Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ndlr. : Le texte qui devient ici note de lecture de cet exceptionnel ‘roman’ d’Edgar Morin (qui vient d’être publié il a quelques semaines,  fin 2017) a été rédigé début 1970 et intégré dans la biographie d’Edgar Morin que François Bianchi rédigeait alors (publiée sous le titreLe Fil des idées, une éco-biographie intellectuelle d’Edgar Morin (rééditée  2001).

Françoise Bianchi a eu la chance de travailler sur le tapuscrit original et complet de ce récit, L’Ile de la mort’, qui date de 1948, et dont le titre renvoie au tableau de Böcklin dont la contemplation dans une galerie ouvre la scène.. Elle n’anticipait pas alors que ce manuscrit allait devenir n roman publié entrainé peut-être par un subreptice glissement dee son titre; ‘l’Île de la mort’ devenant’ L’Île de Luna’

Nous la remercions de nous autoriser à reprendre dans le  Cahier des Lectures MCX les quelques pages qu’elle consacrait à l’emergence de ce manuscritdans la bibliographie qu’elle redigeair alors. Il  s’agit des pages 337 à 341 de «  Le Fil des idées, une éco-biographie intellectuelle d’Edgar Morin » (Paris, ed. du Seuil, 2001)


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« … L’Ile de la mort constituait la première partie d’une saga plus vaste, L’Année a perdu son printemps, un long roman de la Résistance destiné à mettre en scène toute une génération d’adolescents happés par l’histoire et dont la plupart disparaissaient, comme le narrateur, fusillé finalement.

L’Ile la mort ne paraîtra pas. C’est un manuscrit de 148 feuillets dactylographiés, la remémoration hallucinée de la mère par un orphelin de onze ans, Albert Mercier, qui fait le récit d’un deuil cataclysmique et indicible, puisque les adultes autour de lui ne formulent pas l’événement, un effacement qu’on feint d’à peine remarquer. Quatre chapitres : « L’île de la mort ¾ Le brassard ou Le balcon ¾ Partir ¾ L’orage », décrivent, de son point de vue, le combat du narrateur-enfant contre la douleur et contre son entourage immédiat qui ne sait pas humaniser l’horreur.

 

Le roman s’ouvre sur une scène prémonitoire, l’enfant et sa mère, dans une galerie, contemplent un tableau « Tot insel », « l’île de la mort », dont la beauté les fascine jusqu’au malaise, comme s’il avait le pouvoir de tuer :

 

« L’île de la mort était au milieu des eaux noires. Deux grands cyprès immobilisés se dressaient, de chaque côté d’une façade basse de roches blanches, au-dessus de feuillages obscurs. Une caverne s’ouvrait sur les eaux. L’île était muette 135. »

 

Mais le malaise né de cette contemplation se dissipe dans le plaisir partagé de l’écoute du disque de Vanni Marcoux que Marie Mercier fredonne pour son fils :

 

« Connais-tu le pays

Où fleurit l’oranger ? ...

C’est là où je voudrais vivre,

Aimer, vivre et mourir ... »

 

Albert Mercier est un jeune lycéen de Rollin qui partage avec son copain Salet la passion de la rédaction du roman-feuilleton de L’Illustré de Rollin, ce qui leur vaut l’admiration des congénères, l’agacement des pions, ou l’intérêt momentané des professeurs. D’ailleurs, le jour même où doit s’opérer le déménagement si souvent différé de la famille dans la villa neuve à Rueil, le narrateur déçu que Mademoiselle Soulié, le professeur de français ne l’ait pas complimenté en lui remettant le manuscrit du Voyage au royaume souterrain qu’exploraient ses héros Dolly, Bob Reicrem et Max Vidal, se lance dans l’incipit d’un nouveau roman d’aventures : Connais-tu le pays ou La moderne Mignon, « grand roman de mystère, d’aventures et d’amour par Jehan Albert de Mercier », qui commence par l’errance d’Esmeralda et de son enfant, au rythme du récit d’un vieillard :

 

« Je suis né au pays où fleurit l’oranger, près de la fontaine sacrée où coule l’élixir de vie éternelle. »

 

En fait, c’est ce jour-là que se produit l’impensable dont le narrateur-enfant attendra qu’on le nomme, et dont il niera la réalité soupçonnée grâce au fantasme voire l’hallucination sciemment convoqués. Le roman tient là de l’autobiographie romancée. Tout ou presque y est. La bonne arménienne qui tente de réconforter avec de tendres onomatopées. Le square Martin Nadaud, jouxtant le Père Lachaise et où il joue à déraciner de l’herbe tandis qu’on enterre sa mère, jusqu’à ce qu’apparaisse, dans le champ de son regard à ras de terre, le bout des chaussures de la silhouette noire du père, et ses mensonges, qui, loin de protéger l’enfant contre la réalité, l’enferment dans une représentation schizophrénique. La suite, c’est la douleur, informulée, qui torture le corps de toutes les façons, c’est le mutisme et la provocation de l’affectation d’indifférence, bouclier, rempart que se construit le narrateur-enfant contre les adultes haïs, et c’est la guerre contre eux, jusque dans les refrains rageurs qui proclament leurs infidélités et leurs mensonges. Ils ont trahi la morte avant sa mort, et l’enfant le sait. Seul garant de cette vérité dans un monde de faux-semblants, comment ne croirait-il pas à la puissance du rêve halluciné ?

Le narrateur-enfant fera tour à tour l’expérience de l’attente vaine de son retour, de la fugue ¾ ce qui donne lieu à de belles pages sur le quartier de Ménilmontant que jouxtent alors les terrains vagues à la frontière de la campagne ¾ des conduites autodestructrices de culpabilité puis d’expiation dans une épreuve de mort-renaissance au cours de laquelle il surprendra la « scène primitive » des amours monstrueuses d’un fou et d’une clocharde, avant de comprendre, parce qu’il a donné rendez-vous à la morte et qu’au dernier moment il a peur de mourir foudroyé par l’orage d’une nuit d’été, qu’il est heureux d’être vivant, et que rien ni personne n’exige qu’il meure.

 C’est l’île de Chatou qui est le cadre de cette descente aux Enfers, et le narrateur-enfant, tel Orphée, repasse seul le Styx. Mais le roman comporte en exergue une épigraphe empruntée à L’Hymne à la Nuit de Novalis : « C’est la jeunesse adorée de la mère qui m’apparaît », et le narrateur-enfant, vrai « desdichado » pourrait bien s’approprier le poème de Nerval. L’amour de la mère y prend des résonances cosmiques, et se sublime ici, finalement, après l’échec de la quête réelle, en une résurrection symbolique, dans la contemplation de l’astre et la séparation consentie :

 

« Il se sentait pour la première fois séparé de lui-même. Il se regardait criant, gémissant, horriblement blessé prés de l’astre mort. Au moment de la foudre, celui qui souffrait, le foetus écrabouillé, le crapaud hébété, celui du cabinet noir, celui-là avait voulu mourir. Mais un autre était né, un autre qui avait eu peur, un autre qui regardait, un autre qui acceptait d’attendre, un autre qui voulait regarder encore, un autre qui, celui-là, voulait vivre.

Une goutte vivante était tombée du ciel, comme ces gouttes, maintenant rares, qui lui tombaient sur la tête et sur le cou, une goutte des eaux de mort devenue goutte de renaissance, qui n’acceptait pas d’être noyée. Cette goutte était tombée au fond de ses entrailles, et quelques cellules neuves déjà étaient nées qui remplaçaient les anciennes. C’était comme ces pollens miraculeux que transportent les vents par-dessus l’océan jusque dans une île déserte, perdue. Déjà les cellules germaient, s’activaient, innocentes, ignorantes, dans le magma écrabouillé. Déjà, infinitésimale, insensible, une force était là, au fond de lui, derrière lui, prête à le pousser en avant. Et lui, immobile, étendu dans sa flaque, il se sentait poussé dans la folle rotation de la terre.

Ah ! Il voulait s’arrêter, se retourner, s’accrocher à l’image perdue, s’accrocher aux genoux impalpables, au bas de la robe souillée, la traîne de mariée piétinée ... Trop faible. Il était trop faible pour la retenir. Le temps irréparable poussait tout et le poussait lui-même. Le temps chassait le passé dans les éthers. Les images de ce qu’il avait été s’enfuyaient dans les vides infinis sans même frôler un astre qui les réfléchiraient et d’où elles pourraient revenir un jour avant que tout ne meure. Le passé s’éloignait à des milliards d’années-lumière. Il arrivait derrière lui. Il le poussait vers sa mort à lui. Il le poussait vers l’oubli. Il le poussait vers sa vie.

Lui, il était trop faible, trop faible pour résister à sa force, trop faible pour mourir, trop faible pour ne pas vivre. Et cette faiblesse, il le sentait maintenant, c’était la force qui n’avait pas cessé d’irriguer ses artères, la force qui n’avait pas cessé de battre le tam-tam dans le désastre. Il était trop faible devant sa force encore si faible. Et il sentait déjà que cette force était infinie. Déjà il se sentait plein de ruse et d’attente. Déjà sa ruse sentait qu’il attendait tout de cette force.

Il était seul, étendu sur le limon, comme un ver, comme une larve écrasée qui ne peut pas éclore, et déjà à l’intérieur de la larve écrabouillée des embryons travaillaient, insouciants, fébriles. Eclorait-il un jour, s’envolerait-il un jour là où tous les autres volent joyeusement ? ¾ Oui ¾ Jamais ¾L’espoir et le désespoir, et le refus de l’espoir criaient ensemble. Il voulait oublier. Il ne voulait pas oublier. Il voulait s’arracher, aller plus vite que le temps, renaître chat, souris, oiseau. Il voulait en même temps s’arracher, courir à reculons contre le temps, rapetisser, rabougrir, retourner embryon dans le ventre de la mère.

Pour la première fois, l’idée que l’oubli allait un jour venir lui apparaissait. Il l’avait aussitôt chassée avec fureur, avec horreur, avec un remords insondable. L’idée se recroquevillait, devenait hypocrite, elle faisait semblant de fuir ; mais elle était là. Et, rusée, elle lui disait d’attendre, d’attendre, d’attendre que tournent les saisons, que passent les âges, que montent les printemps, que parte de lui cette vieille peau, cette vieille chair, ce vieux coeur moribond, que triomphe la force animale qui triomphe toujours, que naisse avec la parthénogenèse du temps un nouvel enfant, un heureux orphelin de naissance qui aurait tout oublié, oublié à jamais.

Et en même temps, une autre ruse sentait qu’elle devait, elle aussi, profiter de la force, pour lutter contre l’oubli, pour sauver du temps l’image du passé, pour la reconquérir et la retransmuter en réalité. Et cette ruse là, en contrepoint, imaginait que cette force en lui monterait, monterait sans cesse, sans cesse nourrirait le souvenir, et lui injecterait de la vie avec une patience et une passion telle qu’un jour enfin le passé ressusciterait par la force ardente de son souvenir à lui, de sa force à lui. Et il se sentait déjà comme un sorcier étendu de tout son long sur le cadavre qu’il veut ressusciter, le chauffant de toute sa chaleur, lui soufflant son souffle dans la bouche, sûr qu’il n’est pas possible que son ardente volonté ne finisse pas  par triompher. Impossible ? Mais qui donc avait déjà osé vouloir contre la mort ? Peut-être pourrait-il, lui, lui seul, lui enfin, s’emplissant et s’emplissant de cette force infinie, se dresser un jour, arrêter les soleils, crier au monde "marche arrière", le sauver de la mort, ressusciter les morts de l’île, tous les morts du monde, et il ramènerait sa reine, sans rien dire, solennellement, dans le silence infini de la création. »

 

Malgré le caractère redondant de l’écriture, on repère bien les themata essentiels. La métaphore de la chenille qui devient papillon par la médiation de la chrysalide, qu’on retrouvera dans l’oeuvre à venir au noeud gordien de l’image de la métamorphose, symbole de la résolution des crises. Les contraintes qui se combattent et s’allient dans la complexité de l’être. La promesse d’un écrivain qui transformera l’expérience en conscience. Le dernier mot du roman, très valéryien : « Il fallait apprendre à vivre », clôt la première étape d’un destin.

 Aujourd’hui, jugeant ce roman, Edgar Morin le situe comme « une reprise de l’obsession de la mort de la mère, une volonté de s’en libérer, ou plus justement, d’aller au-delà du ressassement.»

Malgré ses maladresses, L’Ile de la mort est un vrai roman d’apprentissage, qui précède et accompagne l’élaboration inconsciente du « roman familial » ¾Vidal et les siens ¾ lequel éclora quarante ans plus tard. Il en précise, sur la mode de la fiction, les pages manquantes ou l’ellipse du témoignage direct. Il est le tribut du jeune écrivain à son passé, mais il est surtout le vade-mecum des promesses de l’avenir. La figure mythifiée de la mère irradiera, sur le mode symbolique, les choix futurs dans la sublimation de l’amour de l’humanité, et la douleur de la perte, la séparation, refusée dans la révolte, puis consentie comme condition de la construction de soi, constitue le terreau existentiel qui, sur le plan théorique, se traduira par un mode singulier de gestion de la contradiction. La complexité, dynamique de forces antagonistes, concurrentes et complémentaires, organise, dans le chaos ou désordre, l’équilibre toujours en péril, toujours instable, l’ordre éphémère de nos vies. Le jeune marxiste a intégré le principe de la dialectique hégélienne à son expérience du devenir. Il en naîtra une modélisation originale de la fécondité des antagonismes.. … »

 (repris de ‘ «  Le Fil des idées, une éco-biographie intellectuelle d’Edgar Morin », 2001)

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