Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • Les 100 mots de la ville

    Date de l'ouvrage : Juillet 2015
    Ecrit par : Julien DAMON et Thierry PAQUOT

    Paris, PUF, coll. Que sais-je ? 2014, ISBN-978-2-13-063490-4, 127 p.
    Note de : BOUDON Philippe (Juillet 2015)
    Ndlr. Peut-on réduire notre entendement de La Ville à un patchwork de cents pièces agençables en sept catégories ? Ajoutons vite bon nombre d’interdits ou d’exclusives. Déterminons ensuite tous les agencements possibles que l’on réduira drastiquement en éliminant a priori les configurations présumées déplaisantes et nous aurions aisément une grille autorisant les patterns de références pouvant guider interprétations et action ? La recette n’est guère plausible en pratique mais elle peut éclairer les hypothèses sous jacentes à bon nombre de raisonnements portant sur des phénomènes que l’on perçoit complexes mais dont on souhaite maitriser assez les comportements actuels et prévisibles. N’est ce pas celle qui a incité les auteurs à rédiger ce lexique en relevant le défi de le tenir en cents mots ? Exercice original qui peut à son tour inciter ses lecteurs à se livrer à un jeu proposé dans ce qui suit par Philippe Boudon et qui s’avère stimulant (JL LM)

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Ndlr. Peut-on réduire notre entendement de La Ville à un patchwork de cents pièces agençables en sept catégories ? Ajoutons vite bon nombre d’interdits ou d’exclusives. Déterminons ensuite  tous les agencements possibles que l’on réduira drastiquement en éliminant a priori les configurations présumées déplaisantes et nous aurions aisément une grille autorisant les patterns de références pouvant guider interprétations et action ? La recette n’est guère plausible en pratique mais elle peut éclairer les hypothèses sous jacentes à bon nombre de raisonnements portant sur des phénomènes que l’on perçoit complexes mais dont on souhaite maitriser assez les comportements actuels et prévisibles. N’est ce pas celle qui a incité les auteurs à rédiger ce lexique en relevant le défi de le tenir en cents mots ? Exercice original  qui peut à son tour inciter ses lecteurs à se livrer à un jeu proposé dans ce qui suit par Philippe Boudon et qui s’avère stimulant (JL LM)

 

Il s’agit ici en effet d’un des livres les plus rigolos qui soient, pour peu qu’on ait envie de rire au sujet de la ville, qu’elle soit dite ville créative,  ville de demain, ville durable, ville fantôme, ville globale, ville lente, ville moyenne, ville nouvelle, ville en transition, suivant les items qui terminent l’ouvrage. Le tout dernier dirait l’essentiel de toute ville, la transition ayant toujours concerné plus ou moins les villes de façon générale depuis qu’il en existe. N’était que la transition dont il est question est la transition énergétique. Pourtant, la transition s’exprime bien dans les neuf items qualifiant la ville,  auxquels il conviendrait d’ajouter la « Smart city », sans compter les « Shrinking Cities » dont l’ouvrage ne parle pas et qu’illustrerait bien Détroit ou la « ville passante »  selon David Mangin, dont il n’est non plus question ici, ou encore la ville globale de Sassia Sasken. Dans notre époque, souvent taxée à juste titre d’individualisme forcené, chacun semble y aller de sa ville. Tant de villes sont qualifiées qu’un jour peut-être chacun aura la sienne, tandis que Le Corbusier dont on fait grand cas ces temps-ci pour l’anniversaire de sa naissance, les aurait voulues toutes uniformément radieuses, tandis qu’une publication récente porte le nom de ville aimable, nous invitant à « entrer dans l’ambiance de la ville par ses différentes dimensions : urbanisme et participation, idéologies, temporalités, patrimoines, marketing urbain, cinéma et représentations mentales ou sociales, sciences morales et politiques, mais aussi le sensible et l’émotion ».  

Face à ces variations, le premier de ces cent mots - agglomération - relève de la définition générale. Il est l’objet de définitions arbitraires : pourquoi 200 mètres d’intervalle (et pas 140 ou 225 ) entre deux constructions pour définir une unité urbaine comportant au moins 2 000 habitants (et pourquoi pas 1000 ou 3000) ? Pourquoi une « aire urbaine » devrait-elle comporter « un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10 000 emplois et par des communes rurales ou unités urbaines dont au moins 40% de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans les communes attirées par celui-ci » ? 200 mètres ? 2000 habitants ? 10 000 emplois ? L’absence d’indication de la pertinence de ces chiffres n’est sans doute pas à imputer aux auteurs d’un ouvrage sérieux, lesquels n’auraient pas manqué de la mentionner s’il avait été possible de la produire. Sauf à décrire les péripéties de la production historique de ces décisions, ce qui n’eut sans doute pas été une mince affaire.

D’un autre côté  l’ouvrage consacre un article à des villes singulières : Babylone, Dubaï, New York, Paris, Tokyo . Car telle ou telle ville se présente toujours suivant une singularité qui la distinguera nécessairement de la ville générique de Rem Koolhaas, à laquelle l’ouvrage ne fait pas non plus référence. En écartant Mangin, Koolhaas, Le Corbusier, voire Christian de Portzamparc et sa thèse intéressante de La troisième ville, on est amené à se demander si les sciences humaines, dans le cadre desquelles s’inscrit l’ouvrage, ne sentent pas quelque difficulté pour avoir prise sur la ville des architectes. La raison pourrait en être simple et consister dans ce que les sciences humaines, mêmes lorsqu’elles parlent de la ville en transition, travaillent sur la ville existante plutôt que sur la ville en conception. Or l’idée de conception désempare encore les sciences humaines.

Si l’on veut encore distinguer des catégories d’items de l’ouvrage différentes de la généralité de la « ville telle ou telle » qu’on vient de voir et de ces cinq villes (pourquoi 5 ?) prises dans leur singularité et désignées par leur nom propre, il faut ajouter la catégories des concepts majeurs classant d’une manière ou d’une autre les villes comme « Agglomération », « Mégapole », « Métropole », « Capitale », ou définissant des parties de ville comme « Banlieue », « Bidonville », « Ghetto », « périurbain », « quartier »  ou « Campus ». Enfin ce qu’on pourrait appeler des éléments de ville sont également traités : « Agora », « Carrefour », « Centre » , « Cimetière », « Espaces publics , « Jardin »,  « Rue », « Péage urbain », « Toilettes publiques », catégorie dans laquelle on pourrait mettre les éléments architecturaux de ville tels que « Aéroport », « Gare » et « Tour ».

L’ordre alphabétique dans lequel sont rangés ces 100 mots peut alors être regroupé en 38 items que je propose de classer à ma façon dans 6 catégories : villes qualifiées de façon générique (de telle ou telle manière), noms de villes singulières, concepts de ville, parties de villes, éléments de villes, éléments architecturaux.

 Une autre catégorie serait celle des notions dont le suffixe en -té correspond à des qualités ou à des propriétés : Attractivité, Démobilité, Densité, Durabilité, Mixité, Mobilité. Mais d’autres notions peuvent être en –tion, Gentrification, Pollution, Ségrégation, Urbanisation, ce qui nous fait 49 items. Pour arriver à 50 et atteindre ainsi la moitié des items j’ajouterai le terme princeps de « Cité ».

Existe encore une autre catégorie, celle de ces mots qui n’en sont pas, ces logos typographiquement bien repérables par la série de majuscules qui les forment : NIMBY, PLU, SDF, ainsi que ZUS, ZRU et ZFU rassemblés en un item. Cette fois il ne semble pas que corresponde à cette forme signifiante un contenu correspondant à quelque catégorie que ce soit, sauf à admettre que l’on a affaire à des termes administratifs – les trois Z correspondent au mot « zone ». On pourrait joindre PLU dans la même classe. Mais SDF est devenu une expression abrégée du langage ordinaire, et NIMBY, (un raccourci de Not In My Back Yard, pour un phénomène repéré dans la littérature, sociologique notamment, une sorte de topos pour spécialistes mais qui ne semble pas encore passé dans les discours courants relatifs à la ville). On ne saurait donc faire une classe, si ce n’est d’ordre typographique, rassemblant ces logos.

Toutefois on pourrait inversement décider d’une classe de logos administratifs et rajouter aux cinq cités nombre d’autres logos. Il n’en manque guère, au point qu’un autre ouvrage pourrait peut-être les comporter au titre de Cent logos de la ville. Mais non moins que celui de l’administrateur ou du législateur, le langage ordinaire produit les siens et dans la famille NIMBY, l’ouvrage mentionne d’autres « raccourcis » tels que LULU (« Locally Unwanted Land Use »), NOOS (« Not On Our Street »), NOPE (« Not On Planet Earth »), NIMEY (« Not In My électoral Yard »), NIMTOO (« Not In My Term Of Office ») BANANA (« Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anyone »). Ce qui est remarquable ici c’est évidemment la profusion de ces termes tous indicatifs d’un individualisme forcené en même temps qu’ils ont en commun de nous venir de l’anglais et d’être produits pas le langage ordinaire et non plus administratif.

 

Mais en quoi tout ceci est-il rigolo demandera-t-on ?

Ce qui est rigolo, du moins pour moi, c’est de confronter ce jeu auquel je viens de me livrer - qui porte sur une classification toute personnelle effectuée au niveau des signifiants que sont les mots qu’on aura lus - ici en italiques - avec la classification des auteurs qui porte, quant à elle, sur les signifiés qu’ils ont développés dans l’ouvrage.

D’emblée il appert que le dernier chapitre intitulé Quelques villes particulières n’entre pas en correspondance avec mon découpage puisqu’y sont réunies aussi bien des villes dites particulières telles que ville durable ou des villes particulières telles que « Paris » ou « Tokyo ». Sans doute ce chapitre VI aura permis aux auteurs d’atteindre le chiffre arbitraire de cent items voulu par l’éditeur, ce qui pourrait expliquer qu’il s’agisse en quelque sorte d’une classe qu’on pourrait intituler « divers ». Pourtant la distinction entre des termes particuliers et des termes universels n’est pas le moindre enjeu des mots de la ville. Si la ville est un terme universel, telle ville est un particulier. 

Mis à part le dernier chapitre les titres des autres chapitres selon lesquels les auteurs ont choisi de classer les divers items ont en commun de comporter des verbes  d’actions toujours présentés en couples : Définir et délimiter, Construire et aménager, Vivre et habiter, Gérer et administrer, Se déplacer et se poser. Ces infinitifs disent assez que le point de vue des auteurs passe par des verbes d’action.

Ce qui permet de jouer avec cet ouvrage c’est précisément que  la table des matières indique seulement le titre des chapitres, sans dire quels items s’y rassemblent. On peut donc parfaitement jouer à se demander, pour chacun de ceux-ci, dans quel chapitre ils se logent.  Le jeu peut alors consister à prendre les mots de la liste alphabétique et à « parier » sur l’emplacement de chacun d’eux dans un chapitre ou un autre. On y joue plus facilement en notant sur la table des matières les numéros de page des items qui s’y logent. Fort heureusement les items sont, dans la « liste des mots », répertoriés par page et non par numéro. De telle façon qu’il suffit de considérer la page indiquée pour savoir si l’item se trouve dans tel ou tel chapitre.

Ainsi pour commencer à jouer peut-on se demander, par exemple, où se situent  Toilettes publiques : si l’on répond chap. III Vivre et habiter, on aura gagné. Mais si on pense que le nombre des toilettes publiques et leur emplacement dans la ville devraient bien être pensé quelque part, et qu’à ce titre on imagine possible de le loger dans le chap. Gérer et administrer, ou encore dans le chap. Construire et aménager, alors, dans les deux cas, on aura « faux ». Cet exemple confirme la possibilité de jouer avec chaque item.

Jouons maintenant avec Utopie. Logera-t-on le mot dans le chap. V Se déplacer et se poser ? ou dans le chap. II Construire et aménager ? Dans un cas on aura gagné, dans l’autre non. Je laisse ici au lecteur la faculté de choisir pour tenter de le convaincre que ce jeu est assez rigolo en lui laissant un peu de temps ici pour réfléchir...

S’il pense au chapitre II, Construire et aménager, le mot évoquant par exemple le Plan Voisin de Le Corbusier ou encore le Familistère de Guise, le lecteur découvrira que  les auteurs tiennent que « L’architecture et l’urbanisme (-> 19, 32) ne tiennent (dans l’Utopie) qu’un rôle secondaire, bien après l’amour, l’éducation, le loisir  ». C’est donc dans le chapitre chap. V Se déplacer et se poser ? que l’Utopie trouve son lieu, si l’on peut dire.

Il faut noter que la parenthèse de la citation ci-dessus (-> 19, 32) est un dispositif  utilisé par les auteurs pour renvoyer tel passage à tel terme. En l’occurrence 19  renvoie  par exemple à « Architecture/architecte » et 32 à « Urbanisme ». Dès lors un nouveau jeu devient possible, qui consiste à imaginer des renvois qui eussent été possibles. Par exemple la dernière phrase de l’item Utopie disant que : «L’utopie de notre temps est certainement avant tout écologique, visant essentiellement au mieux vivre », on eut pu attendre un renvoi à « Ecologie », item qui existe bel et bien.

Dans les diverses formes de jeu que j’ai évoquées ci-dessus, il s’agit de s’intéresser à des mots – des signifiants pourrait-on dire avec Saussure -, et leur imaginer quelques significations justifiant de les situer dans tel ou tel chapitre. On peut à l’inverse, selon une autre règle du jeu, partir de propos tenus dans les articles par les auteurs et se demander si l’item « Vélo », - dès lors qu’on lit que « le recours accru, en ville, à la bicyclette résulte assurément, pour partie, de la prise de conscience de la question environnementale », - n’aurait pu comporter un renvoi à l’item « Environnement », ce qui n’est pas le cas. 

Ne pourrait-on encore jouer à imaginer que certains mots rencontrés dans un article auraient pu donner lieu à un article ? « Paris » étant qualifiée de  ville iconique, on pourrait rajouter une réflexion sur cette expression aux huit items mentionnés plus haut. Gageons que les auteurs se sont posés plus d’une fois ce genre de question, ne serait-ce que pour arriver à … 100.

 

On l’aura compris, cette note de lecture porte avant tout sur la forme éditoriale, la forme Cent mots. Le contenu n’est pas ici en cause et Thierry Paquot ou Julien Damon auront sans doute assez d’humour pour ne pas prendre ombrage de ce que leur ouvrage – qui reste à lire à tout lecteur intéressé par la ville tant il est vrai que cette note ne traite guère du contenu– est ici présenté dans sa seule forme ludique.

Mais derrière cette présentation se loge l’idée, sous-jacente selon moi, que la ville est un genre d’objet dont on n’a sans doute d’autant moins fini de parler qu’il échappe à toute réduction analytique, ce dont l’ouvrage tel que je l’ai présenté, avec ses renvois explicites ou implicites pourrait donner l’image, image de complexité s’il en est. En suggérant la possibilité qu’un item puisse se loger aussi bien dans un chapitre autre que celui dans lequel il a été mis, il n’est pas question de critiquer le choix des auteurs, mais de suggérer qu’une autre place aurait pu convenir aussi bien, donnant lieu certes à un propos dès lors quelque peu différent. Aussi n’est-il pas étonnant comme l’indiquent les auteurs dans Quelques indications bibliographiques, que de multiples dictionnaires apparaissent aujourd’hui : « La ville attire les dictionnaires et les glossaires : l’urbain et l’urbanisme sont friands de mots et de définitions ». Une démultiplication de termes qui n’est peut-être pas sans poser le problème du rasoir (dit) d’Occam. Cent mots, pour la ville, est une gageure.

Philippe BOUDON, juin 2015

 

 

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