DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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EUROPE





- Si l'on cherche l'essence de l'Europe, on ne trouve qu'un «esprit européen» évanescent et aseptisé. Si l'on croit dévoiler son attribut authentique, alors on occulte un attribut contraire, non moins européen. Ainsi, si l'Europe c'est le droit, c'est aussi la force; si c'est la démocratie, c'est aussi l'oppression; si c'est la spiritualité, c'est aussi la matérialité; si c'est la mesure, c'est aussi l'ubris, la démesure; si c'est la raison, c'est aussi le mythe, y compris à l'intérieur de l'idée de raison. L'Europe est une notion incertaine, naissant du tohu-bohu, aux frontières vagues, à géométrie variable, subissant des glissements, ruptures, métamorphoses.

- La notion d'Europe, qui s'impose au XVIII siècle, correspond à l'ère conjointe des souverainetés nationales, des guerres, du Droit des gens, de l'équilibre des pouvoirs. Elle porte en elle à la fois le conflit et la régulation du conflit. Ses guerres empêchent toute hégémonie unificatrice et entretiennent son polycentrisme. Mais lorsque les Etats nationaux se transformeront en Etat-Nations, lorsque les guerres deviendront massivement et totalement nationales, lorsque les progrès de l'armement permettront les hécatombes à grande échelle, alors l'Europe atteindra son apogée et sombrera dans l'abîme.

- Le XIX siècle ouvre l'ère de la dérégulation, sous les poussées à la fois démographique, nationaliste, militaire, industrielle, économique, dont les croissances exponentielles incontrôlées détruisent les anciens équilibres. Cependant, dans les dernières décennies du siècle, quoique déjà engagées dans une course aux armements effrénée, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Russie ne s'attaquent pas encore directement les unes les autres. Disposant de la maîtrise technique et militaire absolue par rapport au reste du monde, elles préfèrent se ruer sur le monde lui-même, qui devient leur proie et qu'elles se partagent à coups de crocs. Aussi, il apparaît évident, à tous les peuples des autres continents, que l'Europe est le plus grand agresseur des Temps modernes, ce qui demeure aujourd'hui encore occulté à la conscience de beaucoup d'Européens. C'est d'abord dans cette domination du monde que se déchaîne la démence qui ca entraîner les Dominateurs au suicide. C'est l'Apogée de la puissance européenne qui est, justement et nécessairement, le stade ultime avant l'Abîme.

- L'Europe avait dominé le monde à l'aube du XX siècle. Moins d'un demi-siècle plus tard, une partie du monde libère l'Europe, puis l'autre partie s'en libère. L'Europe s'est désormais rétrécie à la géographie qu'elle avait fait sienne. Elle n'est plus que la plus petite province de la Planète ; elle n'occupe que 6,75% des terres émergées et, avec ses dix millions de kilomètres carrés, elle est plus petite que l'Australie, trois fois moins étendue que l'Afrique, quatre fois moins que l'Asie et les Amériques.... elle est faite de 31 Etats officiellement indépendants sur plus de 140 dans le monde. Aucun de ces Etats-Nations ne correspond à une région naturelle ou à une unité de peuplement homogène. Ils se sont constitués dans le bricolage des alliances, héritages, annexions, guerres. Ils portent en eux des diversités géographiques, ethniques, économiques, sociologiques très grandes. Ces Etats-Nations se sont pourtant constitués une unité non seulement administrative, mais matri-patriotique, justement parce que seule une substance mytho-historique pouvait cimenter une aussi profonde et multiple hétérogénéité. L'unité nationale est donc bien réelle, elle est même sur-réelle, mais c'est l'unité d'un bric-à-brac, et l'Europe est le bric-à-brac de ces bric-à-brac. Malheureusement, il lui manque le ciment mytho-historique.

- L'Europe n'est devenue une notion géographique que parce qu'elle est devenue une notion historique. Celle-ci perd les qualités de stabilité de celle-là, mais acquiert des qualités dynamiques de genèse et de transformation. Ainsi l'Europe s'est formée et maintenue comme chaos génésique. L'apport initial des Barbares, n'est-ce pas, justement, le chaos ? Mais celui-ci a été génésique parce qu'il a brassé et mixé les germes et pollens de la culture méditerranéenne, grecque et latine, et parce qu'une religion venue d'Orient, porteuse elle-même de gènes grecs et latins associés à ses gènes hébreux, est venue civiliser le chaos. Dès lors l'Europe se construit dans l'anarchie organisatrice, à la manière d'un écosystème qui se forme à partir des inter-rétro-actions liant une prodigieuse variété d'être vivants, lesquels s'entre-combattent et s'entre-nourrissent au sein d'un même milieu géo-climatique. L'Europe, dans ce sens, s'est éco-organisée. L'éco-organisation est euro-organisation. De même qu'un écosystème, l'Europe n' jamais eu une tête, un cerveau, un centre, mais des millions de cerveaux et d'innombrables centres. De même qu'un écosystème émerge des inter-rétro-actions qui le tissent, rétro-agit sur ses constituants et est présent à l'intérieur des êtres qui sont en lui, de même l'Europe est invisiblement présente à l'intérieur de tout ce qui es européen.

- L'Europe est à son apogée à la fin du XIX siècle. Elle domine le monde ; elle est officiellement assurée que sa culture et sa civilisation sont non seulement supérieures, mais seules porteuses de vérité : l'Humanisme, la Raison, la science. Mais pourtant, déjà, l'Humanisme, la Raison, la science faisaient l'objet d'examens critiques, au sein même de se sa culture, et elles étaient travaillées par des ferments crisiques. C'est dans cet apogée même que Schopenhauer appelait au renoncement et que Nietzsche annonçait la venue irrésistible du nihilisme. L'écroulement suicidaire de l'Europe au XX siècle coïncide avec la crise de l'Humanisme, la crise de la Raison, la crise du progrès. La philosophie d'abord, puis la science elle-même, au moment de son triomphe le plus éclatant, découvrent la fragilité de leurs présupposés.

- L'identité européenne, comme toute identité, ne peut être qu'une composante dans une poly-identité. Nous vivons dans l'illusion que l'identité est une et indivisible, alors que c'est toujours un unitas multiplex. Nous sommes tous des êtres poly-identitaires dans le sens où nous unissons en nous une identité familiale, une identité locale, une identité régionale, une identité nationale, une identité transnationale (slave, germanique, latine) et, éventuellement une identité confessionnelles ou doctrinale. (PE-87)

- ... l'histoire européenne nous catapulte dans l'histoire mondiale, cela pour deux raisons : la première est que l'Europe fait la mondialité dans la circumnavigation, la conquête des Amériques, la colonisation. L'Europe fait le monde dans la domination, dans le sang, dans l'esclavage. Il ne faut pas l'oublier et ne voir que le visage rose, qui est démocratie et humanisme. Alors, cette Europe crée l'ère planétaire, laquelle se manifeste dans les interactions et les solidarités de fait entre toutes les portions d'humanité jusque-là séparées. Ce qui est paradoxal, c'est que ces solidarités s'amplifient, s'accélèrent justement au cours de deux guerres mondiales. La guerre accroît l'intersolidarité du monde dans l'entre-destruction généralisée. Puis après la Seconde guerre mondiale, se développent les processus techniques de communication, le dernier en date étant Internet. Au cours du XX siècle, la planétarisation qui vient de l'Europe émancipe le monde de l'Europe. Et cette émancipation est extrêmement intéressante, parce qu'elle s'opère avec les idées européennes de nation et de liberté, avec les techniques européennes de l'Etat, de l'administration, des armes. (RC-99)

Une seconde Renaissance :
- Il nous faut sauver le passé pour sauver l'avenir. Mais il faut aussi semer les germes d'un avenir qui sortirait l'humanité de l'âge de fer planétaire. L'enjeu européen recouvre cet enjeu planétaire. L'Europe détient deux vocations «fondatrices», l'une culturelle, l'autre politique. Il nous faut envisager une «seconde Renaissance» européenne qui lie ces deux dimensions. La première, en partant de l'expérience du nihilisme et de la problématisation généralisée, devrait ouvrir la dialogique européenne aux apports culturels extérieurs et vouer cette seconde Renaissance à civiliser les idées barbares en les ouvrant à la complexité, à penser
les principes cachés qui gouvernent de façon invisible la pensée, tenter en somme de faire sortir l'esprit humain de sa préhistoire. La seconde, en partant de la conscience de l'âge de fer planétaire, devrait assigner à l'Europe, la mission, à la fois altruiste et égoïste, de protéger, régénérer, ressourcer, développer et réincarner la démocratie. Nous devons nous réenraciner dans l'Europe pour nous ouvrir au monde comme nous devons nous ouvrir au monde pour nous réenraciner dans l'Europe. S'ouvrir au monde n'est pas s'adapter au monde. C'est aussi adapter à soi les apports du monde. Il faut assimiler à nouveau pour connaître un nouvel essor. Si la Renaissance fut une ouverture assimilatrice qui, loin d'être dissolvante lui a permis de construire son originalité, alors pourquoi ne pas envisager une seconde Renaissance ? Si la renaissance fut démolition et reconstruction de la pensée, pourquoi ne pas envisager, à partir de la perte des fondements, et du nihilisme, le recommencement de la pensée ? L'Europe à élire est l'Europe qui a été capable d'élaborer des points de vue méta-européens. C'est celle-là qui serait capable d'intégrer, dans sa dialogique, les points de vue extra-européens. (PE-87)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.