Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ce livre de Robert Delorme me parait si important et si bienvenu aujourd’hui qu’il faudrait limiter les commentaires du lecteur attentif à une seule remarque de pure forme : « Quel dommage que ce livre ne soit pas déjà traduit en français : Son audience en francophonie apporterait un tel souffle d’air frais dans tous les enseignements de socio économie et de gestion. » On me répondra fort justement que ce ‘dommage’ - que chacun espère provisoire - est plus que compensé dans l’immédiat par l’audience que va connaître dans les cultures anglophones, le profond renouvellement paradigmatique que présente et argumente si solidement le livre de Robert Delorme.

            Pour exposer et caractériser ce renouvellement paradigmatique sans le trahir, on peut, je crois, proposer une traduction en français de la Préface de quatre pages par laquelle R Delorme introduit son ouvrage. (Traduction que l’auteur a accepté de relire) : il y présente, bien mieux que je ne saurais le faire, son projet d’ensemble et sa genèse au fil des vingt dernières années (son premier article sur ce thème, ‘"Theorising Complexity’ parait en 1991), dans les contextes qui ont en quelque sorte suscités ce projet : Il fallait à la fois identifier les déficits majeurs des paradigmes régnants, défricher le terrain embroussaillé des alternatives méthodologiques se voulant palliatives, et ré enraciner puis développer une construction paradigmatique qui assure sa critique épistémologique interne ; Ceci en articulant les trois volets trop souvent disjoints, tant dans les sciences douces (qui seront ici privilégiées) que dans les sciences dites dures : « Experience, Modélisation, Opérationnalité ». Ces trois volets, les trois grandes parties du livre, qui seront ici succinctement présentées.

Ce texte permet je crois au lecteur francophone de disposer d’une sorte de vue d’ensemble (qu’il pourra utilement compléter en consultant la traduction de la table des matières sur la fiche de l’ouvrage dans la bibliothèque du RIC) à partir de laquelle il pourra organiser ses propres explorations.

Faut-il préciser qu’il n’est pas nécessaire d’être économiste de profession pour s’attacher à l’exploration de ce large pan du Paradigme Morinien de ‘la Complexité Générale’ qu’est le paradigme Delormien de la ‘Deep Complexity’, plus pragmatiquement et méthodologiquement construit sur l’opérationnalisation des traitements des ‘Ill-Structured Problems’ eux même ‘ancrés’ dans le paradigme H Simonien de ‘la Rationalité Procédurale’   

            L’usage voudrait que l’on achève cette Note de Lecture par quelques questions suggérées par une critique constructive. Je confesse que l’exercice m’est encore difficile tant je suis sensible à la richesse et à la densité de l’ouvrage. Hormis les détails très mineurs de formes (inconforts de lecture liés à l’usage d’une quarantaine de sigles abréviatifs), je ne vois pour l‘instant à mentionner ici que des voies de développements encore insuffisamment explorées. Je pense en particulier à l’explicitation réfléchie des enjeux éthiques des choix méthodologiques et corrélativement à l’inattention aux processus de formation téléologiques en jeu dans toute action humaine en situation perçue complexe (autour des processus « ’interactions fins-moyens » tels que H Simon les a développés). La critique épistémologique interne du concept de ‘Deep Complexity’ que j’attendais en conclusion n’émerge pas de façon assez visible encore, la cause étant peut-être due à l’inévitable difficulté sémantique de toute qualification de la complexité : Ne la considérer qu’en profondeur sans la considérer aussi en superficie, n’est ce pas appauvrir potentiellement sa capacité investigatrice ? Le dicton des joueurs d’échecs, ‘Larger is better than Deeper’ ne nous revient-il pas en mémoire ?

Commentaires que je n’introduis ici que de façon symbolique à seule fin de respecter le rituel. R. Delorme dans la conclusion de sa Préface que l’on va lire, m’invite à une sage timidité par une célèbre citation de Descartes qu’il fait sienne. C’est sans timidité aucune, en revanche, que j’invite enseignants, formateurs et chercheurs à lire ce bel exercice d’approfondissement du concept de Complexité et de complexité opératoire, en l’entendant avec P Valéry : « La complexité, cette intelligibles et essentielle imprévisibilité. »

J L Le Moigne

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Traduction en français de la Préface par laquelle R DELORME introduit son ouvrage.

« Les sciences dures réussissaient parce qu’elles ont affaires
à des problèmes doux ;les sciences douces elles ont à
batailler parce qu’elles ont affaires à des problèmes « durs ».
H von Foerster (2003)



Ce livre a pour objet la complexité profonde en sciences sociales. La complexité profonde, ou CXP en abrégé, est un terme introduit ici afin de désigner l’expérience particulière de complexité faite dans des situations problématiques qu’aucune méthode disponible dans la littérature scientifique ne permet apparemment de traiter de manière satisfaisante. J’appelle ces situations des ‘situations problèmes’ profondément mal structurées ou complexes.

Le livre est une longue argumentation sur la manière dont des situations profondément complexes en sciences sociales peuvent néanmoins être traitées scientifiquement. Je soutiens que pour traiter ces questions, il est nécessaire de sortir des limites du paradigme scientifique classique et de son mode disjonctif de raisonnement. Ce paradigme, qui jouit d’un monopole dans les sciences dures, exclut de son champ tout ce qui ne peut être capté par ses concepts et outils. Les situations profondément complexes tombent en dehors des limites de ce paradigme. Pourtant, ce dernier a réussi jusqu’à présent à apparaître comme l’unique et exclusive manière de faire de la science. Mais est-il vraiment la seule façon de mettre en œuvre ce qui est communément compris et défini comme science ?

Ce qu’on appelle « science » désigne une activité spécifique de production de connaissance. Elle combine cinq propriétés : elle porte sur un objet ou une matière relevant d’une certaine réalité ; elle a pour but une certaine valeur de vérité ou de validité ; elle repose sur un cadre conceptuel et méthodologique explicite ; elle est systématiquement exposée à la critique et au test publics ; et elle est sujette à l’erreur et à la révision. Le raisonnement disjonctif en termes de « soit-soit » ou « ou-ou » est évidemment compatible avec cette définition. Mais je soutiens dans ce livre que cette définition est également compatible avec un cadre conjonctif fondé sur « et », et que ce cadre rend possible de traiter scientifiquement les situations profondément complexes. De surcroît, ceci peut être accompli tout en englobant le cadre classique.  

Les sciences sociales ne sont pas le seul domaine dans lequel l’expérience de situations profondément complexes peut être faite. Toutefois, la référence à ce domaine seul se justifie par la manière dont l’argumentation développée ici a émergé. Elle est fondée sur mon expérience en théorie économique et dans la recherche sur la gestion de la sécurité en transports et dans l’industrie.

Ce livre est le produit d’une longue investigation qui débuta par une réflexion sur la manière de traiter un obstacle auquel je me suis heurté dans une recherche sur l’évolution de longue période des dépenses publiques en France et en comparaison avec l’Allemagne. Cet obstacle se manifesta quand je découvris que l’identification empirique de configurations multidimensionnelles très robustes d’interactions entre l’Etat et l’économie était irréductible à une modélisation théorique au moyen des concepts et outils classiques disponibles. Ces configurations reçurent le nom de « régimes de relations entre l’Etat et l’économie » ou RREE. Le défi posé était que je ne pouvais pas donner de réponse à la question légitime « Quelle est la théorie informant le RREE ? ». Sans théorie, le RREE n’était guère plus qu’une conjecture empirique demeurant largement inintelligible dans le royaume de la théorie économique. C’est cette question qui déclencha la recherche présentée dans ce livre. 

La recherche d’une réponse fut longue et évolutive. Elle aboutit à concevoir une théorie de la complexité profonde. Mon but initial n’était pas de concevoir une théorie de la complexité, mais, plus modestement, d’explorer dans quelle mesure le problème que je percevais comme étant complexe pourrait être abordé au moyen des connaissances apportées par la littérature, en croissance exponentielle, sur les systèmes complexes. Je devais rapidement découvrir un nouvel obstacle que je traite abondamment dans ce livre. En bref, la modélisation des systèmes complexes est essentiellement abordée dans la littérature au moyen de simulations sur ordinateur, sans théorie satisfaisante de la complexité conçue en propre. Quand cette dernière est traitée en propre, cela est fait en dehors de la littérature sur la modélisation, le plus souvent sur un plan philosophique et méthodologique, sans retombée notable de modélisation théorique. Le défi est alors de construire un pont entre la riche pensée philosophique sur la complexité et le travail poursuivi en recherche empirique et théorique. Il ne s’agit pas d’additionner des notions séparées mais de construire le « et », c’est-à-dire de produire et d’organiser de la connaissance.

Alors que j’étais déjà engagé dans cette recherche, je pris la direction d’une formation de troisième cycle en sécurité des transports et j’eus par ailleurs à animer un séminaire académique et professionnel régulier, également en troisième cycle, sur la gouvernance de la sécurité industrielle. Mon travail dans ces domaines me permit de découvrir que la potentialité irréductible et la survenue d’accidents très rares mais de très grande ampleur dans ces activités engendraient des situations profondément complexes ayant la même structure que celle dont je faisais l’expérience en théorie économique. Cela est décrit dans le Chapitre 3. Cette expérience en théorie économique et sur le management de la sécurité en transports et dans l’industrie constitue le socle de l’argumentation développée dans ce livre.

C’est seulement grâce au recul procuré par la rédaction du Chapitre 6, « Généralité », que la nécessité devint claire de marquer une différence essentielle entre le type de complexité sur lequel je travaillais et la complexité qui se trouve dans la littérature sur les systèmes complexes. Cette différence exigeait d’être identifiée en propre. D’où le terme de « complexité profonde ». Il désigne l’irréductibilité à un degré de réduction satisfaisant, ou plus précisément, « satisficing » selon le terme de H. A. Simon, en recourant à l’outillage classique disjonctif.  

Le but de ce livre est de présenter en pleine transparence une théorie de la complexité profonde. Celle-ci est ainsi distinguée de la complexité « ordinaire » ou non profonde, dans la mesure où cette dernière est habituellement traitée à l’intérieur du cadre classique disjonctif sans que le besoin d’en sortir ne soit perçu.

Ce livre est donc le produit non planifié de la recherche d’une voie de sortie d’un blocage initial éprouvé en théorie économique. Cela poussa à construire heuristiquement une solution locale provisoire qui apparut originale une fois qu’elle fut confrontée à des situations similaires de blocage, notamment en théorie économique. Il apparut nécessaire de la modéliser, pas à pas, dans un effort pour explorer son degré de généralité.

Le résultat est ce que j’appelle la Complexité Profonde Effective ou CXPE. Elle est effective dans la mesure où il s’avère qu’elle constitue un cadre alternatif complet au cadre classique. Elle couvre un champ qui s’étend des fondements épistémologiques aux applications empiriques et qui englobe le cadre classique.

La CXPE a un triple caractère. En premier lieu, l’ordre logique demanderait d’aller du plus général au plus spécifique, d’abord le cadre alternatif, ensuite une théorie des situations profondément complexes, enfin un processus support de décision et action. Cet ordre ne correspond toutefois pas à la séquence dans laquelle l’argumentation s’est construite. Le mot construction n’est pas trivial ici. C’est un des principes de la CXPE. D’où la priorité qui lui est attribuée. La construction de la CXPE débuta avec un blocage dans une situation pour laquelle une voie de sortie dut être conçue, comme hypothèse. Elle fut modélisée et généralisée dans un second temps. Elle est mise en oeuvre dans une dernière étape. Par conséquent, la CXPE est d’abord une théorie de situations complexes. Dans le cas spécifique qui déclencha la présente recherche, la situation de blocage irréductible résulta de l’identification de configurations robustes et multidimensionnelles des relations entre l’Etat et l’économie, sur séries chronologiques et en comparaison internationale. Leur robustesse en fait des régimes de relations entre l’Etat et l’économie (RREE). La CXPE est une théorie de la situation créée par le RREE. Elle informe le RREE et en fait le produit d’un cadre théorique. Elle n’est donc pas une théorie directe, substantielle, du RREE. Mais elle constitue bien une réponse à la question initiale d’une théorie étayant le RREE. La CXPE n’est ainsi pas une théorie substantielle d’objets empiriques particuliers. Elle est une théorie des situations créées par certains objets empiriques quand aucune solution satisficing ne peut être trouvée à l’intérieur du cadre disjonctif classique. Deux exemples sont évoqués dans le Chapitre 8, le régime de régulation du risque routier (ou R4) en sécurité routière, et la dualité complexe de concurrence et d’organisation dans l’économie de marché.

En second lieu, puisque les situations de  complexité profonde (CXP) ne peuvent être traitées dans le cadre classique, le cadre de CXPE qui a dû être conçu, et qui informe et structure les situations CXP, est lui-même un cadre  alternatif d’analyse. La CXPE diffère ainsi d’une manière essentielle de la complexité qui se trouve dans la littérature sur les systèmes complexes. Elle est une alternative à la fois au cadre d’analyse classique et à l’approche classique des systèmes à laquelle la plus grande partie de la littérature sur les systèmes appartient. Cependant, la CXPE n’exclut pas, et ne nie pas ces approches, mais les subsume et admet leur pertinence pour les situations non profondément complexes.

Enfin, la CXPE repose sur une connexion qui lui est intrinsèque entre connaissance et action et qui en fait un processus support de décision et action. En situations profondément complexes, les obstacles principaux à la réflexion et à l’action sont intellectuels et comportementaux. La CXPE fournit un moyen de les débloquer. Des exemples en sécurité routière et en politique économique structurelle sont présentés dans le dernier chapitre.

Ce livre est construit comme un enchaînement de plusieurs boucles. Il commence avec un problème empirique profondément complexe décrit dans la première partie intitulée « Expérience ». La modélisation de ce problème est construite dans la deuxième partie, « Modélisation ».  La portée opératoire de cette modélisation est définie et illustrée par des applications à la sécurité routière et à la théorie économique dans la troisième partie.

Ce travail trouve son inspiration dans les idées de trois scientifiques d’exception : la démarche comportementaliste de Herbert Simon, le raisonnement récursif de Heinz von Foerster, et le sens intuitif de la complexité de John von Neumann. C’est grâce à un examen critique et constructif de leurs contributions, du moins j’ose l’espérer, que je fus en mesure de tirer profit d’une manière également critique et constructive des contributions innovatrices de John Maynard Keynes sur l’incertitude, de John Dewey sur la pensée transactionnelle, et d’Edgar Morin sur la pensée complexe.

J’espère qu’il sera manifeste qu’il n’y a pas de démesure dans ce livre, plutôt le contraire. Il procède d’une posture faillibiliste et d’une hypothèse générale développée de manière transparente dans une argumentation exposée à la critique. Je ne pars pas d’une théorie préétablie que je voudrais rendre opérationnelle. Je pars de quelque chose qui est pertinent en pratique mais ne l’est pas selon la manière classique de théoriser et modéliser. J’ai besoin ici de la compréhension du lecteur car mon argumentation n’entre sous aucune étiquette habituelle. Elle se développe comme une concaténation de structures et de processus récursifs. J’espère que sa fin justifiera son début, un peu, en restant à ma modeste place, à la manière de René Descartes quand il écrit à Mersenne « Je serais bien aise si ceux qui veulent m’objecter ne se hâtent point, et qu’ils essaient de comprendre tout ce que j’ai écrit avant de juger une partie, car tout se tient et la fin sert à prouver le commencement ».  

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.