de délire, de haine, de mépris et de ce que les Grecs appelaient l'hybris, la démesure.
On peut penser que l'antidote à " demens " se trouve dans " sapiens ", dans la raison, mais la rationalité ne peut se définir d'une façon univoque. Nous croyons souvent être dans la rationalité alors que nous sommes dans la rationalisation, un système tout à fait logique mais qui manque de l'assise empirique permettant de le justifier. Et nous savons que la rationalisation peut servir la passion, voire aboutir au délire. Il existe un délire de la rationalité close.
L'Homo faber, l'homme fabricateur, crée aussi des mythes délirants. Il donne vie à des dieux féroces et cruels qui commettent des actes barbares. J'ai repris à Teilhard de Chardin le terme de " noosphère " qui dans ma conception désigne le monde des idées, des esprits, des dieux produits par les humains au sein de leur culture. Bien que produits par l'esprit humain, les dieux acquièrent une vie propre et le pouvoir de dominer les esprits. Ainsi la barbarie humaine engendre des dieux cruels qui, à leur tour, incitent les humains à la barbarie. Nous façonnons des dieux qui nous façonnent. Mais on ne peut réduire cette possession par les idées religieuses au seul aspect barbare. Les dieux qui possèdent les croyants peuvent obtenir d'eux les actes non seulement les plus horribles mais aussi les plus sublimes.
Comme les idées, les techniques nées de l'humain se retournent contre lui. Les temps contemporains nous montrent une technique qui se déchaîne en échappant à l'humanité qui l'a produite. Nous nous comportons comme des apprentis sorciers. De plus, la technique apporte elle-même sa propre barbarie, une barbarie du calcul pur, froide, glacée, qui ignore les réalités affectives proprement humaines.
Quant à l'Homo ludens, on peut remarquer qu'il a des jeux cruels, comme les jeux du cirque ou la tauromachie bien que d'innombrables jeux n'aient pas un caractère barbare. Enfin, l'Homo economicus, qui fait passer l'intérêt économique au-dessus de tout, tend à adopter des conduites égocentriques, qui ignorent autrui et qui, par là même, développent leur propre barbarie. Ainsi, nous voyons les potentialités, les virtualités de barbarie apparaître dans tous les traits caractéristiques de notre espèce humaine. (CBE-09)

La barbarie n'est pas seulement un élément qui accompagne la civilisation, elle en fait partie intégrante. La civilisation produit de la barbarie, particulièrement de la conquête et de la domination. La conquête romaine, par exemple, fut une des plus barbares de toute l'Antiquité : sac de Corinthe en Grèce, siège de Numance en Espagne, anéantissement de Carthage, etc. Pourtant la culture grecque s'est infiltrée à l'intérieur du monde romain devenu empire. D'où la parole fameuse du poète latin : " La Grèce vaincue a vaincu son farouche vainqueur. " La barbarie a ainsi produit de la civilisation.
conquête barbare des Romains a abouti à une grande civilisation. En 212, l'édit de Caracalla donne la citoyenneté romaine à tous les ressortissants de ce vaste empire qui couvre l'Afrique du Nord, une grande partie de l'Europe de l'Est et l'Angleterre.

Il existe également une barbarie religieuse dont il faut parler maintenant. Dans l'Antiquité, les peuples du Moyen-Orient avaient chacun leur dieu de la guerre, impitoyable pour les ennemis. Toutefois, en Grèce comme dans la Rome antique, le polythéisme a permis la coexistence entre différents dieux. Le polythéisme grec a accueilli un dieu apparemment barbare, violent, un dieu de l'ivresse, de l'hybris : Dionysos. La pièce extraordinaire d'Euripide, Les bacchantes, montre l'arrivée destructrice, folle, de ce dieu. Dionysos n'en a pas moins été intégré à la société des dieux grecs. Au xixe siècle, quand Nietzsche pose la question de l'origine de la tragédie, il met en relief le double aspect qui caractérisait la mythologie grecque. D'un côté Apollon, symbole de la mesure, de l'autre Dionysos, symbole de l'excès. C'est cette dualité et complémentarité d'Apollon et de Dionysos qu'illustre le propos d'Héraclite : " Unissez ce qui concorde et ce qui discorde. "

Enfin, le christianisme triomphant a suscité en son sein des courants de pensée divers, des interprétations variées du message d'origine. Au lieu de les tolérer, il a réagi par l'élaboration d'une orthodoxie impitoyable, dénonçant les déviances comme des hérésies, les persécutant et les détruisant avec haine, au nom même de la religion de l'amour.


La barbarie européenne de conquête ne se termine pas, je le répète après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour la France, elle ne s'achève qu'avec la guerre d'Algérie, elle se termine plus tard pour le Portugal avec l'Angola et le Mozambique. Les nations d'Europe ont cessé d'être des nations coloniales. De même, en ce qui concerne la barbarie purificatrice, les nations européennes renoncent peu à peu, grâce à la constitution d'un espace européen, au nationalisme basé sur la pureté ethnique. Nous sommes donc dans une époque où la barbarie européenne est en forte régression, et où les antidotes culturels européens, qui ont joué un rôle dans cette régression, pourraient permettre de définir l'Europe. (CBE-09 : extraits de trois conférences prononcées à la Bibliothèque Nationale F. Mitterand en 2005)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.