Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • Une question de taille

    Date de l'ouvrage : Novembre 2014
    Ecrit par : REY Olivier

    Stock, 2014, ISBN 978-2- 234-07765-2
    Note de : ADAM Michel (Novembre 2014)
    Un livre profond qui creuse une question majeure trop peu étudiée, la question de la taille, soit l’impact du facteur dimension dans les organisations humaines, les équipements - urbains notamment -, les aménagements, mais aussi les nations et les États.

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Un livre profond qui creuse une question majeure trop peu étudiée, la question de la taille, soit l’impact du facteur dimension dans les organisations humaines, les équipements - urbains notamment -, les aménagements, mais aussi les nations et les États. Il est l’œuvre d’Olivier Rey, un jeune surdoué en mathématique et philosophie qui enseigne l’une à Polytechnique et l’autre à la Sorbonne.

A partir d’une lecture fouillée et roborative de Léopold Kohr et son ouvrage majeur passé sous silence[1] The Breakdown of Nations (1957), mais aussi de Illich dont il se sent proche[2] en l’enrichissant de façon critique, de Günther Anders, Simmel, Simone Weil, Rousseau, il met en lumière le poids décisif du nombre dans la logique des systèmes vivants et sociaux. La dialogique quantité / qualité est questionnée d’une façon innovante prolongeant le livre déjà ancien de E.F Schumacher Small is beautiful (1973). Edgar Morin est convoqué dans cette dénonciation de la tyrannie du nombre et la détérioration fréquente (et souvent insidieuse au début) de la qualité par la quantité.

Derrière les mots comme ‘pollution’ – on polluait un temple chez les grecs quand on le profanait - toujours imputable à des actions humaines, il met à jour la dimension encore sacrée de la nature à nos yeux, pourtant sans cesse niée et refoulée ; quand un lac est rendu acide par des gaz volcaniques en son sein, on le dit devenu acide et non pas pollué.

Il nous rappelle les 2 sens de la mesure chez Platon, le sens qualitatif, ce qui convient, la juste proportion versus le sens quantitatif de la métrologie, gouverné par l’empire du nombre toujours plus conquérant. Plus on se livre à l’exercice de la mesure aujourd’hui et plus se perd le sens de la mesure, comme rapport harmonieux d’un système à son environnement. Gulliver n’est qu’un mythe et les géants ne peuvent exister car leurs tibias devraient avoir des os 10 fois plus gros, le rapport surface / volume et ses variations est passé par là !

Citons Olivier Rey pour conclure : « concevoir le respect du proportionné comme soumission pure et simple aux données naturelles serait une erreur.  Il ne s’agit pas de se fondre dans la nature, mais de vivre en bonne intelligence avec elle. » La taille n’est pas un paramètre que l’on peut fixer à volonté. L’échelle est d’abord une pertinence, le nier conduit à de redoutables problèmes. Que le langage populaire qualifie de « folie des grandeurs »… Et les économies d’échelle ne dénaturent-elles pas l’Oekonomie au sens de Pierre Calame ?

Le livre s’attache à décrire et comprendre par quelles voies nous avons perdu le sens de la mesure. Et ce sur quoi nous pourrions nous fonder pour la retrouver afin de mener une vie authentiquement humaine.

Même si Olivier Rey ne le fait pas, ce livre amène à poser la question des rapports entre justesse et justice. Soit un nouveau et passionnant champ de réflexion à l’heure où la question de la légitimité refait surface d’une façon forte dans notre société.

 

Michel ADAM



[1] Non traduit en français à ce jour

[2] une annexe de 10 pages retrace les étapes de sa vie et de son œuvre et notamment le flux et le reflux de sa notoriété.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.