Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • Une question de taille

    Date de l'ouvrage : Avril 2016
    Ecrit par : REY Olivier

    Editions Stock, 2015, ISBN 978-2-234-07765-2, 276 p.
    Note de : BOUDON Philippe (Avril 2016)
    Une question de taille ? « … J’illustrerai par un exemple architectural la notion de cadre de référence que j’ai introduite. La chapelle royale de Versailles a sensiblement la taille d’une église et nombre d’églises sont moins vastes que cette « chapelle ». Quatremère de Quincy le signifiait joliment en écrivant dans son Dictionnaire d’Architecture (1788) : « Peut-être doit-on lui faire le reproche d’offrir l’aspect imposant d’une église plutôt que le caractère modeste d’une chapelle de palais. Il est vrai que par sa hauteur et ses dimensions, on pourrait regarder ce monument, moins comme un diminutif d’église que comme le superlatif d’une chapelle». C’est bien le cadre de référence, « royal » en l’occurrence, qui permet de comprendre aisément ce qui se joue dans la complexité sous-jacente aux termes d’ « église » et de « chapelle » en tant qu’ils sont porteurs d’une idée de taille… »

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Peut-on ramener la taille à une unique  question ?

L’ouvrage d’Olivier Rey Une question de taille[1] s’est vu attribuer en 2015 le Prix Bristol des Lumières[2], conféré par d’éminents intellectuels parmi lesquels Jacques Attali (Président du jury), ou Luc Ferry. Je cite ces deux membres du jury pour ce qu’une vidéo du déroulement du jury[3] montre clairement que le Prix ne fut pas donné sans qu’il y eut débat, le premier soutenant l’ouvrage en le qualifiant d’"éblouissant", le second osant le mot "absurde" (« l’idée que une développement illimité est impossible parce que les ressources sont limitées est une idée absurde »). Une telle distance entre deux jugements invite à revenir sur la question de la taille.

Si l’intitulé n’avait cherché à jouer sur l’idée que la question soulevée est une question … de taille, une question importante donc, il aurait été plus juste de l’intituler littéralement La question de la taille.  Car bien que l’ouvrage aborde de nombreuses questions, toutes procèdent de la thèse unitaire de Léopold Kohr, à savoir que « Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros ». C’est dire si la question est formulée de façon globale même si elle est largement déployée selon une multiplicité de références propre à expliquer son caractère « éblouissant ». Mais l’« absurde » pourrait tenir à ce que la proposition  n’est pas posée comme question mais surtout affirmée et réaffirmée dans le cadre de références multiples et diverses. Transformée en question elle deviendrait : « Ne peut-on penser que partout où quelque chose ne va pas, quelque chose soit trop gros ? ». Une telle hypothèse aurait permis de travailler en échappant au caractère affirmatif de l’ensemble. Tentons de

Olivier Rey reconnaît que Kohr n’a pas toujours argumenté sa thèse avec la rigueur souhaitable, mais pour l’auteur, sa proposition est « immédiatement compréhensible à quiconque a atteint l’âge de raison » (p. 85). Ceci aurait paradoxalement nui, selon lui, à sa réception car «  on n’aime pas que des questions complexes aient une réponse simple ». Je tiens pour ma part que les questions de taille ne sont pas simples mais complexes. C’est le point de vue que j’adopterai dans cette note.         La mise en cause de la taille excessive s’applique en premier lieu, chez Kohr, à la taille des sociétés humaines. C’est dire que la taille y prend sens dans l’ordre d’un cadre de référence sociologique. Kohr écrit « Il semble qu’il n’y ait qu’une seule cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. (…) La taille excessive apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création». Mais on voit que ce cadre est largement dépassé, étendu qu’il est à «toute création ». Je soutiens l’idée épistémologique que toute taille ne prend sens que dans un cadre de référence, dans un contexte, qu’elle n’est jamais taille en soi. On peut alors mettre en doute l’immédiate compréhension que l’on peut avoir de la proposition de Kohr dès lors qu’on prend en compte la nécessaire référence de la considération de toute taille à un cadre de référence, ce qui est contredit par la généralité du “Partout où quelque chose ne va pas…”, ce premier mot de la proposition majeure.

J’illustrerai par un exemple architectural la notion de cadre de référence que j’ai introduite. La chapelle royale de Versailles a sensiblement la taille d’une église et nombre d’églises sont moins vastes que cette « chapelle ». Quatremère de Quincy le signifiait joliment en écrivant dans son Dictionnaire d’Architecture  (1788) :  « Peut-être doit-on lui faire le reproche d’offrir l’aspect imposant d’une église plutôt que le caractère modeste d’une chapelle de palais. Il est vrai que par sa hauteur et ses dimensions, on pourrait regarder ce monument, moins comme un diminutif d’église que comme le superlatif d’une chapelle». C’est bien le cadre de référence, « royal » en l’occurrence, qui permet de comprendre aisément ce qui se joue dans la complexité sous-jacente aux termes d’ «  église » et de « chapelle » en tant qu’ils sont porteurs d’une idée de taille.           Les mots « église », « chapelle » soulèvent des questions d’échelle sémantique. Que la « grandeur » du général de Gaule ne réside pas dans sa taille est une évidence, au point  qu’on se demandera s’il est bien nécessaire de la mentionner lorsqu’on réfléchit à la taille sous le terme de « grandeur ». Aristote a pourtant cru bon de souligner la différence entre grandeur physique et grandeur morale. Olivier Rey montre bien que le philosophe prend soin de les « déconnecter » : « Un Etat a une œuvre à réaliser de sorte que c’est l’Etat le plus capable de l’accomplir qui doit être regardé comme le plus grand, au sens où l’on peut dire qu’Hippocrate est plus grand, non pas comme homme mais comme médecin, que quelque autre qui lui est supérieur par la taille » (1326a). Ce qu’Olivier Rey commente en écrivant que « Le bien, pour un Etat comme pour toute chose, est qu’il ait la taille appropriée à sa nature et à sa fonction ». C’est la pertinence du rapport de la taille à la fonction qui est ici en jeu. Mais, naturellement, s’interroger sur « la fonction » de l’Etat  conduirait à un vaste domaine d’interrogations philosophico-politiques, et il y a de grandes chances que l’on ne puisse déterminer une fonction unique mais bien plutôt qu’on soit amené à de multiples fonctions. Aristote poursuit par une analogie organique : « il existe en fait une certaine mesure de grandeur pour un Etat, comme il y en a aussi pour tout le reste, animaux, plantes, instruments : aucun de ces êtres s’il est trop petit ou d’une grandeur excessive, ne conservera sa capacité à remplir sa fonction, mais tantôt il aura perdu sa nature et tantôt verra sa condition viciée » (1326a).

Le glissement d’un cadre de référence biologique à un cadre politique via une analogie pourrait être questionné. Il faudra attendre la physique galiléenne pour comprendre que la taille du squelette des animaux ne peut excéder certaines tailles sans dommage pour sa résistance, comme il le montre par un dessin accompagnant sa démonstration, où l’on voit qu’un os agrandi seulement en proportions ne suffirait pas à assurer sa résistance. On passe alors d’une analogie organique à un calcul de la physique naissante. La physique d’Aristote n’en était évidemment pas là et l’analogie a ses défauts qu’on peut rapprocher de ceux de la proportion, n’étant d’ailleurs pas autre chose que celle-ci. Contre l’analogie organique, le cadre de référence biologique se spécifie dans un autre cadre,  physique. Car la distinction s’impose entre la fonction de l’animal - terme qui ne renvoie guère à quoi que ce soit, à moins d’entendre par là sa subsistance - et l’argument galiléen, lequel est d’ordre physique

,. L’analogie aristotélicienne a donc ses limites qui procèdent de l’ignorance d’un changement de cadre de référence, de la fonction de l’Etat à celle de l’animal. On peut certes supposer qu’il est possible d’associer la subsistance de l’Etat à celle de l’animal dans une représentation organique, mais l’apport de Galilée est de limiter le cadre de référence de la mesure à la physique qu’il inaugure et de ne pas confondre, au titre qui serait celui de la subsistance, la résistance nécessaire des os du squelette avec la présence de pattes ou d’ailes chez l’animal, lesquelles lui permettent de se déplacer pour trouver sa pitance. On voit que pour penser la taille il faudrait spécifier non seulement des cadres de référence mais encore des sous-cadre de référence, distinguer par exemple des « fonctions » multiples ne serait-ce que pour évaluer les raisons de la différence de taille  des ailes du pigeon ou de l’aigle, ou celle des pattes de l’ours ou de l’antilope. Loin d’être simple la question de la taille devient complexe. Et pour comprendre quelles fonctions sont celles de l’Etat, la complexité en jeu ne serait pas moindre.

Bref on peut penser que l’idée de cadre de référence demande à être démultipliée pour penser les tailles et non pas la taille. Et l’apport de Galilée en la matière passe par la constitution d’un cadre de référence qui n’est autre que celui de la physique, interdisant de confondre le physique et le social. La distinction de cadres de références distincts est nécessaire à la compréhension de ce qui est en jeu dans les questions de taille, question de taille pour le chercheur ! Nombreux sont ce que j’ai appelé ici des cadres de référence envisagés par Olivier Rey. Pour n’en illustrer qu’un au-delà du social à titre d’exemple, le psychologique est abordé lorsqu’il est affirmé que : « La taille de la société influe sur la formation du caractère » (p 94). Pour autant, la multiplicité de ces cadres susceptibles de se différencier permet-elle d’aboutir à un énoncé aussi général que celui de Kohr ?             

Quant à l’analogie ou proportion présente chez Aristote, elle suggère de s’intéresser au chapitre de l’ouvrage d’Olivier Rey intitulé Proportion is beautiful.

L’expression est manifestement un écho au titre d’ouvrage de Schumacher paru en 1973 : mall is beautiful. Mais on remarquera que la substitution d’un sujet de la phrase à l’autre ne s’effectue pas sans qu’au passage disparaisse la question de la taille. Si une taille peut être petite, une proportion n’est jamais, comme telle, ni petite, ni grande et jamais elle ne pourra conférer une taille. C’est même en abolissant la taille que Thalès a inventé de rendre semblables des triangles de tailles différentes. On ne passe donc pas de la seconde phrase à la première sans ce qu’on pourrait appeler une erreur de catégorie entre proportion et taille. Curieusement, l’auteur a bien conscience du caractère relatif de la taille. Il écrit « Certes les mesures auxquelles on procède sont toujours, nécessairement, relatives : on compare la taille d’un objet à celle d’un autre, éventuellement pris comme référence ou unité de mesure ». Mais il met en cause immédiatement ce relativisme en poursuivant : « il n’en demeure pas moins que la taille de chaque unité, indépendamment de l’unité dans laquelle on l’évalue, possède également, de par l’insertion de cette unité dans le cosmos, un sens absolu » (p. 154).

L’hésitation entre une conception relativiste de la taille et une conception absolue me paraît être la difficulté centrale que pose la question de la taille. Il est manifeste que les nombreux auteurs sollicités pour avoir considéré quelle pouvait être selon eux la taille souhaitable d’une cité en nombre d’habitants, pensant diversement les choses aboutissent à des chiffres éminemment variables mais envisagent des chiffres absolus. Olivier Rey cite les 5040 habitants proposés par Platon dans ses Lois, 1600 membres chez Fourier dans ses Phalanstères, 500 à 3000 personnes chez Robert Owen et les Parallélogrammes, quelques centaines à quelques milliers de membres dans le cas des associations d’Horace Greeley, un à trois millions d’habitants selon Auguste Comte, précisant « sur des territoires équivalents à ceux de la Belgique, de la Toscane de la Hollande, de la Sicile ou de la Sardaigne ». Avec Auguste Comte apparaît une mise en rapport de la quantité de population avec le territoire qui l’accueille.

C’est la question de la dimension concernée qui se pose alors. Il va de soi que dans ce cas l’expression d’un quelque chose de « trop gros » en soi,  telle qu’on la trouve exprimée dans la proposition princeps de Kohr, vacille. Sachant que la ville de Sao Paolo rassemble une quantité de population à peu près égale à celle de la Belgique, on est amené à se demander si la taille chiffrée d’une population a quelque sens que ce soit indépendamment du territoire qu’elle occupe, ce qui revient déjà à relativiser l’idée de taille et à la considerer selon deux dimensions différentes, population et territoire. L’espace est peut-être le premier cadre de référence majeur à considérer pour penser la taille d’une société. Or Kohr semble ne pas tenir le moindre compte de cette question en déclarant que (p. 180) « N’importe quel petit Etat, qu’il soit une république ou une monarchie est par nature démocratique, n’importe quel Etat de grande taille est par nature non démocratique ». Il suffit de penser aux Etats-Unis et à la Biélorussie ? pour prendre la mesure de la valeur d’un énoncé tel que celui-ci. On pencherait ici pour l’absurde.

Il n’en reste pas moins que l’on peut suivre Olivier Rey, sans suivre Kohr pour autant,  lorsqu’il écrit : « La pensée politique, pour être à la hauteur de son objet, doit cesser de se polariser sur les seuls principes et institutions, et s’intéresser d’avantage aux multiples questions quantitatives, tout aussi déterminantes » (p. 181).  Encore faudrait-il se donner les moyens conceptuels de penser les questions quantitatives. S’agissant de la complexité attachée aux questions de taille, les trois concepts que j’ai utilisé ici comme je l’ai fait ailleurs ailleurs sont ceux de reference, de dimension et de pertinence associés dans l’opération complexe d’échelle.


Un dessin humoristique de Chaval en montre d’emblée la complexité : on y voit deux hommes de même taille se saluant, un « grand nain » et un « petit géant ». Question de grammaire pourrait dire Wittgenstein.

La richesse de l’ouvrage d’Olivier Rey qui aborde de façon éblouissante tant de cadres de référence distincts pour les ramener au seul concept de taille permettrait de commencer à travailler les questions de tailles … au pluriel. Tandis que poser la question de la taille - au singulier - peut paraître absurde. Eblouissant ou absurde ? La quantité de références convoquée par l’ouvrage le rend éblouissant. Mais c’est la multiplicité de celles-ci qui pourrait en même temps le rendre absurde.



[1] Voir sur cet ouvrage une note de lecture antérieure de Michel Adam consultable sur ce même site.

[2] Anciennement Prix Procope des Lumières. Le jury, présidé par Jacques Attali, était composé de Christophe Barbier, André Bercoff, Malek Chebel, François de Closets, Roger-Pol Droit, Luc Ferry, Caroline Fourest, Alexandre Lacroix, Aude Lancelin et Olivier Poivre d'Arvor.

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