Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • Nouvelles perspectives en entrepreneuriat
    Du modèle du télégraphe au modèle de l'orchestre
    => Voir la présentation de cet ouvrage dans la bibliothèque du R.I.C.

    Date de l'ouvrage : Novembre 2020
    Ecrit par : SCHMITT Christophe

    Edition Vuibert - Août 2020, 192 pages  ISBN : 978-2-311-40822-5
    Note de : ERPICUM Frédéric (Février 2021)
    Christophe Schmitt propose de nouvelles perspectives en entrepreneuriat selon le paradigme constructiviste, au départ des théories de la communication de Palo Alto. Il expose, pour s’en distancier, le modèle du « télégraphe » de Shannon et des travaux qu’il a pu inspiré en entrepreneuriat. Il introduit ensuite le modèle de l’« orchestre » comme un fondement de la recherche et de l’accompagnement selon un concept de « situations entrepreneuriales » formées d’une triade entrepreneur-écosystème-artefacts. Ce concept s'annonce très fertile, notamment par le rôle de médiation développé autour des artefacts (business plan, business models, « pitch », prototypes,…). La note de lecture propose une alternative à l’opposition des modèles de la communication à travers une articulation dialogique de ces modèles, l’un plutôt algorithmique et l’autre plutôt heuristique, sous l’angle de la modélisation et de la problématisation, elles aussi stimulantes en entrepreneuriat.

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          Au cours de cet ouvrage, Christophe Schmitt s’interroge surtout sur les approches de la recherche en entrepreneuriat dans le monde académique. On perçoit de l’auteur le souhait de partager l’enthousiasme et la fertilité de théories généralement fondées dans les épistémologies constructivistes et applicables à la « situation entrepreneuriale » qu’il s’attache à proposer comme nouvelle unité d’étude.

          Suggérant de fonder son approche, comme d’autres avant lui, sur les théories de la communication, l’auteur relève la prégnance du modèle de Shannon dans la recherche en entrepreneuriat. Selon lui, ce modèle du « télégraphe », centré sur la transmission du message, se reflète dans l’importance accordée à la décision dans la conceptualisation de l’entrepreneuriat. Celle-ci s’étant développée selon les paradigmes et exigences positivistes de la production de connaissances dites valables, elle aboutit à des approches « causales » (centrées sur l’entrepreneur et ses décisions), puis « effectuales » (centrées sur la capacité de l’entrepreneur à mobiliser les ressources qui se présentent) dans la théorisation de l’entrepreneuriat.

          Christophe Schmitt propose en contraste d’aborder la question de l’entrepreneuriat selon un paradigme constructiviste, rendant éligibles des théories de la communication plus sensibles aux contextes, à la multiplicité des interactions, à l’intentionnalité et aux propriétés émergentes, convoquées sous le titre du modèle de l’orchestre de l’école de Palo Alto. Son approche suggère en outre de considérer des artefacts produits au cours de la construction du projet entrepreneurial (business model, business plan, phrase d’accroche, pitch, prototype…) comme des supports à la modélisation et dans un rôle de médiateur. Leur inscription dans une triade – avec l’entrepreneur en devenir et avec les autres acteurs auxquels il a à faire – constitue les fondements d’une approche par « situations entrepreneuriales », donnant une place aussi importante à l’action qu’à la décision. Par l’exploration et l’interaction que l’auteur suggère avec chacun des éléments de cette triade, il propose de redéfinir des méthodologies de recherche portant sur des questions de sens, de vision du monde, inscrites dans les situations entrepreneuriales, souvent méconnues ou ignorées et pourtant d’une grande influence sur la réalisation d’un projet entrepreneurial.

          L’ouvrage ouvre la porte aux apports de nombreux contributeurs à une conception de l’agir <=> penser en complexité dans l’accompagnement à l’entrepreneuriat, ce qui le rend stimulant.

          Cependant, un pas de plus aurait probablement pu être fait pour ce qui concerne la construction de connaissances en entrepreneuriat. Il semble ici retenu, peut-être par la recherche annoncée d’ordre et de simplicité/simplification annoncée par l’auteur. En effet, Christophe Schmitt développe avec insistance une distinction des approches selon qu’elles sont fondées sur l’un ou l’autre modèle de la communication, puis une distanciation par rapport aux théories de la décision, qui nous ont parfois paru causalistes et exclusives alors que nous pouvons y voir une dialogique ouverte et ouvrante. L’approche par situations entrepreneuriales développée par C Schmitt, prenant en compte le contexte et la complexité, recueille assurément les faveurs des praticiens plus que celles des théoriciens, nous la savons plus responsabilisante pour le décideur. Elle partage de nombreux points communs avec l’invitation à la problématisation lancée par Edgar Morin.

          La problématisation est souvent entendue comme orientée vers la résolution, mais nous pouvons aussi la considérer comme ouvrant à la modélisation. Une problématisation tâtonnante, à la recherche d’alternatives plausibles, et non seulement une résolution algorithmique. Cette résolution algorithmique peut être espérée dans le modèle de Shannon. Bien qu’il soit entendu que la question du bruit obère rapidement la stabilité du modèle, elle n’en annule pas l’intérêt puisqu’il peut, partiellement au moins, être compensé par le contexte comme l’ont suggéré H von Foerster, H Atlan et E Morin pour ne citer qu’eux.

           De l’autre côté, l’école de Palo Alto, prenant le point de vue de la sociologie et de l’anthropologie, intègre de très nombreux éléments du contexte, conduisant à cette conclusion très forte que même sans message « il est impossible de ne pas communiquer ». La première donne la première place à la syntaxe, la seconde à la sémantique ; et les deux peuvent se rejoindre comme point de vue dans l’éclairage de la situation. Lorsqu’en 1988 [1], s’exprimant sur la prédiction et la prescription dans la modélisation des systèmes, H.A. Simon recommande pour faire face aux problèmes complexes, de modéliser, de raisonner et encore de raisonner sur des modèles ; il ne réfute pas l’intérêt de modélisation algorithmique telle que poursuivie dans les modèles de Shannon ou ceux de l’approche effectuale plus heuristique, il articule système de symboles physiques ET signes porteurs de sens (capacité de donner du sens)[2].

          Cette dialogique des processus de communication, ne porte pas seulement sur le processus d’élaboration des décisions, mais plus globalement sur un processus de formation-transformation des connaissances où la « Connaissance de la connaissance » influence la connaissance, de même que le processus influence et est influencée par les opérations, les informations ou les décisions par lesquelles surgissent les éléments qui peuvent faire projet de connaissance. Ainsi, en s’appuyant sur le schème du ‘decision making process’ de H.A. Simon, on considérera les modélisations des processus de formation des décisions dans l’exploration du problème. Décisions qui certes seront évoluantes [4], ce qui nous ramène et la co-construction des connaissances, du sens et du projet dans une situation entrepreneuriale.

          Enfin, à ceux qui, comme nous, auront été réjouis par la table des matières, nous recommandons plus particulièrement le chapitre 7 Des méthodes pour rendre actionnable le modèle de l’orchestre. Il présente quelques perspectives sous les titres de principe d’action, principe de modélisation et principe de confrontation dont nous espérons qu’elles diffusent dans la recherche en entrepreneuriat. On comprend qu’elles reposent sur une pratique et sur le questionnement d’un enseignant-chercheur qui se met au service des parties prenantes à son projet de connaissance. Des exemples et illustrations issus de ces allées-venues entre le chercheur et le praticien nous intéresseraient assurément.

 

[1] H A Simon, Reason in Human Affairs, 1983 Stanford University Press

[2] A ce sujet, et notamment sur l’importance du contexte, voir par exemple Herbert A. Simon (1990). Prediction and Prescription in Systems Modeling. Operations Research, Vol. 38, No. 1.

[3] La connaissance de la connaissance,  la Méthode, Tome 3, pages 232+

[4] Voir par exemple « PROBLÉMATISER, C’EST D’ABORD MODELISER explorer le champ des possibles, concevoir des alternatives et responsabiliser le modélisateur » par Jean-Louis Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

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