DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Humanisme




- Les humanistes furent les hommes de la Renaissance qui incorporèrent profondément dans leur culture les lettres grecques et latines, lesquelles constituèrent à partir du XVI siècle les «humanités». La notion d'humanisme, elle, fut forgée au XIX siècle et rétroactivement reportée sur son origine, pour désigner le mouvement profond de réhabilitation spirituelle et de promotion morale de l'idée d'homme qui commence à s'affirmer au XV siècle, comme en témoigne le De dignitate hominis de Pic de la Mirandole (1486). Les idées de dignité et de liberté s'entr'appellent : l'homme est digne d'être libre et l'exercice de sa liberté est nécessaire à son épanouissement. L'humanisme, dans ce sens, n'est pas incompatible par principe avec le Christianisme, où l'homme, bien que pêcheur, est à l'image de Dieu et l'élu de la Création. Mais il lui deviendra antinomique dans la mesure où l'homme se posera en fondement de toute valeur, et se donnera mission de prendre en main son destin puis d'exercer sa propre souveraineté sur l'univers. Dès lors, l'Humanisme opère une révolution copernicienne qui fait éclater le christianisme en mettant l'homme éthiquement et intellectuellement au centre du monde et en en faisant le seul sujet de l'Univers.

- L'Humanisme retrouve l'idée de Protagoras : «L'homme est la mesure de toutes choses.» Mais il veut retrouver dans l'homme même le fondement de sa dignité et de ses vertus. D'où l'idée, formulée d'abord par Grotius en 1625 par opposition aux théologies catholique et calviniste, que l'homme détient en lui-même un Droit naturel. Ce droit individuel va désormais s'affronter, non plus seulement à la religion divine, mais à la raison d'Etat. Contrairement à Hobbes qui asservit l'individu au Leviathan (1651), Locke, dans ses Deux traités sur le Gouvernement (1690) demande à l'Etat de garantir les droits privés. Tout cela aboutit en politique à l'Habeas corpus et à la Déclaration des droits de l'homme.

- L'Humanisme atteint son accomplissement philosophique avec le siècle des Lumières et son avènement politique avec la révolution française. Désormais, le progrès de l'histoire et l'épanouissement de l'homme se lieront et se liront l'un dans l'autre. Condorcet annonce le progrès humain indéfini (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1794).

- Devenu religion de l'homme, l'Humanisme rompt avec le Christianisme qui, religion pour l'homme, ne saurait se fonder sur l'homme. Il rompt du même coup avec la conception grecque de l'homme. L'idée grecque de l'homme est si laïque, profane, issue de la Physis, dépendante de l'univers qu'elle ne pourrait, même secrètement, être divinisée. Aussi, bien que né de l'accouplement du privilège chrétien offert à l'homme et de la vertu grecque inscrite en l'homme, l'Humanisme est une mutation génétique par rapport à l'un et à l'autre. Il s'est nourri, de plus, d'une gelée royale inconnue jusqu'alors : la Puissance scientifique et technique qui donne maîtrise sur la Nature.

- Au XIX siècle, le socialisme marxiste liera l'idée de conquête de la nature, l'idée d'épanouissement total de l'homme dans l'histoire, et enfin l'idée chrétienne du Salut. Par tous ces aspects, le marxisme est le foyer, non seulement d'un second Humanisme, mais surtout d'une religion seconde, totalement invisible elle aussi à ses fidèles parce que camouflée en «science», et qui sera, à l'image du Christianisme, une véritable religion de Salut, mais à l'inverse du Christianisme, un salut terrestre, disposant d'un Messie (le Prolétariat) et annonçant avec certitude l'Avènement proche d'un monde libéré du Mal, d'une Humanité réconciliée, du bonheur sur terre.

- L'Humanisme est une création originale et typique de la culture européenne, dont il reflète les ambiguïtés et les complexités. Il est en effet totalement laïque dans son fondement qui est l'homme, mais l'homme y est devenu fondement parce que la culture européenne y a coulé la substance mythique et religieuse qui lui donne sa puissance rayonnante, et qui lui fait sécréter ses propres mythes, sa religion première (le progrès) et sa religion seconde (le salut terrestre). L'Humanisme est aussi typiquement européen parce qu'il a été travaillé sans relâche par la contradiction interne, entre son principe manifeste, rationnel et laïque, qui le porte à critiquer mythes et religions, et son principe occulte, mythologique et religieux. Cette contradiction deviendra de plus en plus forte lorsque les développements des sciences réduiront la taille et la place de l'homme dans l'Univers et que le déterminisme et l'objectivité scientifiques, niant toute liberté et tout sujet, saperont les fondements de l'Humanisme.

- L'Humanisme européen atteint son apogée à la fin du XIX siècle. L'Europe impérialiste impose sa domination au monde, mais l'Europe culturelle croit apporter au monde la civilisation et le progrès. C'est le moment où le progrès de la civilisation et le progrès de la science semblent indéfectiblement liés, où le triomphe de la raison et du Droit sont inscrits dans le sens de l'histoire. La crise suit de très près l'apogée et favorise les prises de conscience qui, en retour, accentuent les crises. Du sein même de la culture européenne, il sera alors possible de déceler l'aveuglement européocentrique. Certains européens découvriront que leur Humanisme avait camouflé et justifié une effroyable inhumanité. Ils découvriront de même que leur culture, qui leur avait semblé être la Culture, était une culture, qui avait produit le mépris des autres cultures et la justification de leur extermination.

- Le discrédit de l'Humanisme favorise à la fois le nihilisme et le retour de la religion multimillénaire, qui se régénère sans cesse dans l'effondrement des mythes et religions laïques. Mais, surtout, l'effondrement de l'Humanisme anthropocentrique et sur-naturel ouvre une énorme béance où surgissent les questions primordiales. Quid de l'homme ? Quel est cet être naturel/culturel ? Quelle est sa situation dans le monde ? Qu'est-ce que son esprit ? Sa liberté ? Sa raison ? Peut-on éviter un mythe et une religion de l'homme ? Ne serait-ce pas alors régresser dans l'ancien Humanisme ? (PE-87)


On peut considérer qu'en fait les deux sources ne sont pas exclusives et qu'elles se sont liées pour créer l'humanisme européen. Certes, la première source où l'homme est à l'image de Dieu et où Dieu devient humain, si elle entraînera le respect pour la vie humaine, conduira aussi à un anthropocentrisme naïf et sera source de mégalomanie. Débarrassé de Dieu, l'homme va prendre la place de sujet et centre de l'univers. Mais, irrigant l'humanisme européen, il faut indiquer, ce que ne fait aucun de ces deux philosophes, le message même de Jésus. Ce message parle de compassion et de pardon. C'est l'esprit de fraternité qui va se dégager de cette parole et se joindre à la rationalité grecque. Quelque chose d'affectif va se lier au caractère froid de la rationalité pour former l'humanisme européen.
Cet humanisme a deux visages, l'un dominateur, l'autre fraternel, ce qui provoquera une confusion importante sur le terme, notamment au XXe siècle. Le premier visage de l'humanisme, celui qui se révèle illusoire pour ne pas dire délirant, met l'homme à la place de Dieu, en fait l'unique sujet de l'univers, et lui donne pour mission de conquérir le monde. C'est la mission que Descartes confère à la : faire de l'homme le maître et possesseur de la nature. Le message cartésien sera repris par Buffon, puis par Karl Marx, et finalement, ce n'est qu'à partir de 1970, c'est-à-dire très récemment, que ce message de la toute-puissance prométhéenne tombe en miettes. On se rend compte désormais que la maîtrise de la nature, qui est en fait incontrôlée, conduit à la dégradation de la biosphère et, par répercussion, à la dégradation de la vie et de la société humaines : ce type de maîtrise a un caractère suicidaire.
Par ailleurs, nous prenons désormais connaissance et conscience de la petitesse de la planète Terre dans le système solaire, de la petitesse du système solaire dans la Voie lactée, de la petitesse de notre galaxie dans l'univers. Nous devons alors nous tourner vers le deuxième visage de l'humanisme, celui qui pose le respect de tous les êtres humains, quels que soient leur sexe, leur race, leur culture, leur nation.
En fait, si cet humanisme est valable en principe pour tous les hommes, l'Occident européen l'avait restreint à ses seuls ressortissants, considérant que les autres peuples étaient sous-développés, archaïques, primitifs. Lucien Lévy-Bruhl, par exemple, considérait les primitifs comme des êtres infantiles et mystiques, enfermés dans la pensée magique. Il oubliait qu'il existe une rationalité dans toute forme de civilisation, ne serait-ce que dans la fabrication d'outils, dans l'utilisation des armes, dans la pratique de la chasse. Il y a dans toute société à la fois une pensée rationnelle, technique et pratique, et une pensée magique, mythique et symbolique. Il en va de même pour la nôtre. Il me paraît extrêmement important de l'indiquer.


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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.