DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Erreur - illusion




- Sapiens a inventé l'illusion ; le déversement de l'univers fantasmatique dans la vie de veille, les extraordinaires relations qui se tissent entre l'imaginaire et la perception du réel, tout cela qui constitue la source des "vérités" ontologiques de sapiens, est en même temps source d'innombrables erreurs. Plus largement, plus profondément, l'incertitude des relations entre l'environnement et l'esprit, entre le sujet et l'objet, entre le réel et l'imaginaire (y compris l'incertitude sur leur nature à l'un et à l'autre) est la source permanente des erreurs sapientales. L'erreur sévit dans la relation de sapiens avec l'environnement, dans sa relation avec lui-même, avec autrui, dans la relation de groupe à groupe et de société à société.

- Aujourd'hui, dans la crise gigantesque qui rend peut-être possible une quatrième naissance de l'humanité, le problème de l'ambiguïté et de l'incertitude entre l'erreur et la vérité est porté à son paroxysme. Nous sommes aux débuts de la connaissance. De même, nous sommes au début de la conscience. Enfin nous sommes, non pas au moment d'un possible épanouissement des sociétés historiques, mais aux annonces d'une véritable hyper-complexité sociale. La pleine conscience de l'incertitude, de l'aléa, de la tragédie dans toutes choses humaines est loin de m'avoir conduit à la désespérance. Au contraire, il est tonique de troquer la sécurité mentale pour le risque, puisqu'on gagne ainsi la chance. Il est tonique de s'arracher à jamais au maître mot qui explique tout, à la litanie qui prétend tout résoudre. Il est tonique enfin de considérer le monde, la vie, l'homme, la connaissance, l'action comme systèmes ouverts.

- On ne peut plus imputer désordres et erreurs aux insuffisances naïves, aux incompétences de l'humanité primitive, que réduiraient progressivement l'ordre policé et la vérité civilisée. Le processus est bien plutôt, jusqu'à aujourd'hui, inverse. On ne peut plus opposer substantiellement, abstraitement, raison et folie. Il nous faut, au contraire, surimposer au visage sérieux, travailleur, appliqué d'homo sapiens le visage à la fois autre et identique d'homo demens. L'homme est fou-sage. La vérité humaine comporte l'erreur. L'ordre humain comporte le désordre. Dès lors, il s'agit de se demander si les progrès de la complexité, de l'invention, de l'intelligence , de la société se sont faits malgré, avec ou à cause du désordre, de l'erreur, du fantasme. Et nous répondons à la fois à cause de, avec et malgré, la bonne réponse ne pouvant être que complexe et contradictoire. (PP-73)

- L'erreur est le problème clé pour tout ce qui est informationnel/communicationnel , c'est à dire pour une organisation et une action dont la première nourriture est l'information. (M1-77)

- L'organisation vivante est en permanence et de toutes parts menacée par le mal proprement informationnel : l'erreur. Sauf agression écrasante ou pénurie alimentaire, seules une erreur de computation, une erreur d'information, une erreur de communication peuvent altérer le mouvement quasi perpétuel de la régénération/réorganisation propre à la machine vivante. Toute erreur dans la communication ADN ---> ARN ---> protéines entraine des carences dans l'organisation cellulaire. Toute erreur immunologique entraine l'altération de l'organisme. Toute erreur dans la représentation mentale et dans la stratégie entraine un comportement déficient. Chacune de ces erreurs est une hypothèque de mort. L'erreur est le talon d'Achille de la machine vivante. Le spectre qui rode sur la vie est celui de l'erreur. (M2-80)

- L'erreur est animale avant que d'être humaine. Mais aux erreurs de perception, représentation, computation que nous pouvons faire, comme tous animaux, s'ajoutent des sources d'erreur proprement humaines, qui tiennent au fait que nous ne saurions nous passer d'idées pour nous traduire la réalité : nous avons besoin, pour atteindre le concret, de passer par l'abstraction de l'idée. Mais l'idée, qui nous fait communiquer avec la réalité, est en même temps ce qui nous empêche de communiquer avec elle. (PSVS-81)

- La tendance à considérer comme suffisantes les données dont nous disposons est une source inépuisable d'erreurs. Ce que nous avons est toujours, d'une certaine façon, insuffisant. (JL-81)

- Lorsque la pensée découvre le gigantesque problème des erreurs et illusions qui n'ont cessé (et ne cessent) de s'imposer comme vérités au cours de l'histoire humaine, lorsqu'elle découvre corrélativement qu'elle porte en elle-même le risque permanent d'erreur et d'illusion, alors elle doit chercher à se connaître. Elle le doit d'autant plus que nous ne pouvons plus aujourd'hui attribuer les illusions et les erreurs seulement aux mythes, croyances, religions, traditions hérités du passé ainsi qu'aux seuls sous-développements des sciences, de la raison et de l'éducation. C'est dans la sphère sur-éduquée de l'intelligentsia que, dans ce siècle même, le Mythe a pris la forme de la Raison, l'idéologie s'est camouflée en science, le salut a pris forme politique en se disant vérifié par les Lois de l'histoire. C'est bien dans notre siècle que messianisme et nihilisme s'entre-combattent, s'entre-choquent, et s'entre-produisent l'un l'autre, la crise de l'un opérant la résurrection de l'autre. (M3-86)

- Toute connaissance comporte en elle le risque de l'erreur et de l'illusion. L'éducation du futur doit affronter le problème à deux visages de l'erreur et de l'illusion. La plus grande erreur serait de sous-estimer le problème de l'erreur, la plus grande illusion serait de sous-estimer le problème de l'illusion. La reconnaissance de l'erreur et de l'illusion est d'autant plus difficile que l'erreur et l'illusion ne se reconnaissent nullement comme telles.

- Erreur et illusion parasitent l'esprit humain dès l'apparition de l'homo sapiens. Quand nous considérons le passé, y compris récent, nous avons le sentiment qu'il a subi l'emprise d'innombrables erreurs et illusions. Marx et Engels ont justement énoncé dans L'idéologie allemande que les hommes ont toujours élaboré de fausses conceptions d'eux-mêmes, de ce qu'ils font, de ce qu'ils doivent faire, du monde où ils vivent. Mais ni Marx, ni Engels n'ont échappé à ces erreurs.

- On pourrait Croire qu'on pourrait éliminer le risque d'erreur en refoulant toute affectivité . Effectivement, le sentiment, la haine, l'amour , l'amitié peuvent nous aveugler. Mais il faut dire aussi que déjà dans le monde mammifère, et surtout dans le monde humain, le développement de l'intelligence est inséparable de celui de l'affectivité , c'est-à-dire de la curiosité, de la passion, qui sont des ressorts de la recherche philosophique ou scientifique. Aussi l'affectivité peut étouffer la connaissance, mais elle peut aussi l'étoffer. Il y a une relation étroite entre l'intelligence et l'affectivité : la faculté de raisonner peut être diminuée, voire détruite, par un déficit d'émotion ; l'affaiblissement de la capacité à réagir émotionnellement peut être même à la source de comportements irrationnels. Donc il n'y a pas d'étage supérieur de la raison dominant l'émotion, mais une boucle intellect

- Notre mémoire est elle-même sujette à de très nombreuses sources d'erreurs. Une mémoire, non régénérée par la remémoration, tend à se dégrader, mais chaque remémoration peut l'enjoliver ou l'enlaidir. Notre esprit, inconsciemment, tend à sélectionner les souvenirs qui nous sont avantageux et à refouler, voire effacer, les défavorables et chacun peut s'y donner un rôle flatteur. Il tend à déformer les souvenirs par projections ou confusions inconscientes. Il y a parfois de faux souvenirs qu'on est persuadé avoir vécus, comme des souvenirs refoulés qu'on est persuadé n'avoir jamais vécus. Ainsi, la mémoire, source irremplaçable de vérité, peut-elle être sujette aux erreurs et aux illusions.

- Nos systèmes d'idées (théories, doctrines , idéologies) sont non seulement sujets à l'erreur, mais aussi protègent les erreurs et illusions qui sont inscrites en eux. Il est dans la logique organisatrice de tout système d'idées de résister à l'information qui ne lui convient pas ou qu'il ne peut intégrer. Les théories résistent à l'agression des théories ennemies ou des argumentations adverses. Bien que les théories scientifiques soient les seules à accepter la possibilité de leur réfutation, elles tendent à manifester cette résistance. Quant aux doctrines , qui sont des théories closes sur elles-mêmes et absolument convaincues de leur vérité, elles sont invulnérables à toute critique dénonçant leurs erreurs.

- Les possibilités d'erreur et d'illusion sont multiples et permanentes : celles issues de l'extérieur culturel et social inhibent l'autonomie de l'esprit et prohibent la recherche de vérité ; celles issues de l'intérieur, tapies parfois au sein de nos meilleurs moyens de connaissance, font que les esprits se trompent d'eux-mêmes et sur eux-mêmes. Que de souffrances et d'égarements ont été causés par les erreurs et illusions tout au long de l'histoire humaine et, de façon terrifiante, au XX siècle ! Aussi le problème cognitif est-il d'importance anthropologique, politique, sociale et historique. S'il peut y avoir un progrès de base au XXI siècle, ce serait que les hommes et femmes ne soient plus les jouets inconscients non seulement de leurs idées mais de leurs propres mensonges à eux-mêmes. C'est un devoir capital de l'éducation que d'armer chacun dans le combat.

- Le jeu de la vérité et de l'erreur ne se joue pas seulement dans la vérification empirique et la cohérence logique des théories. Il se joue aussi en profondeur dans la zone invisible des paradigmes. (SSEF-00)

Le problème fondamental, qui m'a toujours tourmenté - et d'autant plus que j'avais moi-même commis une erreur et m'étais illusionné à l'âge de vingt ans -, c'est le problème de l'erreur et de l'illusion. Comment éviter l'erreur et l'illusion ? Comment penser, quelle est la façon de connaître la plus pertinente ? Répondre à la question de la connaissance n'est pas simple. Au siècle dernier, par exemple, la physique pouvait dire que l'univers est une machine déterministe parfaite. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. Né d'une sorte d'explosion, l'univers se développe avec des accidents, du chaos, des tamponnements galactiques. Je suis parti de l'idée que les développements nouveaux des les plus importantes - physique et biologie - affrontaient les problèmes de la complexité, même s'ils ne les traitaient pas vraiment. Les humaines restaient arriérées parce qu'elles tentaient d'appliquer sur la réalité humaine leurs vieilles méthodes déterministes et quantitatives, alors que les de la nature, tout en les utilisant, dépassaient ces méthodes. C'était aussi une façon de montrer que, pour connaître et comprendre l'être humain, il fallait l'enraciner d'abord dans la nature, dans le cosmos, dans la vie, tout en faisant surgir son originalité. La " méthode ", c'est donc une entreprise pour essayer de reconnaître, à travers l'examen de ce qui se passe dans le monde physique et biologique, les instruments de pensée, de les faire émerger afin de pouvoir répondre aux défis de la complexité. J'ai appelé un de ces moyens " la dialogique " - pour éviter toute confusion avec la dialectique de Hegel et de Marx, qui me semblait un peu trop euphorique avec son système thèse/antithèse, qui débouche sur un dépassement de la contradiction. Je pensais en effet que, si l'on peut dépasser certaines contradictions, d'autres, les plus fondamentales, restent indépassables, et ce sont justement celles-ci qui nous font vivre. J'appelle " dialogique " le fait qu'on soit obligé d'associer des notions antagonistes qui, pourtant, sont complémentaires. (ITI-00)

- Le cerveau est enfermé dans sa boîte crânienne, et il ne communique avec l'extérieur que par le biais des terminaux sensoriels qui reçoivent les stimuli visuels, sonores, olfactifs, tactiles, les traduisent en un code spécifique, transmettent ces informations codées en diverses régions du cerveau qui les traduisent et les transforment en perception. Ainsi, toute connaissance, perceptive, idéelle ou théorique, est à la fois une traduction et une reconstruction. [...] Dès lors, vu que toute connaissance est traduction et reconstruction et que les fermentations fantasmatiques parasitent toute connaissance, l'erreur et l'illusion sont les problèmes cognitifs permanent de l'esprit humain. En dépit de ses capacités de contrôle et de vérification, la connaissance humaine a couru et court toujours des risques formidables d'erreur et d'illusion.... Ils sont d'ordre individuel (self-deception ou mensonge à soi-même, faux souvenirs, refoulements inconscients, hallucinations, rationalisations abusives etc...) ; culturel ou social (empreinte dans l'esprit des certitudes, normes, tabous d'une culture) ; paradigmatique (quand le principe organisateur de la connaissance impose la dissociation là où il a l'unité, l'unité là où y a la pluralité, la simplicité là où il y a la complexité) ; noologique (quand un dieu, un mythe, une idée s'emparent d'un individu qui devient possédé par le dieu ou l'idée). Le problème de l'illusion traverse toute l'histoire, toutes les sociétés, tous les individus, et les esprits à peine désabusés sont prêts à tomber dans une autre illusion (de l'intégrisme communiste à l'évangile néo-libéral, par exemple). (M5-01)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.