Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • A L'ECOLE DE L'EXPERIENCE : AUTONOMIE ET ALTERNANCE

    Date de l'ouvrage : Février 2012
    Ecrit par : BOUGES Louis Marie

    Edition l'Harmattan, 2012, ISBN : 978‑2‑296‑56294‑ 238 pages. Sur l'alternance du point de vue de celui qui la vit professionnellement, y compris lui-même en tant que formateur (en alternance) de formateurs (de l'alternance) qui s'est donné des moyens pour que son « expérience » devienne « formatrice ».
    Note de : LERBET-SERENI Frédérique (Février 2012)

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Ndlr : Nous remercions l'éditeur et la préfacière de cet ouvrage, qui nous autorisent à reprendre ici sous la forme d'une Note de Lecture, le texte de la préface qui nous introduit « ici à l'alternance du point de vue de celui qui la vit professionnellement, y compris lui-même en tant que formateur (en alternance) de formateurs (de l'alternance), et  qui s'est donné des moyens pour que son 'expérience' devienne 'formatrice' ». (Extrait de la présentation de l'éditeur)

            L'alternance est régulièrement convoquée par la scène politique quand la question du chômage se fait pressante, particulièrement celle du chômage des jeunes. Remède miracle aux formations classiques accusées de ne pas réussir leur mission d'insertion professionnelle, elle devient alors le système idéalement capable de réconcilier le monde des savoirs et celui du travail. Que ce système, avec toute la complexité que le terme recouvre, soit réduit en "outil", et se profile le piège d'une alternance dont la fonction serait de fournir au monde économique la main d'oeuvre ajustée à ses besoins, main d'oeuvre d'autant plus ajustée qu'il l'aura lui-même façonnée à sa main pour les réponses aux questions du moment. Face à cela, le monde des savoirs prétend, quant à lui, s'inscrire dans une universalité qui transcende tous les contextes, toutes les particularités, qui se situe hors champ des besoins et permet qu'en l'élève se construise le citoyen éclairé.

            L'enjeu de l'alternance comme système complexe de formation, - pertinent d'ailleurs du niveau infra qualifiant jusqu'au niveau I -, se situe à l'entrecroisement, à l'enchevêtrement de ces deux logiques contradictoires. Comment concevoir, faire vivre, questionner les formations en alternance de telle sorte qu'aucune des deux sphères contradictoires n'inféode l'autre ? Et l'objet de cet ouvrage est d'explorer les conditions de possibilité d'une telle conception de l'alternance. Celles-ci se nomment "expérience", "rapport au savoir", "problématisation", "fonction polémique", "temporalités", et constituent, de chapitre en chapitre, autant de voyages conceptuels  qui peu à peu se nouent ensemble pour tisser la toile de la complexité propre à ces dispositifs de formation.

            Mais l'apport majeur de cet ouvrage ne réside pas seulement dans ces précieuses mises au point  théoriques destinées à nous rappeler que, d'en oublier une, non seulement on appauvrit l'ensemble mais on le dénature aussi, lui faisant perdre une part de ses potentialités formatrices, c'est-à-dire créatrices. Ce que Louis-Marie Bougès propose ici de façon originale et particulièrement bienvenue, c'est d'interroger cette nécessaire complexité non pas comme un expert qui, situé à l'extérieur et souvent au-dessus de ce sur quoi il condescend à se pencher, mais du point de vue de celui qui la vit professionnellement, y compris lui-même en tant que formateur (en alternance) de formateurs (de l'alternance) qui s'est donné des moyens pour que son "expérience" devienne "formatrice". En effet, si nombre de travaux ont déjà abordé l'alternance dans un paradigme délibérément constructiviste, donnant ainsi consistance pédagogique aux interactions multiples, souvent contradictoires, qui nourrissent les systèmes de formation en alternance, c'est un autre regard qui est travaillé ici, annoncé dès le sous-titre de l'ouvrage : celui de l'auto-référence, dans ses liens perpétuellement tissés avec de multiples hétéro références (les savoirs, les pairs, les figures de référence). Alors, les concepts fondamentaux (expérience, rapport au savoir, problématisation)  se voient dans leur double face, pertinents pour regarder l'alternance à la fois du point de vue de l'alternant et de celui du formateur : quel est leur propre rapport au savoir ? Quel statut donnent-ils à l'expérience dans leur action professionnelle ? Comment s'emploient-ils à la problématisation des pratiques ? Quelle est la fonction du groupe/de l'équipe ?

En tentant d'élucider ainsi les enjeux de l'alternance de ce double point de vue dédoublé, un retournement qui se révèle extrêmement fécond est opéré, celui qui va permettre de travailler pour soi-même comme enseignant les concepts opérationnels pour comprendre l'alternance en tant que dispositif pour apprendre. Un formateur est ainsi reconnu, posé d'emblée même, comme quelqu'un qui, tout au long de sa vie, à l'instar de ses élèves, apprend de son expérience de formateur et transforme non seulement ses savoirs mais aussi son rapport au savoir. Tel est alors l'enjeu des formations de formateurs que de construire, là encore, les conditions de possibilité de l'interrogation des pratiques de formation.

            Un travail d'enquête (Q-Sort) mené auprès d'un échantillon représentatif de 269 formateurs permet d'illustrer l'approche théorique. Il fait ressortir tant les représentations avec lesquelles les formateurs en alternance s'identifient (un métier des relations) que celles avec lesquelles ils se sentent moins en phase (transmettre des savoirs-objets), et l'analyse montre en quoi certaines positions, moins discriminantes, traduisent ambivalences et contradictions elles aussi fécondent. Les réponses se trouvent également nuancées en fonction de l'appartenance disciplinaire des formateurs, c'est-à-dire, souvent, en fonction de leur cursus d'études personnel. Ce sont là autant de résultats qui permettent de s'interroger sur les dispositifs pertinents de formation, tant initiale que continue, des formateurs de l'alternance, objet du dernier chapitre : "comment accompagner la construction d'une professionnalité de l'accompagnement ? ", telle est, en somme la question qui traverse ce chapitre.     Mais si les formateurs affirment que leur mission est d'"accompagner l'autonomie de l'alternant", ils rejettent dans le même temps les items portant sur les confrontations d'expériences, qu'il s'agisse de celles des alternants dans leurs dimensions contradictoires ou polémiques, ou des leurs propres.

Au-delà de l'illustration, l'enquête trouve alors ici un nouveau statut. Cette contradiction majeure que révèle l'interprétation des résultats devient fondatrice de la réflexion finale : parce qu'il n'y a pas de pédagogie de l'alternance sans expérience, et qu'il n'y a pas d'expérience-support d'apprentissages futurs sans questionnements et ébranlements partagés des expériences, comment redonner force et vigueur à ces piliers avec lesquels les professionnels  semblent en partie en disgrâce ? Quelques propositions, elles aussi théoriquement fondées, achèvent donc le propos qui, ouvert sur l'expérience, se ferme sur elle, devenue riche, au passage, de multiples assises la rendant de plus en plus puissante, là encore sous certaines conditions.

            Faisant cela, Louis-Marie Bougès rend, me semble-t-il, un très grand service aux formations par alternance, qui, d'une part, se revendiquent des pédagogies alternatives (le slogan des MFR est, par exemple, "Apprendre autrement") et qui, dans le même temps, comme vacillantes à l'égard de  leur propre légitimité, tendent à singer les dispositifs classiques dont elles sont censées se démarquer. Certes, s'appuyer sur l'expérience peut sembler fragile, au point que peu à peu on s'en méfie et s'en éloigne, revenant à des bases plus consensuelles comme celles de savoirs académiques premiers à appliquer ensuite. Car l'expérience en elle-même n'est qu'une suite de situations, aussi vite oubliées ou refoulées que vécues, si elle n'est pas travaillée. Voilà donc que maintenant, grâce à ce livre, nous en savons un peu plus sur ce que peut signifier "travailler son expérience", ce qui va faire qu'elle deviendra peut-être formatrice, qu'elle aura, au moins, plus de chances de le devenir.

            Si, comme je le propose, c'est en termes de conditions de possibilités que le débat peut s'ouvrir, c'est  que, justement, si cette expérience est formatrice, c'est que quelque chose de l'ordre de l'auto-référence s'y sera trouvé à l'oeuvre et bousculé, une auto-référence dont la caractéristique est d'être invisible, imprévisible, indicible, indécidable, incontrôlable, fortement liée à l'expérience donc singulière, et profondément agissante. C'est donc, paradoxalement, non pas en cherchant à l'extérieur de l'expérience le ressort de sa consistance, mais à l'intérieur d'elle-même, - intérieur nommé ici auto-référence -, que le continuum peut laisser voir des failles, des manques, des ratés, bref, des anfractuosités qui feront prise. Car l'expérience de l'expérience de l'expérience...peut advenir, sans pour autant pouvoir se décréter. Il faut donc la laisser faire, ce qui suppose qu'elle rencontre des espaces-temps où elle se sente libre de se laisser faire. C'est peut-être cela, seulement cela et tout cela, l'accompagnement balisé ici par l'auteur.

Que l'on soit expert de l'alternance, novice, ou tout simplement curieux, on a ainsi entre les mains un ouvrage délicat : un ouvrage qui vous parle simplement de choses difficiles, un ouvrage éminemment pédagogique tant dans son contenu (c'est son objet) que dans sa forme (il en parle avec rigueur et tranquillité, jalonnant le propos de nombreux schémas), un ouvrage stimulant parce qu'il interpelle chacun vers et en lui-même, permettant que les effets miroirs travaillés entre l'élève et le formateur via les concepts fondamentaux opèrent aussi entre l'auteur et le lecteur. Avec ce livre, s'offre la possibilité de cheminer avec soi-même, (é)veillé, et d'avancer avec des questions telles qu'elles sont ici travaillées : où en suis-je, moi, de ma propre expérience dans mon travail ? Quel statut suis-je en mesure de donner à celle de l'autre, des autres ? Comment le temps vient-il impacter mes choix ? Comment est-ce que je prends en compte ma propre réflexion sur mes pratiques professionnelles ? Quels accompagnements suis-je en mesure de produire pour d'autres ? De solliciter pour moi-même ? Etc.

Ainsi la boucle se boucle-t-elle, qui, de s'outiller pour comprendre d'autres que soi, nous ouvre sur un retour  sur nous-même qui nous constitue de façon plus ferme, plus consistante, et aussi plus souple et plus plastique, celle de notre propre éducation, à jamais en chantier.

Frédérique Lerbet-Sereni

 

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

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Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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