DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Langage - Machine-langage - Poly-machine




- ... c'est dans l'évolution primatique que s'opèrent avec homo sapiens deux mutations clés dans le développement machinal des sociétés. La première caractérise les sociétés archaïques. La culture apparaît. Mémoire générative dépositaire des règles d'organisation sociale, elle est source reproductive des avoirs, savoir-faire, programmes de comportement, et le langage conceptuel permet une communication en principe illimitée entre individus membres d'une même société.

Or ce langage, et cela est demeuré inaperçu parce que invisible et apparemment immatériel, est une vraie machine qui ne fonctionne évidemment que lorsqu'il y a locuteur. Ce n'est pas par hasard que j'ai fait appel au couple conceptuel compétence/performance de la linguistique chomskyenne pour caractériser une organisation praxique machinale. Effectivement la machine langagière produit des paroles, des énoncés, du sens qui eux-mêmes s'engrènent dans la praxis anthropo-sociale, y provoquant éventuellement des actions et des performances. Cette machine langagière joint ces deux qualités productives : la création (poïesis) quasi illimitée d'énoncés et la transmission/reproduction quasi illimitée des messages. Elle est la machine à la fois répétitive et poïetique. Aussi peut-on dire que la grande révolution de l'hominisation n'est pas seulement la culture, c'est la constitution de cette machine-langage, à l'organisation très hautement complexe (la « double articulation » phonétique/sémantique), et qui, à l'intérieur de la machine anthropo-sociale, totalement et mutiplement engrenée à tous ses processus de communication/organisation, est nécessaire à son existence comme à ses développements. Ainsi se constitue une arkhe-machine anthropo-sociale qui comporte quelques centaines d'individus ; elle essaime dès lors sur toute la terre, qu'elle couvrira pendant des dizaines de millénaires, et ne mourra qu'anéantie par les sociétés historiques.



Le langage humain est polyvalent et polyfonctionnel. Il exprime, constate, décrit, transmet, argumente, dissimule, proclame, prescrit (les énoncés « performatifs » et « illocutoires »). il est présent dans toutes les opérations cognitives, communicatives, pratiques. Il est nécessaire à la conservation, la transmission, l'innovation culturelles. Il est consubstantiel à l'organisation de toute société et il participe nécessairement à la constitution et à la vie de la noosphère.

Comme tout passe par le langage, on tend soit à en faire un simple instrument de transmission, voire une passoire, soit à en faire la réalité humaine clé et à l'hypostasier. Dans le premier cas, on remarque justement que « le langage n'a... pas d'existence hors de sa représentation mentale » et que « quelles que soient ses propriétés, elles doivent lui être (fournies) par les processus mentaux innés de l'organisme qui l'a inventé » (Chomsky, 1968). Dès lors, le problème de la nature et des structures du langage se transporte dans celui de la nature et de structure de l'esprit/cerveau humain. Ce qui est à notre sens tout à fait juste, mais ne supprime nullement la réalité objective et la consistance noologique du langage : le vocabulaire, les règles de grammaire et de syntaxe constituent des éléments constitutifs d'un système. Ainsi, la linguistique a conçu le langage comme un système objectif et autonome dont elle a dégagé les règles et les structures (Saussure, Jacobson), puis dont elle a exploré les conditions d'activités.

Il nous faut penser circulairement que la société fait le langage qui fait la société, que l'homme fait le langage qui fait l'homme, que l'homme parle le langage qui le parle.

Le langage dépend des interactions entre individus, lesquelles dépendent du langage. Il dépend des esprits humains, lesquels dépendent de lui pour émerger en tant qu'esprits. C'est donc nécessairement que le langage doit être conçu à la fois comme autonome et dépendant.

La grande poly-machine
Il nous faut d'abord concevoir le langage comme un être-machine dans le sens que nous avons donné à ce terme. C'est une machine auto-socio-organisatrice au sein de la machine socio-culturelle, elle-même auto-éco-organisatrice.
A un premier degré, le langage est une machine à double articulation où des assemblages de phonèmes non dotés de sens constituent des énoncés de mots dotés de sens. Cette machine obéit en chaque langue à des règles de grammaire, syntaxe, vocabulaire, et ces règles obéissent elles-mêmes à des déterminations et « structures » profondes qui restent encore mystérieuses et controversées.
A un seconde degré, le langage est une machine qui fonctionne de façon associées à la machinerie logique et à la machinerie analogique, elles-mêmes dépendantes des règles fondamentales de la computation/cogitation propres à la machinerie cérébrale humaine. Logique et linguistique sont deux machines en une, s'engrenant intimement et profondément l'une en l'autre, et que l'on ne peut réduire l'une à l'autre.
A un troisième degré, le langage est une machine qui met/que mettent en activité les paradigmes, catégories, schèmes, modèles de penser propres à chaque culture et elle s'engrène donc dans la machine culturelle.
La merveille est que chacune de ces machines est faite partiellement des pièces des autres machines, que chacun de ces processus met en mouvement et est mis en mouvement par des processus des autres machines, que chacune fonctionne par les opérations des autres machines.

Si l'on considère que les individus-sujets humains sont aussi des êtres-machines, que les sociétés le sont également, alors la vie de l'anthropo-socio-noosphère est produite et productrice des activités d'un complexe poly-machinal de machine de machines s'entr'engrenant et s'entr'entraînant les unes les autres, et où le langage constitue comme la poly-machine noologique où arrivent et partent tous les autres processus machinaux. (M4-91)

Chaque langue obéit à ses règles propres de grammaire et syntaxe, détient son propre vocabulaire, qui en fait la singularité, mais ces règles propres obéissent à des structures profondes communes à toutes.

Ce langage à double articulation, qui fait son originalité et sa supériorité sur les langages animaux, n'est pas absolument nouveau dans la vie, puisque le code génétique dispose de la même structure. Mais alors que celui-ci fait communiquer les molécules et les cellules, notre langage fait communiquer les esprits. Il présente une infinité de combinaisons syntaxiques et grammaticales, permet un enrichissement illimité du vocabulaire. Apparue dans les civilisations historiques, l'écriture va offrir la possibilité d'une inscription au-delà de la mémoire individuelle et d'une croissance indéfinie des connaissances.



Une langue vit de façon étonnante. Les mots naissent, se déplacent, s'ennoblissent, déchoient, se pervertissent, dépérissent, perdurent. Les langues évoluent, modifiant non seulement leur vocabulaire, mais aussi leurs formes grammaticales, parfois syntaxiques. La langue vit comme un grand arbre dont les racines sont aux tréfonds de la vie sociale et de la vie cérébrale, dont les frondaisons s'épanouissent dans le ciel des idées ou des mythes et dont les feuilles bruissent en myriades de conversations. La vie du langage est très intense dans les argots et les poésies, où les mots s'accouplent, jouissent, s'enivrent des connotations qu'ils invoquent et évoquent, où éclosent les métamorphoses, où les analogies prennent leur envol, où les phrases secouent leurs chaînes grammaticales et s'ébrouent en liberté.

[...] L'homme s'est fait dans le langage qui a fait l'homme. Le langage est en nous et nous sommes dans le langage. Nous sommes ouverts par le langage, enfermés dans le langage, ouverts sur autrui par le langage (communication), fermés sur autrui par le langage (erreur, mensonge), ouverts sur les idées par la langage, fermés sur les idées par le langage. Ouverts sur le monde et retranchés du monde par notre langage, nous sommes, conformément à notre destin, enfermés par ce qui nous ouvre et ouverts par ce qui nous enferme. Problème humain universel aux variations et modulations infinies. (M5-01)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.