Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • MANIFESTO Agir et penser en complexité

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    Date de l'ouvrage : Mai 2018
    Ecrit par : Welcome Complexity

    Ed Welcome Complexity ; Première édition préliminaire, 20172, ISBN-13: 978-9811149146, 188 p.
    Note de : DÉPOUES Vivian (Mai 2018)
    « Bien que chacun puisse à présent se procurer le texte, ce Manifesto « Agir et Penser en Complexité » reste avant tout un livre qui voyage, se recommande, se passe. Et il est donc particulièrement intéressant d’observer comment il essaime.. Ceux qui le lisent et s’y retrouvent ont envie d’inviter à sa lecture ceux se confrontent à un même type d’expériences, semblent partager une même impression : « goûte, ça te fera du bien ! …. … C’est le sentiment que les recettes toutes faites ne permettent pas de s’en sortir dans des situations où les enjeux, les personnalités, les facteurs s’entremêlent. C’est le constat que les raccourcis ne mènent qu’à des impasses, la multiplication des « en même temps » dont on ne sait pas quoi faire. C’est le besoin de réconcilier des choses qui paraissent opposées, de sortir de silos trop étroits. C’est aussi l’intuition d’un frémissement, la découverte enthousiaste du bouillonnement des « innombrables mouvements régénérateurs dans les campagnes, les quartiers, un peu partout dans le pays, mais [qui] sont isolés, dispersés », pour reprendre le constat d’Edgar Morin (Pour une Politique de Civilisation, 2002). … »

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Bien que chacun puisse à présent se procurer le texte, ce Manifesto « Agir et Penser en Complexité » reste avant tout un livre qui voyage, se recommande, se passe. Et il est donc particulièrement intéressant d’observer comment il essaime.

Ceux qui le lisent et s’y retrouvent ont envie d’inviter à sa lecture ceux se confrontent à un même type d’expériences, semblent partager une même impression : « goûte, ça te fera du bien ! ». Cette impression, vague au début, est parfois un malaise, parfois une interrogation, parfois une incompréhension. C’est le sentiment que les recettes toutes faites ne permettent pas de s’en sortir dans des situations où les enjeux, les personnalités, les facteurs s’entremêlent. C’est le constat que les raccourcis ne mènent qu’à des impasses, la multiplication des « en même temps » dont on ne sait pas quoi faire. C’est le besoin de réconcilier des choses qui paraissent opposées, de sortir de silos trop étroits. C’est aussi l’intuition d’un frémissement, la découverte enthousiaste du bouillonnement des « innombrables mouvements régénérateurs dans les campagnes, les quartiers, un peu partout dans le pays, mais [qui] sont isolés, dispersés », pour reprendre le constat d’Edgar Morin (Pour une Politique de Civilisation, 2002).  Aussi, si ce Manifesto est a priori destiné et accessible à tous, il parlera avant tout à ceux qui, par un bout ou par un autre se retrouvent et se sentent confrontés à la complexité et qui ont déjà mis au moins un pied sur le chemin qui consiste à se demander ce que cela implique. Sa lecture prend tout son sens quand les certitudes vacillent. C’est là qu’il trouve son terreau le plus fertile, auprès des « mauvais bons élèves », qui tout en montrant « pattes blanche » dans le monde actuel veulent persévérer à questionner ce qui ne l’est pas.  Et l’avant-propos introductif, de résumer ensuite : « nous nous adressons à tous ceux qui souhaitent régénérer leurs cadres de vie de façon qu’il y soit satisfaisant de vivre et d’œuvrer ensemble ; qui vivent au quotidien des problèmes qu’ils perçoivent comme complexes et qui éprouvent une frustration à ne pas être en mesure d’y apporter des réponses satisfaisantes »

En feuilletant le livre, sans faire attention à la structure de sa table des matières, il ressemble à un programme pléthorique, à un projet protéiforme. On y lit ainsi l’ambition d’un mouvement, d’une association, « une agora, un carrefour, un atelier, une vigie, un institut, un bouillonnement et un projet ». Pourtant il y a bien une unité, un élan qui tient toutes ses parties ensemble et qui dépasse leur somme tout autant que chacune d’entre elle est autonome et riche. Cette intention elle est déjà dans le nom donné à ce mouvement en émergence : « Welcome Complexity »; « Accueillir la complexité ». Pourquoi ce nom ? : “Il a été choisi afin de contribuer à transformer l'émotion ressentie par celui qui perçoit la complexité du monde : il s'agit de passer d'une émotion de peur, voire d'angoisse, à celle d'un enthousiasme pour l'ouverture, la création et les possibles que recèle un monde reconnu comme complexe." Dominique Génelot écrit quelque part que « le contraire de la complexité, c’est nier la complexité » - ce texte est tout simplement le Manifesto du projet inverse, du refus de nier la complexité avec tout ce que cela implique.

Il veut montrer qu’il est possible, souhaitable, nécessaire d’accueillir chacun toute la complexité de notre relation « à soi, aux autres et au monde », d’« épouse[r] la multiplicité et la singularité des hommes et de leurs relations”.  Il veut montrer que cela peut être un projet commun et exprime la volonté d’une convergence des chemins : « il y a des synergies à trouver », jusqu’à quelque chose qui se rapproche de plus en plus d’un véritable projet politique : « Notre densité croit sans avoir encore atteint le point de cristallisation. Nous n’avons pas encore de lieu pour nous rencontrer, nous reconnaître, nous oxygéner, nous confronter, nous affûter. Nous avons besoin de prendre conscience de ce qui nous unit et nous singularise ».

  En observant, comme nous le proposions, comment le texte se diffuse et le propos infuse il est passionnant de prêter attention aux réactions que provoque cette ambition chez ses lecteurs. Très souvent, c’est une forme de baume au cœur, l’impression de trouver un point de référence, de s’y retrouver, de mettre des mots sur la sensation partagée dont nous parlions, l’envie d’en faire partie.  En le lisant je me suis dit « il y a tout » dans ce texte.

Ce constat pose quand même question : n’est-ce pas justement parce qu’il y a tout qu’il ratisse large ? Puisqu’il y a tout, y-a-t-il vraiment de la substance nécessaire à un projet commun ? Arrive-t-il à rapprocher vraiment ou au moins à mettre en discussion ?

C’est qu’il ne faut pas aller trop vite en besogne. Le Manifesto n’est pas une bible, ni une doctrine prête à l’emploi, encore moins une théorie du tout. Cheminer en complexité est forcément un parcours avant tout très personnel et exigeant (Jean-Louis Le Moigne ne parle-t-il pas d’une véritable « méditation épistémique » ?). La très grande force de cet ouvrage est d’être, comme une première balise, pour emprunter ce chemin peu importe d’où l’on part.  C’est un point qui est majeur et appréciable : ce texte est une invitation à chacun à venir avec ce qu’il a, comme socle théorique, comme récit personnel, comme lecture, comme compréhension, sans école de prédilection.  Manifesto, avec un « o » peut-être pour ôter toute évocation d’un manifeste idéologique, tout symbole d’une clé que l’on se passerait entre initiés à la complexité.  Bien entendu l’invitation engage à une forme de réciprocité, il s’agit en le lisant d’accepter aussi d’interroger ses propres certitudes, de découvrir sûrement qu’à côté des approches, des méthodes, des références que l’on connaît il y en a tout un tas d’autres, probablement très intéressantes aussi[1]. C’est la première condition de ce passage de l’individu isolé à un projet plus collectif.

De l’individu au collectif, du sujet à l’objet, du penser à l’agir – tout en étant toujours dans l’un et dans l’autre, le plan de l’ouvrage propose trois postures qui ne s’excluent pas. En tant que citoyen qui : (1) œuvre à la transformation ; (2) se sent responsable et (3) réfléchit à sa pratique.

 

La première convie à une complexité comme praxis (« Il s’agit de praxis, et non de pratiques, car elles engagent celui qui les exerce »). Elle cherche à donner « les pelles et les pioches » pour développer une forme d’art de vivre « renouvelé », pour « regénérer » la pensée critique et les manières de vivre au quotidien. C’est une forme de « compagnonnage » de la complexité qui est esquissée. Les « katas » de la complexité se pratiquent partout, de l’école à l’entreprise, du couple à la communauté politique en passant par la famille.

 

La deuxième posture est celle du responsable qui fait face aux mutations de son environnement et doit s’y adapter. A celui-ci, Welcome Complexity s’offre comme un « lieu institutionnel » pour catalyser la transition, faciliter l’appropriation des concepts et restaurer une capacité d’action et d’anticipation. Cela passe par un triple glissement, de dirigeant à gouvernant, d’optimal à satisfaisant, de théoricien à concepteur.

 

On retrouve dans la troisième partie ce qui fait l’essence de la systémique, de la pensée complexe. Repartant des limites du paradigme dominant qui sépare, cherche sans cesse à être dans le contrôle et laisse de vastes angles morts, il s’agit de mobiliser et de prolonger à bon escient 50 ans de travaux épistémologiques. De l’élucidation de la diversité des contextes à la mise en place d’un art de la délibération, d’une « nouvelle rhétorique » qui ne cherche pas à trouver une à élaboration de processus par lesquels le collectif fait émerger une solution qu’il juge satisfaisante ». Le type de démarche ainsi formalisée ne surprendra pas ceux qui sont familiers des corpus constructivistes. Questionner le langage, renouer le dialogue entre l’art, la philosophie et la science, relier l’homme à la planète -  c’est bien dans une véritable transition de paradigme, déjà engagée, qu’il s’agit de s’inscrire pour « penser autrement les grands problèmes de société qui engagent l’homme ». Pour cela Welcome Complexity propose un passage au méta qui seul peut permettre de « restaurer une liberté conceptuelle vis-à-vis du paradigme classique »

 

Il ne s’agit pour autant pas d’intellectualiser le monde. Tout au long du texte les métaphores proposées sont diverses et souvent fonctionnelle: catalyse, cellule qui échange avec son milieu, point de ralliement et de rencontre. Elles donnent à voir, à sentir ce qu’est l’essence du projet de Welcome Complexity : « devenir un lieu reconnu comme un lieu vivant, un lieu d’échanges qui oxygènent, ressourcent et ouvrent des perspectives, un lieu où nul ne revient sans une nouvelle idée, un nouveau contact, une nouvelle pratique à mettre en œuvre chez lui, un lieu enraciné dans la recherche pluridisciplinaire relative à la complexité ».

 

En cela, Welcome Complexity est elle-même une organisation en train de se faire, un projet qui se pense au fur et à mesure que les lecteurs de ce Manifesto (et d’autres) rejoignent la dynamique. Ce texte, qui très certainement évoluera, est le premier point d’entrée pour faire converger ceux qui s’y retrouveront. En soi ni le constat, ni le diagnostic ne sont nouveaux – ce qui change est la conviction que l’on arrive à un certain moment de maturité et que sans se précipiter on peut faire converger les choses. Mais le Manifesto n’est évidemment pas un plan. A la question de l'opérationnalisation il ne répond que (mais c’est déjà énorme) “retrouvons nous dans un même « lieu » et voyons ensemble”.

 

Notons pour finir que le corps du texte est accompagné de plusieurs annexes très riches. Au-delà des grands principes de la complexité synthétisés on y trouve une bibliographie succincte, un panorama simplifié des courants de recherche en complexité, un aperçu du bouillonnement émergent des initiatives qui appartiennent à ce mouvement de régénérescence, des exemples de situations complexes et des pistes pour les praticiens réfléchis.  Nous l’avons dit, l’objet du livre n’est pas d’être une introduction ou un précis de la complexité et ces éléments sont d’une grande valeur pour qui recherche une forme de cohérence dans une multitude de mouvements apparemment chaotiques. Mais face à la diversité des - démarches, pensées, concepts, initiatives - il faut bien reconnaître que l’on peut se sentir submergé… ou avoir envie de les Googler un par un.



[1]  La volonté de Welcome Complexity est à ce titre d’être « tiers de confiance bienveillant » de tous ces mouvement, d’assurer une fonction de vigilance épistémique pour prévenir toute forme de dégénérescence, d’enfermement, de construction de nouvelles parois de certitudes.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.