Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Alors que, dès les années soixante, plusieurs travaux s'engageaient sur la conception (H.A. Simon, Ch. Alexander, Ph. Boudon...), J.L. Le Moigne pouvait déclarer en 1986 : "la conception est, pour la science, une idée neuve". Aujourd'hui, presque dix ans plus tard, et presque au moment même où J.L. Le Moigne reprend le texte dans lequel s'inscrivait cette déclaration (cf. Le constructivisme, tome 2, Epistémologies, Paris, ESF, 1995), la publication, sous forme d'un ouvrage collectif, des actes d'une table ronde francophone organisée par le groupe 01. Design sur la conception donnel'occasion d'un retour opportun sur cette interrogation publique.

L'introduction de l'ouvrage a le grand mérite de mettre au clair une multiplicité de problèmes susceptibles d'être travaillés et de décliner une multiplicité d'approches en  regard. L'extrême diversité des domaines concernés par les communications (architecture, bâtiment, génie urbain, musique, organisation, objets ou systèmes technologiques, etc.) témoigne également de la pénétration et de l'actualité de ces différentes questions. Deux sortes d'approches semblent néanmoins devoir y êtreconsidérées. La première tourne autour de la dialectique objet-processus, avec de nombreuses déclinaisons instrumentales -principalement liées à la résolution de problème ou à l'informatique. La seconde est celle qui procède d'un point de vue (généralement monovalent, malheureusement) lié à une discipline ou à la nature du champ d'exercice de l'activité de conception (psychologie, ergonomie, architecture, musique, etc.).

A ces approches multiples correspondent ce que les éditeurs appellent deux paradigmes : celui de l'agent concepteur et celui de la coopération d'agents. Le second est incontestablement plus développé, ce qui pourra paraître légitime dès lorsque l'ouvrage concerne moins la conception que son... organisation. Le premier paradigme est, lui, beaucoup plus empiriquement appréhendé (via l'idée de composition qui l'emporte souvent sur celle de conception et des interrogations existentielles sur l'apport d'outils d'organisation ou sur l'interface homme-machine), quand il n'est pas, sans cesse, mis en situation du second : un agent-concepteur n'est-il pas, de fait, inscrit dans une coopération inter-agent ?

L'inconvénient de cette insistance sur le second de ces deux paradigmes est que, si l'on peut ainsi s'intéresser à l'aspect organisationnel (avec ce que cela sous-entend d'outils d'aide à cette organisation et de perspectives d'économie de procédures), l'absence de l'agent-concepteur en tant que sujet dans la coopération inter-agent occulte le sujet concevant (ses finalités et ses représentations) et les opérations mentales autant que concrètes auxquelles il se livre lorsqu'il conçoit. Plusieurs communications (J.L. LeMoigne, A. Nicolle et B. Morand, J.CI. Barthes, D. Galaretta et B. Trousse et, jusqu'à un certain point, E. Brangier) mettent d'ailleurs l'accent sur cette question d'autant plus essentielle que, sinon, la compréhension de la coopération inter-agent risque de retourner aux arcanes du positivisme là où elle devrait s'en éloigner, et la conception risquer de rester un horizon, à défaut d'être un programme. De ce point de vue, l'organisation de la conception passe à côté du renouvellement épistémologique autant que scientifique qui fondait la déclaration de J.L. Le Moigne de 1986.

On doit cependant distinguer cette critique de fond des apports incontestables de multiples communications de l'ouvrage qui, à l'évidence, témoignent de l'existence d'une riche communauté de chercheurs dans le domaine. Cette communauté, on l'aura toutefois compris, est partagée dans son positionnement épistémologique et ses finalités. On notera ainsi, le poids particulièrement lourd des interventions à visée instrumentale : nombreuses sont celles qui parlent ou procèdent d'une expérience CAO dans laquelle, finalement, le C de CAO est, de fait, mis entre parenthèses et qui, de fait, ramènent la conception à des processus organisationnels sinon décisionnels. Ceci, qui est sans doute inéluctable dans un univers pragmatique comme celui de 01. Design quia présidé à la table ronde, est certes articulé à des communications introduisant une réelle mise en perspective. Mais celle-ci peut-elle être faite distinctement ? Le découpage de l'ouvrage qui distingue quatre parties allant de la "philosophie" à "l'ingénierie" ne risque-t-il pas, de ce point de vue, d'opposer ce qui devrait être conjoint et de réduire la réflexion épistémologique à un rôle d'appoint culturel ? Dès lors que l'on a conscience que le concepteur élabore et travaille sur des entités en émergence (comme l'explicite d'ailleurs la communication de P. Pérez), que l'on qualifiera en outre de virtuelles, labiles et lacunaires, le problème est plutôt celui de la mise en questions des outils et instruments (scientifiques et techniques) que celui d'une recherche de compatibilité (et d'optimisation sous-jacente) des outils existant, même si une réflexion intelligente doit et peut les faire évoluer en confrontation à l'expérience empirique de l'activité de conception... Il est particulièrement intéressant de noter, à ce sujet, que les propos de A. Nicolle et B. Morand, pour ne prendre que ceux-là, privilégient la piste d'une conceptualisation intégrée (mais complexe) du système de représentation alors même que leur objet est bien celui de l'élaboration d'outils d'aide à l'organisation de la conception. J.L. Le Moigne, qui est le premier à intervenir dans cet ouvrage, invite d'ailleurs à... comprendre, en posant que connaître c'est déjà concevoir. Comprendre avant que d'espérer organiser. Autrement dit, avant même d'espérer organiser la conception, il est nécessaire de disposer d'hypothèses relatives à une compréhension (que nous revendiquerons complexe) de ce qui est en jeu dans la conception. Toute la tension des communications à visée instrumentale est là.

L'intérêt de l'ouvrage tient donc, d'une part, à l'identification de nombreux problèmes empiriques ayant trait à l'organisation de la conception et, d'autre part, à l'ouverture vers certains renouvellements problématiques que l'on versera au crédit d'une représentation complexe de la conception. A ne pas faire ce distingo, toutefois, on risquerait de negarder qu'une approche instrumentale de ce champ de recherche, de ressentir une grande confusion d'approches et, à plus longue échéance, de voir le terme de conception devenir un "mot valise". En guise d'invitation à aller au-delà de ce recensement, on élargira à l'ensemble du champ de la conception les préoccupations émises ailleurs par J.L. Le Moigne au sujet de logiciels adaptés à la conception et au développement des systèmes d'information organisationnels :

a) Renouveler "la problématique en s'interrogeant sur les fondements épistémologiques de la modélisation de la programmation des systèmes complexes (irréductibles à des modèles fermés et finis)".

b) Passer "de l'ingénierie informatique à l'ingénierie systémique : privilégier le projet sur l'objet, le problème sur le besoin, l'articulation des interactions sur la décomposition en classes".

La réunion de spécialistes appartenant à des champs différents, même s'ils ont en commun de s'intéresser à l'activité de conception, passe, pour reprendre une expression parlante de J.P. Vernant, par l'émergence d'un "niveau épistémologique de communication" entre ces spécialistes. Au-delà de l'intérêt propre à chacune des interventions, il semble qu`il y ait là un autre enjeu qui, certes, dépasse ce seul ouvrage... Tout cela invite à l'absolue nécessité de prendre en compte de manière prioritaire l'entreprise d'une construction scientifique, épistémologiquement partageable, de connaissances de la conception : une science (complexe) de la conception ? Non pas pour "unifier" les connaissances parcellaires existantes, ou pour tenter une illusoire synthèse, mais pour qu'existe, au moins, une "base épistémologique" à partir de laquelle les différents champs d'exercice de la conception puissent dialoguer en consonance et dissonance réfléchie.

Philippe Deshayes

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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