Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Un demi-siècle pour une cause

            Ce court – mais dense - ouvrage est constitué de deux textes de Jean Malaurie : son Discours de nomination à la fonction d’Ambassadeur de bonne volonté pour les régions polaires arctiques, prononcé à l’Unesco en juillet 2007, et un essai inédit sur les peuples du Grand Nord intitulé « Leur prescience est primitive et ils sont innocents »

Présente-t-on Jean Malaurie, lui qui depuis cinquante ans a voué sa vie, ses recherches et son écriture à la défense du peuple Inuit et de sa culture ?

Premier Occidental à atteindre le pôle géomagnétique Nord en 1951, il transforme ses expéditions en « science avec conscience » et part en croisade auprès des quatre gouvernements de tutelle de l’Arctique, inlassablement, pour sauver et faire évoluer le Grand Nord dans la modernisation galopante du XXème siècle.

Ecrivain lui-même (Les derniers rois de Thulé), il dirige également la collection « Terre humaine » (chez Plon) où une centaine d’auteurs publient sur les thèmes anthropologiques du développement durable, de l’éthique, du patrimoine, et de la protection de la planète.

Il mêle ici, en une sorte de bilan tout à la fois personnel et scientifique, la plénitude que lui a offert l’Arctique, la beauté de ses missions, la révélation de la civilisation Inuit, la réalisation et l’acceptation de soi dans ce combat de sauvegarde.

Afin de mieux crier sa révolte face à la dégradation affectant le pôle Nord - qu’il inscrit plus largement aujourd’hui dans une crise de civilisation-  révolte qu’il nous enjoint, nous lecteur, de relayer.

Une relation spécifique aux Inuit

            Jean Malaurie dira plus tard qu’il « sous-vivait » jusqu’à cette première mission scientifique en solitaire dans le Grand Nord, où il ressent l’euphorie « d’être biologiquement ». Il rencontre chez les Inuit des « êtres qui sentent avant de penser » et adhère pleinement à leur philosophie particulière du sacré,  une pensée chamanique qui va peu à peu s’éteindre sous l’avancée de la modernité. A ces hommes « d’avant le péché » il doit de se sentir débarrassé du péché originel. A eux qui communiquent intensément avec la Nature, eux qui se sentent tellement parties d’un Tout, il doit d’avoir trouvé le sens de sa vie et la paix intérieure. Et lorsqu’il découvre le site d’Ultima Thulé, il se sent enfin chez lui.

Une crise majeure  

            L’appel qu’il nous lance est donc à la mesure de cette relation extrême : « Nous sommes la première civilisation dans l’Histoire sans repères. Sans repères sacrés, spirituels, sans respect pour le patrimoine culturel immatériel. » (p 46) Il nous alerte que si nous sommes une civilisation très « outillée » techniquement, nous n’en maîtrisons pas pour autant les retombées. Nous sommes sous la dépendance des sciences dures, et de fait, un grand nombre de programmes de l’année polaire internationale ne posent pas la question de l’homme.

Cette crise majeure de civilisation s’inscrit dans le contexte du réchauffement climatique, aux conséquences imprévisibles (et d’après l’auteur, les conséquences dramatiques de la fonte des glaces sont déjà bien plus à l’oeuvre qu’on ne le dit1). La pollution aussi touche les glaces : le nuage de Chernobyl a contaminé les lichens du Grand Nord, le pétrole abîme les toundras, un bombardier s’est écrasé près de la base nucléaire américaine de Thulé faisant dériver le contenu de quatre Bombes H sur le pôle...

La menace des migrations venues du Sud et de l’Ouest, le passage du Nord Ouest canadien ou la Route maritime sibérienne rendus possibles par la fonte estivale accélérée des glaces vont encore accroître le fragile équilibre de ce biotope.

Que pouvons-nous faire ?

            Nous devrions agir d’urgence, mais la réalité est autre...

Il nous faut donc patiemment avancer à petits pas dans une prise de conscience planétaire.

A court terme déjà, la « Conférence internationale de Paris pour une gouvernance écologique mondiale » s’est tenue en février 2007, ainsi qu’un Congrès fondateur ouvrant l’année polaire internationale en mars 2007, dont Albert II de Monaco s’est engagé à être le messager pour que « le Grand Nord réponde à nos utopies les plus audacieuses » selon Jean Malaurie.

Ce qui sous-entend la protection de cet espace dans ses trois dimensions de richesse écologique, de biodiversité, et de paix2.

Ce Congrès a posé quelques bases de l’action à entreprendre : tout d’abord un Traité sur l’Arctique, qui tarde à venir, alors qu’il en existe déjà un en Antarctique ; ensuite faire approuver par la planète entière la « Convention de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine immatériel » -actuellement ratifiée par 78 Etats, dont trois seulement riverains du pôle, la Suède, l’Islande et la Norvège – ; enfin défendre et protéger davantage les droits des Inuit afin de préserver leur avenir. Tout ceci visant à accroître  plus largement la prise de conscience d’une nécessaire gouvernance écologique mondiale,  qui en renversant peu à peu la représentation obsessionnelle que le progrès est domestication de la Nature, et en questionnant davantage « le futur de notre humaine condition » (p 54), permettrait peut-être de sauver la patrimoine Terre.

Pour le plus long terme, Jean Malaurie prône l’éducation.

Il cite l’exemple de l’Académie polaire d’état, fondée en 1991 à Leningrad sous le gouvernement Gorbatchev, avec 10 étudiants, et qui en compte aujourd’hui 1600, venus de 40 ethnies sibériennes, formant des Cadres de pointe pour qu’ils restent sur leurs territoires et les fertilisent de leur savoir.

Il y a aussi le projet avec le quai d’Orsay d’étendre cette politique au Groenland, qui serait par la suite relayée vers le Canada et l’Alaska...Inutile de préciser que Jean Malaurie est bien souvent l’instigateur de tous ces projets, fidèle à ces peuples dont il veut « préserver la prescience primitive et l’innocence native ».

Dans cette brume épaisse où nous sommes plongés, Jean Malaurie voit les peuples du Nord comme des repères pouvant « nous protéger de nos folies en rappelant les lois éternelles ». Remercions-le pour l’éclairage unique qu’il donne à la crise par les reliances avec ce Nord où il nous guide, en relayant son infatigable veille.                                                                                         Evelyne BIAUSSER


[1] A titre d’exemples : un lac d’eau douce de 500 mètres carrés sous la Baie de Disko accélère le glissement du glacier vers la mer au rythme de 15 kilomètres par an, des séismes de magnitude de 1 à 3 sur l’échelle de Richter ont apparu au Groenland...

 

[2] Rappelons que tous les sous-marins nucléaires de la planète patrouillent sous ses glaces

 

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