Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • L'Amérique et la cybernétique. Autobiographie, réflexions, témoignages

    Date de l'ouvrage : Mars 2016
    Ecrit par : GUNTHER Gotthard

    Textes rassemblés et traduits de l’allemand par Daniele LAURIN Editeur : PETRA (novembre 2015), ISBN 978284743 101 8, 201 p.
    Note de : LE MOIGNE Jean-Louis (Mars 2016)
    Quand un philosophe allemand né en 1900, grand lecteur de ‘la Grande Logique’ de Hegel, émigre aux Etats Unis en 1940 et se trouve vite mêlé aux multiples débats qui accompagnèrent la formation du Paradigme de la première Cybernétique, entre 1943 et 1959, on peut présumer qu’il allait s’interroger sur les questions métaphysiques soulevée par ces ‘machines’ alors insolites. …. Ce fut en effet ce qui arriva : On ne devrait pas être surpris en observant que G. Gűnther publia dés 1953 un article intitulé Can Mechanical Brains Have Consciousness ?qui prépara le terrain de « La conscience des machines, une métaphysique de la cybernétique » qui, publié en 1957 en allemand, fut traduit en français en 2008.

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Quand un philosophe allemand né en 1900, grand lecteur de ‘la Grande Logique’ de Hegel, émigre aux Etats Unis en 1940 et se trouve vite mêlé aux multiples débats qui accompagnèrent la formation du Paradigme de la première Cybernétique, entre 1943 et 1959, on peut présumer qu’il allait s’interroger sur les questions métaphysiques soulevée par ces ‘machines’ alors insolites. Ces machines ne s’avéraient-elles pas attentives aux ‘informations’ qu’elles recevaient, traitaient, émettaient, et ainsi, s’émettaient à elle-même ?  (Je mets ici le mot Information entre guillemets pour désigner une forme physique à laquelle est associé un code interprétable par un récepteur). Ce fut en effet ce qui arriva : On ne devrait pas être surpris en observant que G. Gűnther publia dés 1953 un article intitulé Can Mechanical Brains Have Consciousness ? Et l’on ne sera pas surpris non plus qu’il se soit alors confronté à ‘l’attitude typique de la cybernétique américaine envers la philosophie : une méfiance radicale à l’égard des concepts impossibles à traduire en modèles réalisable’ (p 31).

Heureusement pour lui comme pour nous, un courant incident se formait en parallèle avec celui que l’on appelle désormais, la première cybernétique. En 1943 paraissait simultanément l’article dit séminal de N Wiener et al, ‘Behavior, Purpose and Teleology’ » et, l’article non moins séminal (vu 50 ans après) d’un neurologue volontiers logicien, Warren McCulloch qui, en 1943, publia avec le jeune logicien W Pitt ‘A Logical Calculus of Ideas Immanent in Nervous Activity’. Article qui allait relancer le thème de la computation dite neuronale et des renouvellements des formalismes logiques qu’elle impliquait[1] . ‘Il savait depuis longtemps - dira G G - que ‘le passage à une logique transclassique serait absolument indispensable pour l’avenir de la cybernétique (p 53)’. Aussi, lorsque W. McCulloch eu connaissance de l’article de Gotthard Günther avait publié en 1958 dans une revue de philosophie allemande sous le titre (ici traduit) ’Logique Aristotélicienne de l’Être et Logique Non Aristotélicienne de la Réflexion’, il fut heureux de rencontrer peu après G Gunther et de l’encourager. Ceci, d’autant plus qu’il avait du connaitre aussi ‘La conscience des machines’, une métaphysique de la cybernétique’ (qui parut en allemand, en 1957 : c’était jusqu’ici le seul ouvrage de G G traduit en français en 2008, avec une préface de E Morin)

            On doit à W. McCulloch (‘l’ange gardien du BCL’, p 107) d’avoir mis peu après G Gűnther en contact avec H von Foerster qui l’accueillit à partir de 1962 au Biological Computer La de l’Université de l’Illinois en lui permettant un environnement de travail et de relations scientifiques très favorables. On trouvera dans cet ouvrage un « Entretien avec H von Foerster » (réalisé en 1997 : Comment j’ai fait la connaissance de Gotthard Gűnther) qui témoigne de la grande générosité et surtout de l’attention qu’il savait témoigner. Ce qui contraste avec l’ingratitude de G Gunther qui prenant sa retraite en Allemagne vers 1974-75, ne témoigna pas beaucoup de reconnaissance au véritable père de la deuxième Cybernétique. Convenons que ce philosophe- logicien original était souvent susceptible, ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi la fois passionné de vol à voile, pilote d’avion breveté et passionné de littérature de science fiction.

Il apparait pourtant, lorsqu’on reprend les études publiées par H von Foerster entre 1960 et 1976, rassemblées dans ‘Observing Systems’, qu’elles  ont eu une influence décisive sur la formation de la théorisation de la formation récursive de la conscience qui ne peut se penser qu’à partir d’elle-même : récursivité plus que réflexivité[2], celle du système qui non seulement s’auto régule (ou plutôt auto régule son comportement) dans un contexte fluctuant, mais se ’self-transforme’ lui-même : la conscience devenant consciente d’elle-même .

Proposition qu’Edgar Morin soulignera la portée épistémologique essentielle en concluant ‘La Connaissance de la Connaissance’ (1986) par un chapitre intitulé Les fondements sans fondement de la complexité (p 232). « Toute connaissance acquise sur la connaissance devient moyen de connaissance éclairant la connaissance qui a permis de l’acquérir … Nous pouvons du même coup envisager un développement transformateur où la connaissance élaborante essaie de se connaitre à partir de la connaissance qu’elle élabore et qui lui devient ainsi collaborante » N’en va-t-il pas ainsi de notre connaissance de notre conscience ? 

            Il aurait peut-être fallu proposer une lecture plus textuelle des quatre articles (écrits entre 1936 et 1978, et des deux ‘entretiens’ ici rassemblés sans doute à fin plus biographique que de synthèse d’une œuvre elle même plus onto-logique qu’épistémologique. (Le court chapitre intitulé « La conscience : un condensé d’information » - 1978- inspiré par l’œuvre de Ross Ashby, mérite ici une attention particulière°). Curieusement, si cette œuvre côtoie sans cesse ‘la question des fondements sans fondement de la rationalité- ou des usages réfléchis de la raison humaine’, elle ignore trop ostensiblement bien des contributions au renouvellement du concept de rationalité qui lui étaient contemporaines (de G Bachelard à H A Simon par A Turing et J Piaget).

Ne pouvant m’exercer ici à la lecture détaillée de ces six panneaux éclairant plus qu’exposant l’œuvre de G Gűnther, je suggère celle d’un autre lecteur de G Gunther, Daniel Verney, le préfacier de cet ouvrage. Il a proposé en 1983 une autre lecture de l’œuvre de G Gunther par deux articles intitulés « Vers un nouveau Paradigme Scientifique : Ontologies et Logiques selon Gotthard Günther » et « Esquisse pour une Théorie de la Relativité Ontologique ». Il eu sans doute, dix ans après Edgar Morin (« Le Paradigme Perdu, la Nature Humaine »parait en 1973) le mérite d’attirer à nouveau l’attention des lecteurs francophones sur l’œuvre de G Gűnther, mais je confesse que je ne perçois pas le renouvellement paradigmatologique annoncé. J’y trouve en revanche le même bénéfice que celui apporté par cette autobiographie ouverte de Gunther maintenant accessible en français, celui d’une insistance permanente à de nouveaux questionnements qui seront encore tenus pour dérangeant par ‘l’épistémologie institutionnelle’.

            Je m’autorise enfin un regret qui s’adresse sans doute plus à l’éditeur qu’a la traductrice ou au préfacier : Le sous titre majeur du livre « L’AMERIQUE ET LA CYBERNETIQUE » ne rend que très partiellement et localement compte de son contenu. Le chapitre majeur qui occupe 103 pages sur 200 veut sans doute justifier ce sous titre, mais pourquoi l’intituler « Autoportrait Américain » alors que le titre original en allemand, ‘Selbst darstellung im Spiegel America’ renvoie à ‘Autoportrait dans le Miroir de l’Amérique. Etait-ce de tous les textes de G Gunther l’un des textes les plus importants pour le questionnement considérable apporté effectivement dans le champ de l’épistémologie contemporaine par l’irruption, entre 1948 et 1975, de cette ‘Nouvelle Science’ s’affichant comme « science de la communication et de la commande dans les systèmes naturels et dans les systèmes artificiels » ?

 

 



[1] On trouve dans l’ouvrage de Flo Conway et Jim Siegelman, Héros pathétique de l'âge de l'information. En quête de Norbert Wiener, père de la cybernétique, Éditions Hermann, 2012 (traduit de l’anglais par N Vallée-Levy) un récit des relations complexes entre N Wiener et W Mc Culloch.

[2] G Gunther utilise l’expression’ systèmes auto réflexif’. C’est Edgar Morin je crois qui introduira le concept de récursivité dans ce contexte.  

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

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