Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ndlr. Nous avons demandé au Pr. Jacques CORTES  l’autorisation de reprendre dans notre Cahier des Lectures MCX le texte de la belle préface qu’il a rédigé sous le titre ‘La possibilité d’une espérance : la « Terre-Patrie »’ pour  ce nouvel ouvrage de Jacques Demorgon. Nous le remercions beaucoup de son accord. Nos remerciements vont aussi aux éditions Economica qui nous autorisent à reprendre ici cette préface Ndlr complémentaire du 01 octobre 2010 : Nous repérons sur le site Pedagopsy une Note de lecture de ce même ouvrage fort bien documentée, présentée sous le titre : Construire l'éducation  de l'enfance à la Terre-Patrie. Avec Morin par Jacques Demorgon. Jacques Nimier qui anime le site Pedagopsy depuis dix ans, nous dit en introduisant cette Note : « Tout cela relève beaucoup de la pensée d'Edgar Morin, c'est pourquoi je suis heureux, en cet anniversaire, de présenter un texte d'un de mes amis, Jacques Demorgon : il pourrait aider à comprendre cette pensée dans le domaine de l'éducation. J'essaie de présenter ce texte de façon "isomorphe" à son contenu, avec en particulier des "boucles" pour qu'il puisse se lire par "associations d'idées" plutôt que linéairement.  On pourra y voir également une aide à penser la situation de l'école et les polémiques actuelles et éviter ainsi de sombrer dans un état dépressif.

Ce nouveau livre de Jacques Demorgon, dédié à Edgar Morin,  me semble incontournable à deux titres : d’abord pour prolonger,  avec l’auteur de la Méthode et de Terre-Patrie, un échange dont la très préoccupante actualité mondiale accroît chaque jour la nécessité ; ensuite, de façon plus distanciée, pour compléter autant que possible la logique rituelle très aristotélicienne du tiers exclu, sur laquelle s’est longtemps fondée et se fonde toujours en grande partie la raison occidentale, pour envisager également celle des antagonismes inclus (ou du tiers inclus)  à laquelle nous invitent autant les sciences de la nature et les sciences dites « dures »  que la réflexion anthropolitique prônée – entre autres -  par Edgar Morin.

L’objectif que se fixe Jacques Demorgon est de retrouver, dans l’Histoire ancienne et contemporaine de la science, les pistes pouvant permettre d’imaginer et même d’esquisser une cosmopolitique de civilisation. Entendre par là  d’une civilisation  qui vaille non plus simplement pour un peuple ou une nation imbu(e) de sa supériorité sur le reste du monde ou de sa place d’élue sous le regard de Dieu, mais pour l’humain dans sa multiplicité, ses différences, ses contradictions, ses limites, ses refus, ses certitudes (notamment religieuses), son simplisme, ses classifications, ses hiérarchies, bref, dans sa complexité qui, comme le rappelle Morin, ne doit pas être caricaturée en panacée de la science, ni en solution et absolution miracles de tous les péchés du monde, mais en problème à résoudre ( « la complexité, ça n’est pas la solution, c’est le problème » - Morin, 2007 :49).

J’évoquerai ici, très librement, mon parcours de lecture dans ce livre passionnant, qui complète  avec clarté, profondeur et érudition les ouvrages antérieurs d’un auteur désormais incontournable sur les questions culturelles au plan international.

1.       Nécessité d’une politique planétaire…

Dans le tome 4 de la Méthode consacré aux Idées, Morin écrivait en 1991 (p.10) : « … de même que j’ai voulu rappeler que toute connaissance humaine émerge sans cesse du monde de la vie, au sens biologique du terme, je tiens à rappeler ici que toute connaissance philosophique, scientifique ou poétique émerge du monde de la vie culturelle ordinaire ». Une société humaine, quelle qu’elle soit, fonctionne ainsi comme une machine anthroposociale. L’analyse systémique permet d’en expliquer l’évolution historique généralement fondée sur le concept classique très sanctuarisé de Mère-Patrie, mais par extension maximale, c’est la société humaine dans son entier (le Tout-Monde de Glissant, par exemple), qu’on peut hypothétiquement, avec Morin et Demorgon, considérer comme finalité humaniste suprême, à la condition expresse de quitter le domaine communautaire étroit du patriotisme local et de ses dérives guerrières, pour accéder au niveau planétaire de la Terre-Patrie.

C’est là, dans la voie tracée par l’œuvre d’Edgar Morin, la visée profondément humaniste du livre de Jacques Demorgon, dont chaque page est l’explication lumineuse d’un projet qui ne se propose en aucune façon de donner la recette d’une universelle fraternité – la vérité (comme l’erreur) est une lente construction -   mais de poser les bases d’une culture polycentrique, donc mondialiste au bon sens du terme,  susceptible « de fonder une « anthropolitique «  et une politique planétaire » (E.Morin, 2008, p.7).

2.      « Déjouer l’inhumain » (formule « choc » de Jacques Demorgon)1

A la base du livre de Jacques Demorgon, un évident pessimisme. La société  est-elle déjà prête à envisager une réforme intellectuelle débouchant sur une refondation politique aussi importante que celle consistant à prôner une cosmopolitique de civilisation ? Jacques Demorgon n’en est d’évidence pas plus convaincu qu’Edgar Morin. Même si quatre décennies se sont écoulées depuis la publication du Paradigme perdu, en matière d’anthropolitique nous en sommes toujours « aux débuts de la connaissance » concluait Morin (1973, P.234). C’est toujours le cas.  Et si Jacques Demorgon, de son côté, intitule sa conclusion Déjouer l’inhumain, cela suggère assez qu’un individu n’est pas d’emblée accessible à des valeurs dites universelles en totale contradiction avec celles qui l’ont ontologiquement nourri.

Déjouer l’inhumain,  au sens strict,  c’est juguler, entraver, enrayer les certitudes  en vue de tenter une réorientation radicale. Il faut donc – et le titre de Jacques Demorgon le dit explicitement – ruser avec l’inhumain et le mettre en échec pour contrecarrer un système de valeurs discriminatives. L’entreprise est grande et belle mais de l’ordre de l’impossible car les valeurs culturelles de chacun sont d’évidence sacrées dans la mesure où, précisément, elles apparaissent  comme une nourriture spirituelle indispensable : sans elle, en effet,  c’est la mort de l’âme mais aussi la rupture avec l’environnement communautaire, l’isolement terrestre et même la solitude métaphysique dans un espace qui ressemble à s’y méprendre, la foi en moins, à la terreur pascalienne  dans les Pensées (« le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »).

Dès lors, prôner une cosmopolitique de civilisation, c’est tenter d’imposer à l’individu le préalable de se couper de tout avant et de tout après, afin de l’amener, pendant le court passage terrestre, à une « régénération complète de la vie sociale et de la vie quotidienne ». Dès le titre allégorique de son introduction («Le cosmos immense, l’histoire géante et la pensée naine »), Jacques Demorgon  choisit des mots qui parlent d’eux-mêmes : le cosmos, l’histoire et la pensée. Leur renforcement adjectival  (immense, géante, naine) est presque pléonastique, du moins pour les deux premiers : l’immensité est inhérente au cosmos comme le gigantisme l’est à l’Histoire des hommes. C’est donc la pensée seule qui fait problème dans la mesure où elle ne parvient pas à entrer de plain-pied dans l’intelligibilité de l’espace et du temps. Sans doute parce qu’elle détourne son regard vers autre chose que l’humain.

3.      Logique identitaire et logique antagoniste

Quelle est donc la cause la plus probable de ce nanisme de la pensée ? Lorsque Morin et Demorgon parlent de cosmopolitique de civilisation, ils veulent d’évidence s’élever bien au-dessus de l’actualité immédiate et de l’individualisme exacerbé qui s’affichent à tous les étages de la société.  Plusieurs projets utopiques ont traversé l’histoire. Ils sont fondés, nous dit Basarab Nicolescu, sur trois types d’espérance : «  l’espérance du corps (conduisant à une vision particulière de la santé et du bien être) ; l’espérance du sentiment (conduisant à une éthique fondée sur la fragilité de l’autre) et l’espérance de la pensée (conduisant à des idéologies). Il me semble évident – écrit fortement l’auteur -  que l’expérience historique nous montre que l’absolutisation de ces trois types d’espérance ne peut aboutir qu’à des impasses. Notre civilisation favorise tout particulièrement l’espérance de la pensée qui a conduit aux camps de concentration et aux guerres »2. Il faut donc changer de voie, sortir de l’individualisme et de l’intolérance qui sont la marque indélébile de ce qui précède. Pour simplifier beaucoup les faits, disons que Morin et Demorgon  distinguent entre les deux formes de logiques (l’une n’excluant pas l’autre mais la complétant) déjà mentionnées  au début de cette préface:

-          la logique identitaire du tiers exclu est  toujours inscrite dans une  pensée « métaphysique, binaire, morcelée, partielle et partiale »faisant de l’autre l’ennemi ;

-         La logique antagoniste du tiers inclus (ou des antagonismes inclus) implique non plus la destruction de l’autre  et le « choc des civilisations » mais la rencontre, le partage, le respect, l’amour, la poésie, la redéfinition d’un monde nullement déicide mais enfin détaché de tous les dogmes sacrés faisant de lui l’entité barbare et partisane que l’on sait.

Dans la logique identitaire présente historiquement dans toutes les spiritualités, le croyant considère comme un fait indubitable que Dieu, par un intermédiaire humain choisi par lui, a dicté à l’homme sa loi et lui  a intimé  l’ordre sacré de la propager telle quelle. Le devoir de conversion peut alors prendre des formes possibles de prosélytisme (l’histoire de l’humanité en est remplie) pouvant aller jusqu’à l’élimination pure et simple du récalcitrant. L’impureté supposée de ce dernier, en effet, entraîne la conséquence inéluctable que tout commerce avec lui ne peut être que minimal ou nul, donc exclusif de toute fusion. A partir d’un modèle de ce type, les cultures amenées à coexister sur un même territoire, ne peuvent espérer autre chose, dans le meilleur des cas,  qu’une simple juxtaposition conjoncturellement pacifique. Le moindre problème risque de dégénérer en conflit.

Dans la logique antagoniste, l’humain prend enfin le dessus pour remettre en quelque sorte Dieu    à la place sacrée qui est la sienne, nullement pour tourner en dérision ce concept (ce qu’il est jusqu’à preuve du contraire)  utile et même nécessaire, mais au contraire pour le dégager de l’esprit sectaire auquel veulent le réduire ses défenseurs les plus vindicatifs. Car c’est décidément  faire injure à Dieu que de vouloir transformer une abstraction universelle de bonté, d’indulgence et de pardon en un  très ordinaire Moloch demandeur de sang humain.

4.                  L’évangile de la perdition

C’est précisément parce que Dieu n’a pas de religion, à moins de l’imaginer assez vain pour s’adorer lui-même, que l’Homme doit revoir  ses certitudes. Le pari de Pascal reste probablement toujours d’actualité, mais à condition de l’envisager dans un esprit  respectueux de toute croyance (dès lors que chacune d’elles aura fait l’effort de gommer toutes ses dérives et rites inacceptables). On peut donc faire, avec Pascal, le pari que Dieu existe et ne rien avoir à redire à la multiplicité des groupements humains qui l’adorent d’une façon ou d’une autre, mais  nul athéisme offensant ou dangereux n’est perceptible dans le positionnement philosophique d’Edgar Morin ou de Jacques Demorgon.  En fait, tous deux pratiquent un agnosticisme tranquille même si parfois, au détour d’un texte, on trouve chez l’un ou l’autre, chez Morin par exemple,  certaines phrases que Séverin Abbatucci – fervent admirateur de  Teilhard de Chardin – considère comme la négation de Dieu3.  Il en va ainsi de l’évangile de la perdition : lorsque Morin écrit : « l’homme est là par hasard, dans un univers où le chaos est à l’œuvre »  ou bien encore : «notre monde est voué à la perdition. Nous sommes perdus… »,   il ne faut ni oublier, ni sous-estimer la suite qui est grandiose et qui n’exclut rien, même si, dans l’état actuel de nos connaissances, nous n’avons aucun argument autre que la foi pour imaginer une solution mystique à notre destin. Le constat de la perdition,  loin d’être une invitation au désespoir et au découragement, est simplement une exhortation à la lutte ici-bas, pour construire la Terre-Patrie, en pleine solidarité avec autrui.  La visée profonde est donc la régénération de l’humanité en profondeur, c’est-à-dire de l’ensemble complexe en relation étroite : individu/société/espèce pour le  délivrer de la barbarie civilisée dont, quotidiennement, nous voyons les effets pervers, cruels et vicieux s’étaler en pleine lumière.  Il s’agit donc de « sortir de l’Histoire par le haut » et cela ne peut se faire qu’au prix d’une métamorphose  de toutes les sociétés refermées sur elles-mêmes et donc mutuellement hostiles les unes aux autres, en une société-monde dont l’éthique, c’est-à-dire l’art de bien penser, aura pour enjeu vital de « résister à la cruauté du monde et à la barbarie humaine ».

Cet ouvrage marque une nouvelle étape dans la réflexion de Jacques Demorgon. Les nombreux lecteurs et admirateurs de ses écrits antérieurs savent que sa pensée, comme celle de tout chercheur, fonctionne sur le mode de l’intérité, concept à mi-chemin entre l’identité et l’altérité, signifiant qu’un travail de réflexion (quel que soit le domaine envisagé) est toujours en devenir, donc inachevé. Le cheminement scientifique de Demorgon est ici marqué explicitement par le nom d’Edgar Morin annoncé, dès le titre de l’ouvrage, comme catalyseur de sa réflexion. Mais la bibliographie rassemble une bonne centaine de références attestant que la parole a été largement distribuée.

La question interculturelle est toujours au cœur de ce nouveau livre, mais, considérablement élargie, elle se trouve désormais plus que jamais inscrite dans le champ universaliste d’une cosmopolitique de civilisation. Nous sommes peut-être perdus dans l’univers nous dit Demorgon, mais c’est ensemble ; et il termine par une phrase qui est un véritable acte de foi humaniste: « Ce nouvel évangile de la perdition devrait  rassembler (les humains) pour inventer un destin cosmopolitique à la fois antagoniste et complémentaire, c’est-à-dire sans doute bien supérieur à ce qu’ils ont jusqu’ici tiré de leurs querelles meurtrières ». Nous lui en donnons acte bien volontiers.

Jacques CORTES -Président du GERFLINT Groupe d’Etudes et de Recherches pour le Français Langue Internationale, Sylvains les Moulins, le 18 janvier 2010


[1] Humain, inhumain, la formule de Jacques Demorgon conserverait probablement toute sa force si l’on substituait le premier mot au second car l’inhumain, d’évidence, ne peut être dissocié de l’humain. On peut même se demander si, paradoxalement, déjouer l’humain ne serait pas plus en rapport avec la pensée profonde de Demorgon. Simple hypothèse de ma part, mais il me semble, en effet, que c’est l’ensemble du tout « humain » que Demorgon et Morin voudraient anthropolitiquement réinventer.

 

[2] . Basarab Nicolescu, Une nouvelle approche scientifique, culturelle et spirituelle – La transdisciplinarité, « Passerelles », n°7, 1993

 

[3] Séverin Abbatucci : «  Evangile de la perdition ou terre promise ? Une confrontation Edgar Morin – Teilhard de Chardin » http://www.natureculture.org/wiki/index.php (10 p.)



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