Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


Vous trouverez ci-dessous ou en cliquant ici les notes de lectures les plus récentes à moins que vous n'utilisiez le moteur de recherche alphabétique.

  • CE QUE SAIT LA MAIN
    La culture de l'artisanat

    Date de l'ouvrage : Septembre 2011
    Ecrit par : SENNETT Richard

    Traduit de l'anglais-américain, 2008 Editions Albin Michel, 2010, ISBN 978-2-226-18719-2, 404 pages
    Note de : ADAM Michel (Septembre 2011)

Retour

“Faire c’est penser”. Pour son neuvième ouvrage traduit en français, le grand sociologue américain, élève de Hannah Arendt et violoncelliste à la carrière interrompue par un accident, s’intéresse tout particulièrement au travail de la main : celui de l’artisan. En proposant une définition de l'artisanat beaucoup plus large que celle de « travail manuel spécialisé », il soutient que le programmateur Linux, l’infirmière, l'artiste, et même le simple parent ou le citoyen font œuvre d'artisan. Ainsi pensé, l'artisanat désigne alors la tendance foncière de tout homme à soigner son travail, ce qui implique une lente acquisition de talents où l'essentiel est de se concentrer sur sa tâche plutôt que sur soi-même : “se montrer curieux, chercher et tirer les leçons de l’ambigüité”. La “prise” (et non la donnée) est un processus essentiel à toutes les compétences.

Dans ce livre stimulant, il aborde l'expertise sous toutes ses déclinaisons, depuis les exigences de la technique jusqu'à l'énergie inlassable que nécessite tout bon travail. Voyageant à travers le temps et l'espace, de l’hymne à Héphaïstos et des tailleurs de pierre de la Rome antique aux orfèvres de la Renaissance, des presses du Paris des Lumières aux fabriques du Londres industriel, nous observons avec minutie (détails et vue d’ensemble entremêlées) les expériences de l'informaticien, de l'infirmière, du médecin, du musicien ou du cuisinier. “Les gens s’intéressent aux choses matérielles qu’ils peuvent changer”, ainsi définit-il la notion de conscience matérielle engagée  et ses trois problèmes-clés : métamorphose, présence, anthropomorphose.

La structuration de l’ouvrage en trois parties (Artisans, Métier, Artisanat) conjugue les regards de la sociologie, de la psychologie, de la physiologie, de la pédagogie, de l’économie sur le pouvoir de l’interaction main – cerveau. Une profusion de diagnostics affûtés s’ensuit : l’abus de la CAO dans la formation des architectes qui en oublient d’aller sur le terrain : “la première erreur consiste à dissocier la simulation et la réalité”. Un principe d’instructions expressives est mis en avant - “Montre et ne dis pas” - et explicité de façon savoureuse en quatre modes autour d’une recette de cuisine (le poulet à la d’Albufera) : la dénotation morte, l’illustration bienveillante, la narration, l’instruction par les métaphores. S’amorce ici une écologie de la trasnmission.

Face à la dégradation actuelle des formes de travail, Richard Sennett met en valeur le savoir-faire de l'artisan, cœur, source et moteur d'une société où primeraient l'intérêt général et la coopération. Dewey est souvent présent et la référence à l’expérience enfantine du jeu est multiple y compris dans son rapport à la citoyenneté. Tandis que l'histoire a dressé à tort des frontières entre la tête et la main, la pratique et la théorie, l'artisan et l'artiste, et que notre société souffre de cet héritage, Richard Sennett s’oppose à “la fausse division” d’Hannah Arendt entre animal laborans et homo faber parce qu’elle méconnaît l’homme concret au travail. “Ouvrant une page blanche, je propose qu’ animal laborans serve de guide à homo faber”. Ce faisant, il montre, exemples à l’appui, que «faire, c'est penser ».  Opposant Van Eyck et Le Corbusier, il souligne combien l’improvisation est un art d’usager.

Il nous adresse enfin un plaidoyer éthique, “tout le monde ou presque peut devenir un bon artisan” ; “le véritable test du lien de fraternité entre ceux qui partagent la même compétence est le moment où ils reconnaissent qu’ils la partagent à un degré inégal.” La complexité du réel appelle un chemin à tracer, toujours incertain.

 

 

Michel Adam – 21 août 2011

Haut de Page

Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.