Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Est-il aujourd'hui pour nos sociétés un enjeu plus complexe que celui de la conception et de l'animation de leur service public ? La réponse n'est pas évidemment affirmative. Après tout, les services publics ne fonctionnent pas "très" mal et, globalement, pas "plus" mal qu'il y a trente ou soixante ans; et leurs conceptions et leurs règles d'animation n'affectent guère, en pratique, les comportements personnels du postier, de l'enseignant ou de l'éclusier. Pour le corps social, il y a ceux qui ont personnellement le sens -ou l'éthique- du service public, et les autres. Les dégâts occasionnés par "les autres" seront tout au plus limités par telle organisation interne ou par telle procédure. Mais n'espérons pas de "lendemains qui chantent", et ne consacrons pas trop d'énergie à remplir cet éternel tonnau des Danaides qu'est la modernisation du Service Public ! A cette thèse de la résignation répond bien sûr une thèse de l'enthousiasme : que nos sociétés soient parvenues à organiser en leur sein des organisations de service public, cela ne constitue-t-il pas un magnifique défi, une admirable victoire de l'ingénierie de la solidarité sur le chaos mercantile des individualités exacerbées par mille sollicitations médiatiques et politiques (la libéralisation des ventes d'armes aux Etats-Unis !). Et que cette ingénierie de la solidarité soit elle-même "apprenante" se développant sans cesse par invention et stabilisation, par essais et erreurs, cela doit-il nous surprendre ? Au contraire, cette vitalité ne témoigne-t-elle pas de notre aptitude collective à comprendre et à assumer l'extrême complexité des relations des humains entre eux et à leur univers ?

On est bien sûr tenté de ne pas d'abord se résigner et donc d'explorer à nouveau, une fois encore, la thèse de l'enthousiasme. C'est sans doute le projet que nous propose cet ouvrage collectif, actes d'un Colloque de Cerisy organisé en 1992 sur le thème "Le Nouveau Management Public : réinvention ou remise en ordre"... thème subrepticement transformé en celui de la "modernisation du Service Public". Projet qui justifie notre vive attention, ne serait-ce que parce que nous disposons ainsi d'une sorte d"'état de l'art" contemporain, qui, par les "blancs" qu'il révèle, nous suggère quelques nouvelles voies d'exploration.

Certes, le lecteur souffrira parfois du malaise que suscite l'usage involontaire de la langue de bois : le très haut fonctionnaire qui s'efforce de moderniser son service, et le réputé chercheur qui s'efforce de le conseiller ou de l'accompagner, tous ou presque ont quelques difficultés à prendre un recul critique par rapport à leurs propres initiatives :ils sont si passionnément convaincus par leur propre entreprise qu'ils n'arrivent guère à entendre les sirènes de la complexité : ils s'attachent aux causes, aux cycles, aux méthodes, à la cohérence, à l'efficacité (ah, l'efficacité !), aux "comment" en un mot, mais ils passent vite sur les "quoi ?" et surtout sur les "pourquoi ?". Par modestie pensent-ils : ils ne sont pas habilités à répondre ! Mais s'ils ne le font pas, qui le fera ?Qui s'interrogera sur la notion de "service", avant de considérer le "service public" ? Qui s'interrogera sur la pertinence du projet de solidarisation entendue comme la condition de l'autonomisation des acteurs ? Qui proposera de cesser de traiter de façon compliquée (ou "énarchique") des questions complexes, confuses, oscillantes ? Qui proposera de maintenir ouverte la capacité de modélisation innovante des acteurs au lieu de les inviter à "appliquer le modèle précédent"... fut-il celui de la RATP ou des "voies navigables" ? On est étonné, en avançant dans la lecture de ces passionnants récits d'expérience (une vingtaine) de la pudeur épistémologique de presque tous les auteurs : ils semblent avoir si peur de montrer leur culture (et le statut qu'ils accordent aux connaissances qu'ils proposent), que l'on se demande parfois s'ils ont lu Borgès, ou U. Eco, ou P. Valéry nous invitant à réfléchir sur l'interprétation en situation complexe ? Questions, sûrement partiales, qui semblent agréger des réflexions d'une réelle et enrichissante diversité, que l'on ne pose ici que pour inciter les citoyens à inventer de nouvelles formes d'ingénierie sociales épistémologiquement argumentées, en exploitant ce dossier qui constitue une nouvelle contribution originale à nos collectifs "travaux pratiques" en sciences de la complexité.

J.L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.