Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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            ‘J’ai choisi d’intituler ce livre ‘La Musique de la Vie’ car la musique aussi est un processus  et non un objet’ (p.231): La métaphore n’est elle pas magnifique ? Sous ce beau titre nous allons pourtant lire avec aisance un essai insolite, mais fort bien argumenté, sur le nécessaire renouvellement contemporain de l’épistémologie de la Biologie. Denis Noble, éminent biologiste britannique (physiologie cardiovasculaire, Université d’Oxford) va ici nous inviter à un passionnant ré examen de la célèbre question de  Schrödinger qui avait à partir de 1944 ‘fait basculer les paradigmes fondamentaux de la biologie’ (p.14) : Renversant le sablier dans lequel s’était installé la biologie moléculaire devenant la biologie génomique voulant expliquer le Tout (la vie) à partir ses présumées Parties élémentaires (protéines et gènes), il nous invite à interpréter le comportement de l’organisme vivant par les systèmes d’interactions et de niveaux d’interaction qui s’y manifestent de multiples façons.

         Qu’est ce que la vie ? Un orchestre, un opéra, un orgue aux trente mille tuyaux aux multiples registres, et autant d’harmonies possibles… Les métaphores vont émerger, chacune éclairant l’intelligible complexité de ces entrelacs fonctionnels s’agençant en niveaux suffisamment stables pour qu’on puisse les identifier et les qualifier. D Noble ne cite pas ‘l’Architecture de la Complexité’ qu’H Simon publiait en 1962, mais cette autre métaphore vient vite à l’esprit  en suivant son récit imagé.

         C’est en s’exerçant à la critique épistémique de la Biologie génétique - ou réductionniste - dans laquelle il avait été formé, que D Noble a su reconnaitre l’importance du ‘changement de regard’ suscité par la progressive restauration de la Biologie Systémique, partant des ‘processus’ et non plus des ‘objets’ (monofonctionnels et indépendants du contexte).

Pour échapper au sclérosant dualisme cartésien ‘Corps – Esprit (ou Âme)’, il va loyalement assumer sa position : ‘Je n’ai pas besoin de penser au « je » comme objet, et ne recherche donc pas la partie du cerveau où il serait localisé.  … On concentre sa pensée sur ce qui advient, sur le processus, sur ce qui est en trains de se faire .L’absence d’identification explicite du sujet le permet, et cela structure la pensée. Voir le « soi » comme un processus plutôt que comme un objet devient alors plus naturel » (p. 228). Attitude qui prise à la lettre est sans doute implicitement réductrice, l’acte de pensée étant à son tour irréductible à une seule composante, celle de la concentration sur le ‘ce qui advient’. Mais la provocation s’avère stimulante : pour ma part, elle m’a incité à rouvrir ‘la Vie de la Vie’, le Tome 2 de La Méthode d’Edgar Morin, et à reprendre son interprétation du ‘Concept Biologique de Sujet’ en l’entendant dans sa multidimensionalité auto-(geno-pheno)-organisante : D Noble ne récuserait pas je crois la métaphore par laquelle E Morin récapitule cette reconversion de la logique dualiste simpliste en une dialogique intelligible : « la clé de la bactérie est dans l’homme dont la clé est dans la bactérie » (p.199).

Mais il soulignerait me semble-t-il le primat qu’il accorde à une représentation de la bactérie et de l’homme d’abord par un processus plutôt que d’abord par un objet localisable : D Noble est un physiologiste plus qu’un anatomiste, et son insistance sur la modélisation des phénomènes par processus plus que par objet s’avère aujourd’hui particulièrement bienvenue : ‘ « Tout change sans cesse » disent-ils. Ils utilisent volontiers des verbes. Les noms sont souvent absents’ dans la langue des ‘Silmans’ ces être venus d’une autre civilisation que D Noble interroge pour s’aider lui-même à se former d’autres points de vue. Ce qui le conduit à proposer à la biologie un autre regard que les anglo saxon appellent hélas la ‘Systems Biology’ et les traducteurs en français ‘la biologie des systèmes’. Laxisme sémantique qui n’a pas fini de polluer l’intelligence : un concept abstrait, le Système, peut il être qualifiable par sa biologie ? L’expression ‘biologie systémique’ ne dit elle pas plus correctement ce que l’on veut exprimer : un autre ‘regard sur la biologie explicitement différent et aussi correctement formé que l’expression ‘biologie analytique - ou réductionniste – ou moléculaire’ ?

Lorsque l’on ‘ne procède pas d’abord au nettoyage de la situation verbale’ (P Valéry), le risque est grand de voire la biologie des systèmes tomber dans le piège de la biologie réductionniste : Elle se prétend explicative (ou résolutoire) alors qu’elle se définit comme descriptive (ou opératoire). « Je n’ai jamais cru aux ‘explications’ - écrivait P Valéry -  mais j’ai cru qu’il fallait chercher des ‘représentations’ sur lesquelles on pût opérer comme on travaille sur une carte ou l’ingénieur sur épures,’etc. – et qui puissent servir à faire. ». Il caractérisait ainsi l’essentiel de la modélisation systémique, quelques soient les champs de la connaissance dans lesquelles nous l’exerçons.  

Mais il nous faut aussi relire ici le diagnostic que proposait Edgar Morin dés 1977 : ‘Bien que l’être vivant soit système, on ne peut réduire le vivant au systémique. Réduire au système, c’est chasser l’existence et l’être. Le terme « les systèmes vivants » est une abstraction démentielle s’il fait disparaître tout sens de la vie. Ici, je l’utiliserai, ce terme de « système vivant », mais uniquement pour évoquer l’aspect systémique du vivant, jamais pour ne voir, dans le vivant, qu’un système. Quelle terrifiante pauvreté de ne percevoir, dans un être vivant, qu’un système. Mais quelle niaiserie de ne pas y voir aussi un système.’(La Méthode Tome 1, p. 151). D Noble conviendra sans doute qu’il a, emporté par son impatience à bousculer une Biologie encore trop exclusivement dominée le paradigme réductionniste, privilégié le paradigme des interactions fonctionnelles (d’autres diraient le paradigme systémique) : Les multiples illustrations biologiques qu’il donne de sa fécondité modélisatrice ne sont-elles pas fort convaincantes ? Il conviendra aussi que sa discussion du ‘Soi qui n’est pas un objet neuronal’ (p.209) s’avère fragile et partielle : ‘Mon idée est que le « soi »est une construction intégrative et une construction fragile, quoique nécessaire’ (p. 216). Mais suffit-il de le tenir pour ‘une métaphore utile et importante’ en se satisfaisant du fait qu’il n’est pas ‘un objet physique’ ? Le concept de processus sur lequel il s’appuie si heureusement devrait-il être restreint aux seuls processus physiques.

Que cette incomplétude de ‘la musique de la vie ‘ un peu trop restreinte à celle que joue l’orchestre de la seule biologie systémique sans les chœurs épistémologiques qui devraient l’accompagner ne dissuade pourtant pas le lecteur. La modélisation systémique des phénomènes perçus complexes, relevant ou non de la science biologique, trouve ici bien des arguments quasi expérimentaux forts convaincants et très heureusement mis en valeur par des jeux d’heureuses métaphores.

Ajoutons qu’en invitant ‘la biologie à aller au-delà du génome’, la Musique de la Vie devient une autre introduction bienvenue à la lecture de ‘la révolution épistémologique’ à laquelle nous conviait il y a peu Mioara Mugur-Schachter publiant ‘L'infra-mécanique quantique :  une révolution épistémologique révélée dans les descriptions de micro-états’’. Le regard du biologiste converge ainsi avec celui du physicien, dés lors que l’un et l’autre s’attache à ce travail épistémique sur leur activité d’exploration scientifique. Le rapprochement de ces deux livres sur nos tables, celui du biologiste, celui du physicien,  , me conforte dans la conviction que nos cultures scientifiques commencent à s’approprier l’intelligence de la complexité que révèle et réveille le Paradigme Morinien de la Complexité, en l’enrichissant de ces fructueuses pratiques opératoire « qui puissent servir à faire ».

JL le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.