Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


Vous trouverez ci-dessous ou en cliquant ici les notes de lectures les plus récentes à moins que vous n'utilisiez le moteur de recherche alphabétique.

Retour

Ndlr : Nous remercions Claude TAPIA et la Revue CONNEXIONS,  2/2005, no 84, (Notes de lecture,  p. 227-240) qui nous autorisent à reprendre dans le Cahier des Lectures MCX cette Note de lecture que nous avions manqué lors de la parution de cet ouvrage d’André DEMAILLY. Elle apporte en effet un nouvel éclairage fort stimulant sur ce texte et par là sur l’œuvre de H A Simon dont l’actualité est plus que jamais pertinentes. On peut aussi trouver ce texte sur le site  de CAIRN-Info .

Tout le monde connaît un peu l’œuvre de Herbert Simon. Mais chacun l’a abordée à sa manière et souvent par un seul bout : le sociologue ou le psychosociologue par Les organisations (March et Simon, 1958, 1993 ; traduit en français en 1964 par J.C. Rouchy) ; le gestionnaire ou l’économiste par Le nouveau management. La décision, par les ordinateurs (1960, 1965, 1969, 1977 ; traduit en français en 1980) ou Administration et prise de décision (1947, 1957, 1976, 1997 ; traduit en français en 1983) ; le chercheur en intelligence artificielle ou en sciences cognitives par Human Problem Solving (1972) ; l’ingénieur, l’architecte ou le planificateur par Les sciences de l’artificiel (1969, 1981, 1996 ; traduit en français en 1974, 1991 et 2004).

Le grand mérite d’André Demailly est de nous fournir une vision panoramique de cette œuvre transdisciplinaire, en nous montrant qu’elle est en passe de féconder le xxi e siècle plus encore que celui qui vient de s’achever. Pour ce faire, son ouvrage se décompose en trois grandes parties qui cernent le cheminement de Simon sous l’angle biographique, thématique et conceptuel, auxquelles s’ajoute un chapitre plus spécialement consacré à la conception sociale.

La première partie est placée sous le signe du labyrinthe, à la suggestion de Simon lui-même (Models of my Life, 1991, p. 367) qui considère que « la vie revient à [y] cheminer, à aller de surprise en surprise et à se demander où auraient mené les voies que l’on n’a pas choisies ». De fait, sa vie peut être résumée par la rencontre d’une succession de carrefours et d’occasions où il dut opérer des choix qui ont orienté la suite de son parcours : suivre le cursus de sciences politiques plutôt que celui de sciences économiques, s’intéresser à la gestion municipale et participer à une vaste étude des services publics californiens, préparer une thèse sur les processus de décision dans les organisations, participer à l’application du Plan Marshall et à la mise en place d’une école de management, procéder à la simulation informatique des processus de résolution de problème, poursuivre l’exploration de ces processus cognitifs dans le domaine de la découverte scientifique et de la conception technique ou organisationnelle, combattre à partir de là les thèses du courant néo-classique en économie et s’intéresser à celles du courant néo-darwinien. Cette partie est utilement complétée par une riche bibliographie thématique de Simon et un tableau panoramique de l’insertion de sa vie et de son œuvre dans son siècle.

La deuxième partie présente les principaux ouvrages de Simon, en y soulignant l’importance du thème du labyrinthe ainsi que celui des sciences de conception qui en sont le principal fil d’Ariane. Dans Administrative Behavior (traduit en français par « Administration et processus de décision »), Simon montre que la prise de décision est au cœur des processus organisationnels et qu’elle ne peut jamais aboutir à des résultats optimaux du fait de deux types de limites de la rationalité humaine : 1) externes (nous n’avons jamais une vision exhaustive de la situation dont nous ne découvrons les contraintes qu’au fur et à mesure de notre cheminement, à l’instar du rat dans un labyrinthe) ; 2) internes (du fait de nos faibles capacités d’attention, de computation et de mémorisation). Dès lors, nos décisions ne peuvent être que « satisfaisantes » et les organisations s’apparentent à une pièce de théâtre où chacun doit jouer au mieux son rôle en fonction de celui des autres et en fonction des objectifs visés par l’auteur dramatique (ou par ceux qui ont conçu telle ou telle organisation). Contrairement aux thèses du courant néo-classique (qui s’appuient sur la théorie des jeux), les alternatives du choix, ainsi que leurs avantages et inconvénients respectifs, ne sont jamais « données » d’avance (pas plus que les moyens de les sélectionner), mais doivent être extraites des contraintes de la situation (sous forme d’objectifs d’action et de moyens de les atteindre). Dans ces conditions, les processus de prise de décision s’apparentent à ceux de la résolution de problème, où le labyrinthe prend la forme d’un graphe arborescent dont il faut exploiter les branches les plus prometteuses à l’aide de « règles de flair » (ou d’« heuristiques »). Dans Human Problem Solving, Simon entreprend en compagnie de Newell l’exploration de ces cheminements, en montrant 1) qu’on peut les simuler sur ordinateur, en dotant notamment celui-ci d’« heuristiques » plus économes en capacités de traitement et de mémoire ; 2) qu’on peut en expliciter les règles chez l’homme en s’appuyant sur les programmes plus détaillés de l’ordinateur. Dans The New Sciences of Management Décision (traduit par « Le nouveau management. La décision par les ordinateurs »), il prédit que l’ordinateur va se substituer à l’homme pour les décisions les plus récurrentes et programmables et qu’il va lui venir en aide pour les moins programmables, en sélectionnant et organisant notamment les informations relatives à l’environnement extérieur des organisations.

Dans les éditions successives de The Sciences of the Artificial, il dresse une sorte de bilan épistémologique de ses travaux : 1) on ne peut interpréter ce qui est conçu et créé par l’homme (« ce qui pourrait être » dans le domaine technique, organisationnel ou social) avec les outils des sciences du naturel (qui portent sur qui existe indépendamment de l’homme) ; 2) d’un côté, on a affaire au monde de l’artificiel et de la conception, qui est placé sous le signe de la contingence et des intentions humaines ; de l’autre, au monde du naturel, qui est placé sous le signe du nécessaire ; 3) l’un vise à créer des environnements artificiels qui sont à l’interface des contraintes naturelles et des intentions humaines, avec l’avantage de connaître celles-ci (par exemple, voler, naviguer, calculer) ; l’autre vise à comprendre des phénomènes naturels, avec l’inconvénient d’ignorer leur finalité (s’il en ont une), mais aussi l’avantage de s’appuyer sur leur régularité ; 4) l’un et l’autre exploitent différemment l’organisation modulaire et hiérarchique de la réalité : d’une part, des systèmes qui s’engendrent les uns les autres et d’où émergent de nouvelles compétences ; d’autre part, la possibilité de procéder à de nouvelles combinaisons qui n’ont pas été essayées par la nature.

Dans Reason in Human Affairs (1983) et A Mechanism for Social Selection and Successful Altruism (1990), Simon entreprend même de montrer que certaines sciences du naturel peuvent adopter une démarche de conception en se demandant ce que « devraient être ou faire » les organismes ou les populations s’ils devaient atteindre tel but. Il souligne que c’est le parti que prit Darwin en faisant « comme si » l’évolution des espèces visait un objectif d’adaptation à leur environnement. Dans cette optique, il se rapproche plus précisément des néo-darwiniens qui notent que certaines populations peuvent accroître leur capacité adaptative et reproductive par diverses voies non aléatoires dont l’altruisme de parentèle ou l’enrichissement des niches. Il montre notamment que la docilité de l’homme (capacité à apprendre et acception d’apprendre d’autrui) relève de cette forme d’adaptation, en favorisant les comportements altruistes (notamment au sein des organisations).

La troisième partie relève d’un choix plus arbitraire. Plutôt que de s’appesantir sur des ouvrages plus pointus de Simon, tels que Models of Discovery (1977), Models of Thought (tome 1, 1979 ; tome II, 1989) ou Models of Bounded Rationality (tomes I et II, 1982 ; tome III, 1997), Demailly préfère préciser la conception simonienne de la société par rapport à d’autres grands courants de pensée passés ou présents (de Platon, Hegel et Marx à Popper et Soros). S’il rejoint Popper sur l’idée de « société ouverte », il s’en éloigne sur celle qu’on puisse y tendre par réfutation logique de propositions la concernant. S’il rejoint Soros sur le thème de l’impact néfaste de la prédominance de marchés « myopes et chaotiques » sur la société actuelle, il s’en démarque par des considérations plus concrètes sur la part que peuvent y jouer les organisations.

La quatrième partie reprend tous ces cheminements sous l’angle conceptuel, en montrant combien les concepts issus de travaux menés en des domaines aussi variés s’organisent progressivement autour du thème de la conception. Cette partie est elle-même éclairée par un glossaire qui précise nombre de notions apparentées et par une bibliographie générale des auteurs cités.

Le lecteur aura l’impression de cheminer lui-même dans un labyrinthe. Et s’il peut avoir d’abord tendance à en privilégier les ramifications qui lui sont plus familières, il se laissera rapidement captiver par celles qui le sont moins… de sorte qu’il ira de surprise en surprise et en sortira transformé… Il s’agit certes d’un ouvrage de seconde main, mais qui donne envie de lire l’œuvre de Simon, en donnant le sentiment bien réel de se sentir mieux armé pour le faire.

Claude TAPIA (2005)

Haut de Page

Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.