Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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La publication d'un livre qui reprend, à peu près, la thèse que Jacques Miermont a  soutenue en 1993, vient combler une lacune. Une lacune scientifique comme nous allons essayer de le montrer, mais aussi une lacune éditoriale. En effet, depuis plus de trois ans, il était difficile de se procurer un texte dont la publication semblait indispensable aux universitaires qui enseignent la pensée complexe à leurs étudiants de deuxième et troisième cycles.

Si l'adjectif indispensable vient d'emblée à l'esprit, un instant de réflexion conduit à préciser ce sentiment envers l'ouvrage et à faire ressortir le caractère paradoxal de celui-ci. Le paradoxe réside dans son statut à la fois de manuel vis-à-vis d'un savoir rétrospectif, (statut qui joue à plein auprès des étudiants), et de contribution (de la meilleure manière qui soit, auprès des différentes catégories de lecteurs) à la construction d'un paradigme qui n'est pas déjà là.

C'est dire si ce livre sait faire le bilan des avancées opérées à propos des idées de communication et de cognition, vues à travers les paradigmes constructivistes de la complexité et de l'autonomie. Mais il sait aussi, conjointement, et avec d'autres travaux de Jacques Miermont comme L'écologie des liens, être constitutif d'une oeuvre d"'éco-anthropologie" en voie de construction, contribuant à l'enrichissement des paradigmes évoqués plus haut. C'est là toute la valeur d'un "enseignable" sur ces sujets, qui peut être entendu de plusieurs points de vue selon l'attente que peut en avoir le lecteur.

Jacques Miermont contribue donc grandement à la construction d'une avancée paradigmatique. Il le fait particulièrement quand il "croise" la pensée psychanalytique avec celle issue de l'école de Palo-Alto, et quand émergent les ouvertures sur la pensée paradoxale et l'incomplétude héritée des modélisations gödeliennes. Ce croisement, il résulte une impulsion constructiviste majeure donnée à la psychanalyse et à sa méthodologie herméneutique, surtout à travers les interrogations très formalisées qui portent sur les modes de raisonnements auxquels on a recours. Plus abstraitement, cette impulsion tient aussi, pour une bonne part, au renouvellement de la lecture freudienne quand elle s'inscrit dans le champ de l'autoréférenciation à partir de l'auto-réflexivité.

Dès que l'idée d'autonomie ne repose pas sur la simple intériorisation de l'hétéroréférenciation, mais qu'elle renvoie au jeu d'interactions entre cette hétéroréférenciation et l'autoréférenciation, le paysage épistémologique change. Et c'est dans ce paysage nouveau que semble devoir être inscrite la pensée de Jacques Miermont et la richesse de ses apports qui témoignent de l'élargissement des conceptions. Ainsi, autant l'hétéroréférenciation stricte, envisagée dans les conduites thérapeutiques par exemple, pouvait se ramener, sans trop de dommages, à des questions de communication, autant la curiosité portée, de manière accentuée, sur les interactions, implique-t-elle de l'intérêt pour les questions plus générales et plus ontologiques propres à la cognition. Cela signifie que, après Watzlawick par exemple, communication et cognition ne sauraient être dissociées, même si elles peuvent être spécifiées.

Cet intérêt pour la cognition lié à celui porté à la dimension autoréférentielle a un effet en retour. Il a trait à la réinterrogation des processus cognitifs qui se rencontrent dans les conjectures concernant la communication comme on peut s'en rendre compte dans les pages fortes consacrées à l'abduction dans la pragmatique diagnostique et thérapeutique, ainsi qu'aux questions se rapportant au statut du réel.

Pour terminer cette brève "note de re-lecture" déployée à l'occasion de la sortie en librairie d'un ouvrage de première grandeur dans le contexte actuel des "nouvelles sciences" constructivistes, l'accent sera mis sur la conception de l'autonomie telle qu'elle y est développée.

Comme nous l'avons esquissé plus haut, étant donné la façon dont Jacques Miermont convoque sa conception de l'autonomie, il conforte la place à accorder aux interactions hétéro/autoréférentielles ; ce qui est clair, à nos yeux, dans les propositions avancées : ... "Un système autonome ne peut connaître sans entrer en relation avec lui-même" "reconnaître l'existence d'une partie inconnaissable de soi-même"... (p. 318).

Cela étant, la question qui semble se poser ensuite a trait au statut "scientifique" de ces interactions qui concernent largement le "self". On peut se demander jusqu'à quel point elles peuvent constituer des repérages des "signes de l'autonomie" au même titre que d'autres "chemins exploratoires" plus fortement hétéroréférentiels : "sémiotiques" et "relationnels" voire "épistémiques".

Pour dire vite, et à partir de la question générale du sens qui sous-tend les questions sur l'homme autonome, il semble souhaitable de s'interroger sur la possibilité d'inférer ces interactions autrement que de façon conjecturale. Ainsi, on peut se demander si le principe de complémentarité entre les différentes méthodologies utilisées n'a pas à être pleinement pris en compte. Dit autrement, on s'interrogera sur l'existence, sur le terrain, d'un accès "direct" à ces interactions hétéro/autoréférentielles. Dans le cas contraire, il faudrait savoir se contenter d'approches s'excluant mutuellement : les accès à l'hétéroréférentiel par les voies "classiques" de la science (behavioristes, méthodologiepiagétienne...) d'une part, et ceux plus proches de l'autoréférenciation grâce aux méthodologies plutôt phénoménologiques.

Si bien que l'on finit par se demander si les points de vue que souligne "l'enchevêtrement des chemins exploratoires" (p. 317) dont chacun donne un angle d'attaque de l'objet, sont vraiment d'un même ordre d'approche, au point qu'ils soient descriptibles sous une même rubrique. La question vaut ici d'être posée pour approfondir les épistémologies constructivistes. L'ouvrage de Jacques Miermont constitue, à cet égard, une contribution majeure.

Georges Lerbet Voir aussi la lecture donnée dans le précédent cahier des lectures MCX (par André Féline)

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Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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