Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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            Solana réalise une très exhaustive étude de l’oeuvre morinienne à partir de la perspective anthropologique. Le problème est le même qui se pose à tout analyste de Morin : les analyses finissent par générer une synthèse. Il faut alors se demander : comment synthétiser une synthèse ? Travailler sur Morin devient ainsi infiniment plus difficile que travailler sur d’autres auteurs plus analytiques, comme, par exemple, Habermas ou Ricoeur. Morin a construit une formidable pensée synthétique, à un moment où, comme disait le philosophe espagnol López Aranguren dans la revue Revista de Occidente dans une note critique de La Méthode, il y avait une nostalgie de pensée synthétique. Aujourd’hui cette nostalgie persiste. On la découvre dans le ré-enchantement du monde et dans le nouvel essor des religions au monde entier (où la seule exception laïcisante serait l’Europe, alors que le reste, les États-Unis y compris, seraient en train de retourner à la profuse et aussi incertaine mer du religieux). Solana réussit à vaincre les obstacles et les difficultés que suppose penser Morin. Il s’en est bien tiré. Son livre est fraîche, le sujet (Solana) ne disparaît pas du texte comme il se passe souvent avec l’apologétique morinienne. Chaque concept est ici exprimé jusqu’à la dernière goutte, ce qui indique une profonde connaissance de l’oeuvre morinienne.             On aurait aimé, comme on le ressent souvent lorsqu’on lit des ouvrages sur Morin, une plus ample confrontation de la pensée morinienne à d’autres pensées qu’on pourrait associer à la perspective complexe. Je pense, essentiellement, en regardant du champ sociologique, à Niklas Luhmann. Il manque une dialogique ou, pourquoi pas ?, une dialectique Morin/Luhmann, qui pourrait devenir très enrichissante. Parmi les peu nombreuses confrontations dont j’ai connaissance, il y en a celle qui fut réalisée au coeur de l’Afrique, à Kinshasa, par Joseph Kalamba Mutanga, qui confronta les paradigmes de Morin et de Teilhard de Chardin ; et il y en a aussi les travaux de Jean-Louis Le Moigne, qui a mis en rapport Morin avec Jean Piaget et H. A. Simon. Malgré l’absence de l’approche comparatiste, le travail de Solana est énorme : l’absence est alors comprise en partie, car on a l’évidence que Solana cherchait à cadrer son étude. Il concentre en entier Morin dans un livre qui fait appel avant tout à l’adjectif de « complétude » (même si cette complétude, comme on le sait depuis Gödel, ne serait pas possible, bien qu’il soit possible d’en obtenir des approches asymptotiques). Le livre de Solana est pleinement cohérent avec lui-même, c’est un livre sans aucune fissures, académiquement irréprochable. Or, on croit toujours qu’il serait intéressant de lui agréger un brin de désordre. La pensée complexe se pense à partir de la pensée simplifiée ou à partir de la pensée complexe ? Le choix est difficile. Au cas ou on opterait par la seconde possibilité, nous serions en train de nous projeter d’une pensée du second ordre vers une méta-pensée du troisième ordre qui s’aventure à son tour dans la mer de l’incertitude (si, à nouveau, on suit Gödel...). Malgré les nombreux risques, ne serions nous pas dans ce cas absolument cohérents avec le paradigme de la complexité ? Solana, soumis peut-être à des contraintes d’ordre académique, a préféré naviguer la mer morinienne, mais avec sa navigation on traverse l’oeuvre de Morin tout entière, toutes ses constellations macro-conceptuelles, avec les qualités qui soulignent tout travail scientifique : rigueur, clarté, profondité, cohérence : c’est pour tout cela que le lecteur en sort de sa lecture intellectuellement satisfait. Rien de mieux que de lire ce livre, non seulement pour nous introduire à la pensée de Morin, mais pour atteindre ses plus hauts sommets. Nous devons nous référer finalement à l’exhaustive bibliographie finale, de Morin et sur Morin.

            Nous avons déjà signalé que le point de vue de ce livre est anthropologique. En effet, l’homme semble constituer l’horizon final de toute la pensée morinienne. C’est pour quelque chose que La Méthode aboutit à une éthique, à une anthropo-éthique (le livre de Solana n’incorpore pas ce dernier volume, car il fut publié après). Chez Morin, on trouve avant tout un humaniste, plus qu’un systémicien ou qu’un cybernéticien du premier ou du second ordre. Ceux qui l’avaient critiqué, en affirmant qu’il avait quitté le marxisme pour se convertir « à la biologie », avaient commis une grave erreur. Ce que Morin cherche dans la biologie c’est précisément la racine du sujet qui, en essence, c’est un computo, le résultat d’une computation récursive qui situe le système vivant (de la cellule à l’homme) au centre de son monde. Morin cherche dans la biologie l’ego-auto-centralité, l’ego-auto-référence, l’égo-auto-finalité. Morin remonte à la racine biologique du sujet pour après se projeter vers ses développements progressifs, sociaux, imaginaires et noologiques. L’homme est le but auquel s’oriente le système téléonomique d’idées morinien (“a goal seeking system”), soit cette orientation consciente ou inconsciente.

            Mais, pour finir, nous devons nous poser la question: pourquoi croyons-nous qu’il est nécessaire d’injecter plus de bruit dans les livres sur Morin, même en ceux pleinement compétents et sans fissures, comme celui-ci? Par propre cohérence avec la pensée complexe. Si nous décidons d’étudier la pensée complexe à partir de la pensée complexe (boucle paradoxale et auto-référentielle), nous ne pouvons pas la transformer en un objet mort, prêt à être éventré par notre bistouri réducteur et chosificateur. La pensée de Morin est une pensée vivante et donc une pensée qui se réorganise sans cesse, en fonction des aléas, des événements, du bruit éco-systémique. Mais c’est nous, en tant qu’interprètes de Morin, qui constituons son éco-système et c’est ainsi que nous influons (plus encore, nous devons influencer). Au cas contraire, on rend un mauvais service à une pensée qui se veut vivante.          S’il n’y a pas de séparation sujet/objet, si le sujet influence l’objet, pourquoi omettre notre propre subjectivité au profit d’une objectivité présupposée que nous mêmes nous sommes en train de critiquer et déconstruire? Pourquoi ne pas appliquer le principe épistémologique fondamental de la pensée complexe à notre propre travail d’analyse de la pensée complexe? Pourquoi ne pas introduire dans Morin le “bruit” d’un Niklas Luhmann ou d’un Anthony Wilden? Pourquoi ne pas être cohérent avec la transdisciplinarité et pourquoi ne pas aller au-delà de la sociologie, de l’anthropologie, même de la philosophie, en introduisant, par exemple, le “bruit” du livre L’herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda ou du film The fountain de Darren Aronofsky, pour citer deux exemples que j’extrait au hasard de ma mémoire également colonisée par la littérature et le cinéma? Bien entendu, je connais la réponse. Le Big Brother de la scientificité, de l’ancien paradigme toujours dominant, se cerne sur tout travail scientifique, soit il dédié à Morin ou à Descartes. 

Mais la logique (complexe) ne nous manque pas, bien qu’il soit difficile de l’appliquer dans un milieu intellectuel adverse, parfois même hostile. Gödel nous avait déjà averti: il n’y a pas de point de vue final qui ne soit pas susceptible d’avoir un méta-point de vue au-dessus de lui. La pyramide cantorienne est une pyramide sans fin. Si sur le sommet de la pyramide d’observations on situe un ensemble transfini ou “aleph sub zéro”, il y aura sur lui une autre pyramide de méta-observations couronnée par un ensemble transfini “aleph sub un”, qui, à son tour, aura sur lui une autre pyramide de méta-méta-observation couronnée par un ensemble transfini “aleph sub deux”, et ainsi de suite… La logique est de notre côté, mais il est difficile d’appliquer la logique dans une science qui vient toujours déterminée par le social et par les dictées du paradigme inconscient dominant, qui fixe ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas être dit (et où peut être, comme suggéra Foucault, le savoir et le pouvoir se donnent la main).

Solana, comme Ciurana (voir la critique de son livre Edgar Morin. Introducción al pensamiento complejo), ont fait en Espagne le mieux et le plus que le paradigme dominant leur a permit pour leurs respectives introductions à Morin. Sans aucun doute, ils ont contribué aussi à injecter du bruit dans un système académique qui, au cas où il ne se décide pas à s’ouvrir, pourrait périr comme c’est le cas pour tout système fermé. Seulement en raison de cela on doit remercier les travaux de ces deux auteurs.

Alvaro Malaina

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

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Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

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