DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Homme - Homo sapiens - Hominisation - Humain - Humanité










- Une classification des caractères humains serait aussi abondante que la classification des espèces par Buffon, et elle remplirait tout le registre de la caractérologie animale, car l'homme est cruel comme un loup, paillard comme un singe, insouciant comme l'oiseau, têtu comme un mulet, féroce comme un tigre, doux comme un mouton, rusé comme un renard... L'homme n'est même pas un être social au sens strict du mot : il est à la fois social, grégaire et solitaire. Ses tendances instables le rendent capable d'extases collectives et de communions violentes inconnues dans le règne animal, comme d'une recherche de l'absolue solitude et de la contemplation. Tout ce qui est dispersé et spécialisé dans les espèces animales, se retrouve en l'homme "omnivore" : tous les goûts sont dans les deux natures, l'humaine et l'autre ; les phobies et les philies, qui sont très déterminées chez les espèces vivantes, en fonction des orientations stables, sont très variables chez l'homme, selon les individus, les lieux et les époques, et nous montrent l'échantillonnage infini d'une sensibilité omnivore, ouverte à toutes les forces de sympathie, de haine, de colère, de peur d'extase.

- Ouvert au monde dans ses participations, et posant dans le monde le noyau irréductible de son individualité, tel est l'homme. C'est parce que l'homme est indéterminé (participant) que ses possibilités de déterminations sont infinies, et parce qu'il s'auto-détermine que ses possibilités d'évolution sont infinies. Et précisément l'homme évoluera, il se produira lui-même dans la dialectique de ses participations et de son individualité. L'individualité humaine, c'est cette dialectique elle-même, c'est, à travers les participations, son enrichissement et son affirmation sur le monde. (HM-51)

- Ce que nous cherchons, c'est de ne pas faire honte à l'adolescent que nous avons été. L'essentiel, pour chacun de nous, est de savoir s'il refuse de s'installer dans la vie, c'est-à-dire dans la mort, s'il a des amis plutôt que des relations, des camarades plutôt que des maîtres et des disciples, de l'amour plutôt que de la famille et s'il ne vend pas son âme dans son travail et ses activités. Je ne prétends nullement être l'homme libre que je voudrais être, je connais assez mes égoïsmes, mes chutes, mes peurs ; mais je ne suis pas devenu celui que j'aurais craint de devenir ; je fais partie de ces petits groupes semi-marginaux, un pied dans le système de la vie quotidienne quand même, l'autre qui gigote. Ce n'est pas brillant, ce n'est pas désolant. (ARG14-59)

- Tout ce qui touche à l'homme nous révèle en même temps l'homme en mouvement et l'homme permanent, l'homme divers et l'homme un.



- Un type d'homme serait mon idéel, à défaut de modèle. Son équilibre se modifie, se détruit et se reforme dans le champ de bataille des contradictions. Il ne veut pas quitter le terrain des contradictions. Il ne veut pas expulser le négatif du monde mais participer à ses énergies. Il ne veut pas détruire le positif, mais résister à la pétrification. Il ne veut ni fuir le réel, ni l'accepter, mais il voudrait que le réel soit transformé et peut-être espère-t-il qu'il sera transfiguré un jour. Il s'efforce de rendre créatrice en lui la lutte des contraires. Tragédie et comédie, épopée et farce sont pour lui indissolublement présentes à chaque instant. Il se sait infirme, particulier, mais ce qu'il ressent est l'universelle misère de chacun et non la solitude. La solitude est la migraine du monde bourgeois. Cet homme ne hait rien ni personne. Ses deux passions sont l'amour et la curiosité. Sa curiosité est une énergie sans frontières. Ses amours ne s'excluent ni ne s'affadissent. Cet homme adulte est en même temps très vieux, enfant et adolescent. Il est toujours en formation. Il s'obstine à chercher l'au-delà. (ARG18-60)

- L'homme "évolué" demeure fondamentalement archaïque, infantile, névrotique. Allons jusqu'à dire que l'homme se définit par ce triple caractère (qui est à la fois son principe d'inachèvement et de dépassement) archaïque, infantile, névrotique.

- Chaque homme est à l'image de la nature : en lui, de façon non moins insensée et cruelle, les virtualités sont massacrées par milliards. Ce massacre, qui permet la réalisation de certaines virtualités, empêche la réalisation, je ne vais pas dire de toutes les virtualités, ce qui est évident, mais peut-être des plus fécondes. (VS-69)

- [...] le mythe humaniste de l'homme sur-naturel s'est reconstitué au coeur même de l'anthropologie, et l'opposition nature/culture a pris forme de paradigme, c'est-à-dire de modèle conceptuel commandant tous ses discours. (PP-73)

- Le règne de sapiens correspond à une massive introduction du désordre dans le monde. Déjà le rêve nocturne de l'homme se différencie de celui des animaux par son caractère désordonné. Par ailleurs, toutes les sources de dérèglement signalées (régression des programmes génétiques, ambiguïté entre réel et imaginaire, proliférations fantasmatiques, instabilité psycho-affectives, ubris) constituent, en elles-mêmes, des sources permanentes de désordres.

- Le terminus de l'hominisation est en même temps un commencement. L'homme qui s'accomplit en homo sapiens est une espèce juvénile et enfantine ; son cerveau génial est débile sans l'appareil culturel ; ses aptitudes ont toutes besoin d'être nourries au biberon. Ce sur quoi s'achève l'hominisation, c'est sur l'inachèvement définitif, radical et créateur de l'homme.

- Ce qui meurt aujourd'hui, ce n'est pas la notion d'homme, mais une notion insulaire de l'homme, retranché de la nature et de sa propre nature ; ce qui doit mourir, c'est l'auto-idolâtrie de l'homme, s'admirant dans l'image pompière de sa propre rationalité. (PP-73)

- L'être humain n'est pas physique par son corps. Il est physique par son être. Son être biologique est un système physique. Nous sommes des super-systèmes, c'est-à-dire que nous produisons sans cesse des émergences. Nous sommes des super-systèmes ouverts, c'est-à-dire que nul être vivants n'a plus de besoins, de désirs et d'attente que nous. Nous sommes des systèmes refermés à l'extrême, nul n'est aussi clos en sa singularité incommunicable. Nous sommes des machines physiques. Notre être biologique est une machine thermique. Cet être-machine est lui-même un moment dans une mégamachine qu'on appelle société, et un instant dans un cycle machinal qu'on appelle l'espèce humaine.

- L'histoire humaine apparaît comme une grande turbulence cosmogonique, Niagara d'événements, torrent tumultueux de destructions et de production, une praxis folle, une dépense inouïe d'énergie, avec transmutations incroyables, de la néguentropie imaginaire à la néguentropie praxique. Conquêtes, invasions, constructions, mises à sac, mises à feu, asservissements, massacres, grands travaux, désirs fous, haines et fureurs, excès existentiels, pestilentiels, et, dans ce délire, tandis que toujours, partout, les machines désirantes et délirantes continuent à produire et se reproduire, ce sont les idées, êtres informationnels proliférants, qui sont les plus folles, les plus barbares, mythes, croyances, idéologies, religions.

- L'histoire humaine a quelque chose de barbare, d'horrible, d'émerveillant, d'atroce qui évoque la cosmogénèse. Comme pour la cosmogénèse, on peut méditer à l'infini sur l'ambiguïté d'un processus où mort, ruptures, désintégration, gaspillages, destructions irréparables ont un tronc commun, et en même temps un antagonisme inexpiable, avec les naissances, les développements, les métamorphoses. La référence à la cosmogénèse nous indique sans douteque l'histoire humaine est génésique. Le chaos et l'ubris se sont réveillés en elle : tout se passe comme si, depuis l'émergence des mégamachines historiques, avait commencé une nouvelle genèse monstrueuse, ouranienne... Nous sommes encore dans l'anthropogénèse, nous sommes dans une société incertaine, l'âge de fer planétaire, et non déjà aux portes de l'âge d'or. (M1-77)

- L'homme doit cesser d'être le Gengis Khan de la banlieue solaire pour devenir le berger des existants nucléoprotéinés.(M2-80)

- L'humanité a toujours connu l'interrogation et le doute, mais elle a toujours vécu avec des certitudes et avec une idée non biodégradable de la vérité. Elle a toujours eu besoin de construire des pyramides d'absolu sur les gouffres de la mort. Les idéologies de certitude, en nous protégeant du désespoir, n'ont-elles pas valeur de survie plus fondamentale que les effets mortels de leurs fanatismes ? Le temple, la pyramide, la promesse, ne sont-ils pas des remèdes vitaux, des antithanatiques nécessaires contre l'angoisse insupportable de l'incertitude et la béance insensée du néant ? Cette folie-là n'est-elle pas indispensable pour supporter la vie ? Notre ancêtre sapiens/demens n'avait-il pas fort raisonnablement compris qu'il ne pourrait vivre qu'enveloppé et protégé par des mythes déments ? Ou bien l'humanité pourrait-elle, à partir précisément de sa propension au doute et de son besoin de croyance, sécréter, entretenir, développer une autre pensée, capable d'associer doute/croyance, incertitude/certitude, et pourrait-elle vivre, convivre, se nourrir de cette pensée ? Je crois en cette possibilité : voilà mon credo.

- L'humanité n'est pas seulement une notion idéale : elle est devenue une communauté de destin, qui, forgée dans et par deux guerres mondiales, est devenue depuis Hiroshima une communauté de vie ou de mort. L'humanité a vécu sa mort potentielle avant d'avoir pu naître. C'est la menace d'anéantissement qui a vertu génésique pour l'humanité et transforme l'idée abstraite en réalité concrète. Cette concrétude s'enveloppe d'une autre concrétude planétaire, dont la science écologique nous a fait prendre conscience : la biosphère, ensemble auto-éco-organisateur constitué par les inter-rétroactions entre tous les êtres vivants, dont nous-mêmes, sur notre planète. Enfin, l'aventure spatiale est beaucoup plus qu'une aventure russe ou américaine, elle est aussi aventure humaine. C'est l'esprit d'entreprise, de curiosité d'homo qui anime l'exploration de l'univers, et pas seulement la mégalomanie de deux empires. La Terre est devenue vaisseau spatial.

- II est pratiquement aisé que l'humanité se fédère, devienne une, sans cesser d'être diverse. Chacun de nos organisme est une république de trente milliards de cellules. Pourquoi une fédération de quelques centaines de nations et de trois à six milliards d'homo sapiens, ne parviendrait-elle pas à s'auto-organiser ? Il est non seulement raisonnable, il est vital de l'envisager : le péril mortel que font courir à tous les humains les affrontements entre empires et puissances nous pousse à concevoir une confédération d'humanité qui, englobant les Etats-nations, respectant leur originalité et leur singularité, leur supprimerait leur omnipotence, les freinerait et les régulerait.



- Nous devons être bien conscients que, dès l'aube de l'humanité, le langage, la culture, les normes de pensée ont saisi le genre humain et ne l'ont pas lâché. Dès cette aube, s'est levée la noosphère, avec le déploiement des mythes, des dieux , et le formidable soulèvement de ces êtres a poussé, entraîné, Homo sapiens à des délires, massacres, cruautés, adorations, extases, sublimités inconnus dans le monde animal . Depuis cette aube, nous vivons au milieu de la forêt des symboles, et nous ne pouvons en sortir. Encore à la fin de notre second millénaire, comme les daimons des Grecs et parfois comme les démons de l'évangile, nos démons idéels nous entraînent, submergent notre conscience, nous rendent inconscients en nous donnant l'illusion d'être hyper-conscients.

- L'humanité n'a pas souffert d'insuffisance d'amour . elle a produit des excès d'amour qui se sont précipités sur les dieux , les idoles et les idées, et sont revenus sur les humains, transmutés en intolérance et terreur.... Tant d'amour et de fraternité qui ont nourri les êtres d'esprit, tandis que les êtres humains en crevaient de manque ! Tant d'amour englouti dans la si souvent implacable religion d'amour , et tant de fraternité engloutie dans la si souvent impitoyable idéologie de la fraternité ! (M4-91)

- Depuis longtemps, depuis Autocritique (1958), je suis persuadé que nous ne sommes pas à la fin de l'histoire et que l'histoire humaine n'a pas épuisé toutes ses formes et ses possibilités de création. Nous ne sommes pas aux dernières étapes de la connaissance, comme les physiciens l'on cru à la fin du siècle dernier ou comme certains l'on pensé en découvrant la psychanalyse ou le marxisme. Nous Sommes tout au contraire dans la préhistoire de l'esprit humain et dans l'âge de fer planétaire. Si on accepte ce point de départ, nous - pas notre génération, mais l'espèce humaine - avons le monde devant nous. Nous avons toutes les possibilités ouvertes du futur, mais sans aucune promesse. (LM-91)

- Nous avons appris depuis Lamarck et Darwin que nous sommes le rameau avancé d'une évolution animale issue des vertébrés, des mammifères, des primates. Ce à quoi il faut ajouter que nous sommes demeurés des vertébrés, des mammifères et des primates, et cela non seulement anatomiquement ou physiologiquement, mais aussi génétiquement, caractériellement, cérébralement, psychologiquement, et même socialement.

- Il nous faut insister sur le double enracinement de l'homme, et dans le Cosmos physique et dans la sphère vivante, en même temps que sur son double déracinement, par rapport à l'un et à l'autre. L'homme est à la fois pleinement physique et métaphysique, pleinement naturel et méta-naturel. Il est devenu étranger à ce dont il est issu et qui lui demeure en même temps intime. La vie est née marginalement dans le monde physique, et son développement l'a marginalisée davantage ; l'homme s'est marginalisé dans le monde biologique et son développement l'a marginalisé davantage. Sa pensée, sa conscience, qui lui font connaître le monde, l'en éloignent d'autant. Le fait même qu'il puisse considérer rationnellement et scientifiquement l'Univers l'en sépare. Il faut un certain éloignement au sein de ce monde pour le connaître. Ajoutons que pour pouvoir connaître l'Univers, il faut être un monstre cérébral et mental, ce qu'est l'homme. (EP-93)

- Si diverses soient ses appartenances de gènes, de sols, de communautés, de rites, de mythes et d'idées Homo sapiens a une identité fondamentale commune à tous ses représentants. Qu'il soit issu ou non d'un ancêtre unique, il relève d'une unité génétique d'espèce qui rend l'inter-fécondation possible entre tous hommes et femmes, quelle que soit leur race. Cette unité génétique, mise en évidence aujourd'hui, se prolonge en unité morphologique, anatomique, physiologique ; l'unité cérébrale d'Homo sapiens se manifeste dans l'organisation singulière de son cerveau par rapport aux autres primates ; il y a enfin une unité psychologique et affective : certes, rires, larmes, sourires sont diversement modulés, inhibés ou exhibés selon les cultures, mais, en dépit de l'extrême diversité de ces cultures et des modèles de personnalité qui s'y imposent, rires, larmes, sourires sont universels et leur caractère inné se manifeste chez des sourds-muets-aveugles de naissance qui sourient, pleurent et rient sans avoir pu imiter quiconque.

- L'homme a transformé la Terre, il a domestiqué ses surfaces végétales, il s'est rendu maître de ses animaux. Mais il n'est pas le maître du monde, ni même de la Terre. Tsigane du cosmos, itinérant de l'aventure inconnue, c'est cela le destin anthropologique qui se dévoile et surgit des profondeurs au cinquième siècle de l'ère planétaire, après des millénaires d'enfermement dans le cycle répétitif des civilisations traditionnelles, dans les croyances de l'éternité, dans les mythes surnaturels : l'homme jeté là, dasein, sur cette Terre, l'homme de l'errance, du cheminement sans chemin préalable, du souci, de l'angoisse, mais aussi de l'élan, de la poésie, de l'extase.

- Cet homme doit réapprendre la finitude terrienne et renoncer aux faux infini de la toute-puissance technique, de la toute-puissance de l'esprit, de sa propre aspiration à la toute-puissance, pour se découvrir devant le vrai infini qui est innommable et inconcevable. Ses pouvoirs techniques, sa pensée, sa conscience doivent désormais être voués non à maîtriser, mais à aménager, améliorer, comprendre.

- La poursuite de l'hominisation opérerait une nouvelle naissance de l'homme. La première naissance fut celle des débuts de l'hominisation, il y a quelques millions d'années ; la seconde naissance fut apportée par l'émergence du langage et de la culture, probablement dès Homo erectus ; la troisième naissance fut celle d'Homo sapiens et de la société archaïque ; la quatrième fut la naissance de l'histoire, comprenant simultanément les naissances de l'agriculture, de l'élevage, de la ville, de l'Etat. La cinquième naissance, possible, mais non encore probable, serait la naissance de l'humanité, qui nous ferait sortir de l'âge de fer planétaire, de la préhistoire de l'esprit humain, qui civiliserait la Terre et verrait la naissance de la société/communauté planétaire des individus, des ethnies, des nations.

- La poursuite de l'hominisation doit être conçue comme le développement de nos potentialités psychiques, spirituelles, éthiques, culturelles et sociales.

- L'humanité doit élaborer la co-régulation de la biosphère terrestre. Certes, elle dispose de pouvoirs considérables, et qui s'accroîtront; mais il s'agit de devenir non le pilote, mais co-pilote de la Terre. Le double pilotage s'impose : homme/nature; technologie/écologie; intelligence consciente/intelligence inconsciente... La Terre doit commander par la vie, l'homme doit commander par la conscience.

- Sortir de l'âge de fer planétaire, sauver l'humanité, co-piloter la biosphère, civiliser la Terre sont quatre termes liés en boucle récursive, chacun étant nécessaire aux trois autres. L'agonie planétaire deviendrait alors gestation pour une nouvelle naissance : nous pourrions passer de l'espèce humaine à l'humanité. C'est pour et sur l'humanité terrestre que la politique pourrait effectuer un nouvel acte fondateur. La lutte contre la mort de l'espèce humaine et la lutte pour la naissance de l'humanité sont la même lutte. (TP-93)

- La cruauté dans les relations entre humains, individus, groupes, ethnies, religions, races est terrifiante. L'être humain contient en lui un grouillement de monstres qu'il libère à toute occasions favorables. La haine déferle pour un rien, un oubli, la chance d'autrui, une faveur dont on se croit privé. La haine abstraite pour une idée ou une religion se mue en haine concrète pour un individu ou un groupe; la haine démente se déchaîne sur une erreur de perception ou d'interprétation. L'égoïsme, le mépris, l'indifférence, l'inattention aggravent partout et sans trêve la cruauté du monde humain. Les seules résistances sont dans les forces de coopération, communication, compréhension, amitié, communauté, amour , à condition qu'elles soient accompagnées de perspicacité et d'intelligence , dont l'absence risque au contraire de favoriser les forces de cruauté... Nous devons résister à ce qui sépare, à ce qui désintègre, à ce qui éloigne, tout en sachant que la séparation, la désintégration, l'éloignement gagneront la partie. Sourire, rire, blaguer, jouer, caresser, étreindre, c'est aussi résister. Résister, résister d'abord à nous-mêmes, à notre indifférence et à notre inattention, à notre lassitude et à notre découragement, à nos vilaines pulsions et mesquines obsessions. (MD-94)

- Le monde est dans les douleurs agoniques de quelque chose dont on ne sait si c'est naissance ou mort. L'humanité n'arrive pas à accoucher de l'Humanité. (PC-97)

- L'idée qu'on puisse définir homo en lui donnant la qualité de sapiens, c'est-à-dire d'un être raisonnable et sage, est une idée peu raisonnable et peu sage.

- La folie humaine est source de haine, cruauté, barbarie, aveuglement. Mais sans les désordres de l'affectivité et les débordements de l'imaginaire, sans la folie de l'impossible, il n'y aurait pas d'élan, de création, d'invention, d'amour , de poésie. Aussi l'être humain est-il animal non seulement insuffisant en raison mais aussi doué de déraison. (APS-97)

- L'être humain nous apparaît dans sa complexité : être à la fois totalement biologique et totalement culturel. Le cerveau par lequel nous pensons, la bouche par laquelle nous parlons, la main par laquelle nous écrivons sont des organes totalement biologiques en même temps que totalement culturels. Ce qui est le plus biologique - le sexe, la naissance, la mort - est en même temps ce qui est le plus imbibé de culture. Nos activités biologiques les plus élémentaires, le manger, le boire, le déféquer, sont étroitement liées à des normes, interdits, valeurs, symboles, mythes, rites, c'est-à-dire à ce qu'il il a de plus spécifiquement culturel ; nos activités les plus culturelles, parler, chanter, danser, aimer, méditer, mettent en mouvement nos corps et nos organes, dont le cerveau.

- Si diverses soient ses appartenances de gènes, de sol, de communautés, de rites, de mythes et d'idées, Homo sapiens a une identité commune à tous ses représentants : il relève d'une unité génétique d'espèce qui rend l'inter-fécondation possible entre tous hommes et femmes, quelle que soit leur «race» ; cette unité génétique se prolonge en unité morphologique, anatomique, physiologique ; l'unité cérébrale d'Homo sapiens se manifeste dans l'organisation singulière de son cerveau par rapport aux autres primates ; il y a enfin une unité psychologique et affective : certes, rires, larmes, sourires sont diversement modulés, inhibés ou exhibés selon les cultures, mais, en dépit de l'extrême diversité de ces cultures et des modèles de personnalité qui s'y imposent, rires, larmes, sourires sont universels et leur caractère inné se manifeste chez des sourds-muets-aveugles de naissance qui sourient, pleurent, rient sans avoir pu imiter quiconque. (TBF-99)

- L'homme de la rationalité est aussi celui de l'affectivité du mythe et du délire (demens). L'homme du travail est aussi l'homme du jeu (ludens). L'homme empirique est aussi l'homme imaginaire (imaginarius). L'homme de l'économie est aussi celui de la " consumation " (consumans). L'homme prosaïque est aussi celui de la poésie, c'est-à-dire de la ferveur, de la participation, de l'amour , de l'extase. L'amour est poésie. Un amour naissant inonde le monde de poésie, un amour qui dure irrigue de poésie la vie quotidienne, la fin d'un amour nous rejette dans la prose.

- Nous sommes des êtres infantiles, névrotiques, délirants, tout en étant aussi rationnels. Tout cela constitue l'étoffe proprement humaine.

- L'humanité n'arrive pas à accoucher de l'Humanité. Nous ne savons pas encore s'il s'agit seulement de l'agonie d'un vieux monde, qui annonce une nouvelle naissance, ou d'une agonie mortelle. Une conscience nouvelle commence d'émerger : l'humanité est emportée dans une aventure inconnue.

- L'Humanité a cessé d'être une notion seulement biologique tout en devant être pleinement reconnue dans son inclusion indissociable dans la biosphère ; l'Humanité a cessé d'être une notion sans racines : elle est enracinée dans une " Patrie ", la Terre, et la Terre est une Patrie en danger. L'Humanité a cessé d'être une notion abstraite : c'est une réalité vitale, car elle est désormais pour la première fois menacée de mort ; l'Humanité a cessé d'être une notion seulement idéale, elle est devenue une communauté de destin, et seule la conscience de cette communauté peut la conduire à une communauté de vie ; l'Humanité est désormais surtout une notion éthique : elle est ce qui doit être réalisé par tous et en tout un chacun. Alors que l'espèce humaine continue son aventure sous la menace de l'autodestruction, l'impératif est devenu : sauver l'Humanité en la réalisant. (SSEF-00)

- La nécessaire convergence des sciences et des humanités pour restituer la condition humaine ne se réalise pas. Absent des sciences du monde physique (alors qu'il est aussi une machine thermique), disjoint du monde vivant (alors qu'il est aussi un animal), l'homme est découpé en fragments isolés dans les sciences humaines. En fait, le principe de réduction et celui de disjonction qui ont régné dans les sciences y compris humaines (devenues ainsi inhumaines) empêchent de penser
l'humain. [...] Ainsi, c'est le mode de connaissance qui inhibe notre possibilité de concevoir le complexe humain. L'apport inestimable des sciences ne donne pas ses fruits.... L'homme demeure "cet inconnu", plus aujourd'hui par mal-science que par ignorance. D'où le paradoxe : plus nous connaissons, moins nous comprenons l'être humain.



- La connaissance de l'humain doit être à la fois beaucoup plus scientifique, beaucoup plus philosophique et enfin beaucoup plus poétique qu'elle ne l'est. Son champ d'observation et de réflexion est un laboratoire très étendu, la planète Terre, dans sa totalité, son passé, son devenir et aussi sa finitude, avec ses documents humains qui commencent il y a six millions d'années.

- L'histoire humaine, torrent tumultueux de créations et de destructions, dépenses inouïes d'énergie, mélange de rationalité organisatrice, de bruit et de fureur a quelque chose de barbare, d'horrible, d'atroce, d'émerveillant, qui évoque l'histoire cosmique, comme si celle-ci s'était gravée dans notre mémoire héréditaire. Le cosmos nous a créés à son image.

- L'être humain, mortel, comme tout vivant, porte en lui l'unité biochimique et l'unité génétique de la vie. C'est un hyper-vivant qui a développé de façon inouïe les potentialités de la vie. Il exprime de façon extrême les qualités égocentriques et altruistes de l'individu, atteint des paroxysmes de vie dans ses extases et ivresses, bouillonne d'ardeurs orgiastiques et orgasmiques. Il est également hyper-vivant dans le sens où il développe de façon nouvelle la créativité vivante. Avec l'humanité, il y a déplacement de la faculté créatrice sur l'esprit.

- L'humanité ne se réduit nullement à l'animalité, mais sans animalité, pas d'humanité. L'hominien devient pleinement humain lorsque le concept d'homme comporte une double entrée : une entrée biophysique, une entrée psycho-socio-culturelle, les deux renvoyant l'une à l'autre. A la pointe de l'aventure créatrice de la vie, l'hominisation aboutit à un nouveau commencement. (M5-01)

- Qu'est-ce qu'être humain ? Aujourd'hui, faute de pédagogie, cette question est complètement désintégrée. Etre humain, c'est bien entendu être un individu, mais qui fait partie d'une société et duquel la société fait aussi partie. Dès que l'on naît, on nous inculque en effet le langage, la culture, ce qu'il faut faire, ne pas faire, etc. En fait, notre être est constitué de trois parties en une : membre d'une société, membre d'une espèce et individu. A mon sens connaître notre nature humaine est donc essentiel. Et cela passe forcément par l'enseignement de l'incertitude. (DSC-02)

- L'histoire de l'humanité nous montre sans cesse que l'amour et la fraternité, expressions suprêmes de la morale, sont faciles à tromper.(M6-04)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.