Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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On peut craindre que par son titre trop chargé, cet ouvrage n'attire pas d'autres lecteurs que les économistes de profession attentifs à l'interprétation économique des phénomènes technologiques qui semblent transformer profondément nos sociétés depuis plus d'un siècle. Ce qui serait dommage, car le propos intéresse ou devrait intéresser le citoyen-responsable-et-solidaire, même s'il n'est pas au fait des querelles d'écoles qui semblent tant passionner les ouvrages d'économistes. Car la question complexe qui mobilise les réflexions des quinze spécialistes "d'économie industrielle" proposées par cet ouvrage est aujourd'hui particulièrement importante pour la compréhension de nos sociétés : est-ce l'innovation technologique, spontanée ou forcée (institutionnalisée) qui "détermine" les formes économiques des rapports sociaux ? Ou à l'inverse, est-ce l'organisation de l'activité économique qui détermine les formes et les vitesses de l'innovation technologique ? La technologie est-elle "la variable déterminante de l'économie, ou est-ce la variable résultante ? Certes, posée en ces termes, la question semble bien naïve, voire simplette. D'autant plus qu'elle ne semble pas connaître de réponse satisfaisante : selon les lieux, les époques et les cultures, il semble que l'on observe plutôt l'une ou plutôt l'autre tendance. Mais nos auteurs proposent vite de dépasser ces querelles d'écoles quasi exégétiques entre les "Autrichiens" et les "institutionnalisées américains" et tant d'autres, pour nous reconduire à une question plus classiquement politique, qui concerne au premier chef les démocraties : peut-on prétendre à une "maîtrise sociale de la technologie", et si oui à quelles conditions ? Ou devons-nous chercher pragmatiquement à vivre dans une cité contrôlée par l'impersonnelle technologie (les autoroutes de l'information et le tout nucléaire !).

Formulée en termes de projet collectif (et institutionnel) cette interrogation mérite d'être considérée sous les multiples aspects de l'action collective, du droit de la propriété industrielle (les brevets) à celui de la protection des logiciels, et bien d'autres...Comment former des évaluations et des jugements de valeur dans de telles situations ? La science économique classique rencontre ici vite ses limites, mais les économistes peuvent sortir de ces limites en en appelant aux réflexions de leurs pères fondateurs -cautions ici bienvenues- et en n'hésitant plus à solliciter les recherches des sociologues et surtout des pragmatistes (enfin nous lisons J. Dewey grâce à M. Baslé !) tout en relisant quelques pages essentielles d'H.A. Simon pour restaurer l'étude de la cognition dans la recherche sur les comportements socio-économiques (grâce à J.Perrin).

Ainsi se reconstruit un terreau intellectuel qu'illustre cet ouvrage, sans doute encore un peu trop imprégné d'économisme classique (il faut bien être reçu dans la corporation), dans lequel devrait pouvoir germer et se développer une culture plus ingénierale : celle d'une socio-économie consciemment politique qui cherchera à inventer en tâtonnant, en se référant délibérément à quelques références éthiques, des formes nouvelles d'organisation conçues dans leur dynamique, organisante plus encore qu'organisées. Projets plus complexes, stratégies plus réfléchissantes que déterminantes, que la "socio-économie institutionnelle, évolutive et cognitive" devrait donner à nos sociétés au fil du prochain siècle.

J.L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.