Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Philippe Labbé, le Directeur de la collection « Les panseurs sociaux’ » qui accueille ce  livre, le présente sous un intitulé sympathiquement provocant : ‘Un pense-intelligent’, expression qu’il emprunte à ‘Edgar Morin, celui qui le plus , nourrit, irrigue, fertilise le terrain de ces mots, glaise dans laquelle les professionnels de l’insertion (concernés au premier chef par les ouvrages de la collection « Les panseurs sociaux » ) plongent leurs mains et terreau qu’ils remuent pour la germination de la jeunesse … pour aider la métamorphose de l’adolescence à l’adultéité ». Occasion pour lui de tirer parti d’une homophonie suggestive reliant « les panseurs sociaux » que sont les travailleurs sociaux au « penseur activant son intelligence »  que se doit d’être un sociologue, du moins si, tel E Morin, il sait s’exercer aux jeux de mots et autres chiasmes.

En nous invitant à tenir ce petit essai, qui veut sans doute être aussi un manuel à l’usage des étudiants en sociologie, pour un pense-intelligent qui aide à réfléchir plutôt que plutôt que pour un pense-bête qu’il suffit d’appliquer sans réfléchir, Philipe Labbé incite d’emblée le lecteur de cette ‘méthode pour dégager de nouveaux savoirs’ à un changement de regard : « à lever la tête au dessus du guidon », dira plaisamment Edgar Morin dans la courte préface qu’il a rédigée pour l’ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek. Lever la tête au dessus du guidon, c’est ici ne pas trop s’attacher à la lettre du texte, mais s’intéresser plutôt aux multiples étonnements qu’a suscités la lecture de l’œuvre considérable d’Edgar Morini faite avec intelligence et passion de comprendre par ce professeur des universités en sociologie.

Ali Ait Abdelmalek nous invite en effet à considérer son livre comme le produit de la  ‘métamorphose intellectuelle’ (p. 7) que, jeune sociologue s’intéressant aux ‘formes de construction de l’identité par le territoire et la profession’, il a connu dans les années 1985-95, en abordant puis en approfondissant l’entreprise paradigmatologique qu’Edgar Morin déploie depuis son entrée officielle dans les champs institutionnels de la recherche en sociologie en 1952 au CNRS.

La métaphore de la flamme de la bougie qu’affectionne E. Morin me vient à l’esprit pour rendre compte de ma lecture de ce livre : image du va et vient entre l’image de la bougie, stable et rassurante  et l’image de la flamme sans cesse changeante, vivante, inséparable de la chandelle qui la nourrit et de l’air ambiant qui la colore mais qu’elle consomme à son tour pour l’éclairer irrégulièrement par ses vacillations : Tenons l’image de la bougie pour celle du paradigme épistémique de la complexité et de la pensée complexe et l’image de la flamme pour celle du projecteur qui éclaire de façon renouvelante et changeante un certain nombre des champs de la sociologie contemporaine se désengluant, parfois péniblement, de sa tradition positiviste. Ali Aït Abdelmalek va ainsi aller et venir entre la chandelle de l’épistémologie de la complexité et de la pensée complexe (les  chapitres 1 3, 4) et l’éclairage de divers panneaux constitutifs de la sociologie (les chapitres 2 et 5, ce derniers consacré à son domaine préféré, la sociologie des territoires).

L’exercice est enrichissant pour le lecteur et rendu ici plus aisé pour l’auteur par le fait que la sociologie est le principal terreau d’expériences accumulées depuis plus de cinquante ans par Edgar Morin, terreau dans lequel a germé puis s’est épanoui son Opus épistémologique (scientifique autant que philosophique). Ali Aït Abdelmalek disposait ainsi d’une large zone d’échanges dans les langages disciplinaires qui lui sont familiers pour transformer à son tour ses expériences de sociologue en « science avec conscience » ; autrement dit, en montrant que le sociologue peut lui aussi s’exercer sans cesse à « la critique épistémique interne de sa discipline »

Si, par l’énoncé de son projet, l’entreprise est sympathique et surtout salutaire (comme elle l’est pour les entreprises contemporaines s’auxquelles s’attachent d’autres disciplines scientifiques tant dures que douces), par sa mise en œuvre rédactionnelle sous forme d’un manuel, elle s’avère encore délicate. Elle requière, rappelait P Valéry, « un nettoyage préalable de la situation verbale ». Il me semble qu’ici l’auteur emporté par l’enthousiasme intellectuel suscité par sa rencontre avec Edgar Morin, l’œuvre puis l’homme, s’est parfois laissé aller à une écriture trop rapide : Son lecteur, surtout s’il est familier de l’œuvre d’Edgar Morin, s’interroge par moment sur la solidité de ses argumentations.

Il en va ainsi par exemple de l’abus par moment de ce ‘cache misère sémantique’ qu’est le préfixe « approche » introduisant un attribut qui ne sera jamais sérieusement défini mais qui permet de recouvrir des banalités d’un habillage pseudo scientifique censé faire illusion (‘approche système’, ‘approche de la complexité’, ‘approche théorique’, etc.) ; ou encore les choix d’intitulés de chapitre qui ne renvoient à aucune trace de leur contenu : ainsi, p 119, un sous chapitre 4-II de plus de trois pages intitulé ‘Ethique et épistémologie constructiviste » qui ne renvoie en aucune façon à l’épistémologie constructiviste qui n’y est ni nommé ni a fortiori définieii. Plus visible encore le libellé du sous titre de l’ouvrage laissera bien des lecteurs dubitatifs par son assurance formelle « Une méthode pour dégager de nouveau savoirs » ! Si une telle méthode existait, chacun l’achèterait sur l’heure, se dira le lecteur de bonne foi. Il ira alors au texte d’Edgar Morin qui semble le plus proche de l’argument qu’on lui fait ici implicitement cautionner : Il verra « Toute connaissance acquise sur la connaissance devient un moyen de connaissance éclairant la connaissance qui a permis de l’acquéririii» : le propos, sans doute plus modeste, ne devient-il pas plus aisé à argumenter ?

Parmi les autres petites misères (quel ouvrage n’en présente pas ?), certains sont manifestement dus à la précipitation dans l’écriture ; mais l’une d’entre elle, par ses répétitions, risque de surprendre le lecteur non initié : Elle concerne la distinction entre le concept de ‘complexité’ (le substantif) et le mot ‘complexe’ (l’attribut). C’est ainsi par exemple qu’il nomme « l’Association pour la Pensée Complexe » APC, constituée et toujours présidée par Edgar Morin depuis 1994, « l’Association pour la complexité » (p. 69), sans être attentif à l’ambiguïté de ce ‘pour’. Persévérant, p. 73, il fait présider cette Association Pour la Complexité par une autre personne qu’E Morin si bien que l’on se demande si il faut connaitre deux APC, celle du ‘Pour la Complexité’ et celle ‘pour la Pensée Complexe. Mais p. 79, on lit que ‘Edgar Morin est ancien président de ‘l’Association pour la Pensée Complexealors qu’il l’est toujours.

 Que l’attention que j’accorde ici à ces nuances de forme rédactionnelle, ne dissuade pas le lecteur : elles n’affectent pas l’essentiel de l’argument d’Ali Aït Abdelmalek sur la fécondité de l’ouverture épistémique des disciplines scientifiques s’attachant à assumer la complexité de leur objet et de leur projet, en s’exerçant à leur auto – éco - critique épistémologique. Cette attention trouve sa source dans le constat des effets pervers de la trop fréquente inattention des scientifiques au ‘respect des mots’. Albert Camus nous le rappelait et nous ne l’écoutons pas assez souvent : « J’ai essayé particulièrement de respecter les mots que j’écrivais puisqu’à travers eux je respectais ceux qui pouvaient les lire et que je ne voulais pas tromper ». Si par ses inattentions au choix des mots, l’auteur ne témoigne pas de son respect à ses lecteurs, peut-il espérer que ses lecteurs respecteront son propos ?

Jean-Louis Le Moigne


[i] Lecture pourtant partielle puisqu’il ne retient qu’une vingtaine de titres sur les quelques soixante ouvrages qu’affiche à ce jour la bibliographie d’Edgar Morin. Sur les vingt titres auxquels il se réfère, moins de dix relèvent des rubriques Sociologie & Anthropologie, alors que la bibliographie en recense plus de vingt cinq. Je regrette pour ma part qu’il ait ignoré le premier opus d’E Morin (466 pages) consacré explicitement à la sociologie publié en 1984 et ré édité et augmenté en 1994 « Sociologie »,  Ed. du Seuil, coll. Points (recueil d’articles publiés entre 1952 et 1984).

[ii] Une allusion incidente à l’ouvrage portant ce titre apparait in extremis en dernière page du livre, p 157, en note 224)

[iii] E Morin, La Méthode T III, 1986, p. 232

 

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.