Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ndlr : Nous remercions vivement Guy Berger et Christiane Peyron Bonjan ainsi que les éditions L’Harmattan de nous autoriser à reprendre dans le Cahier des lectures MCX de larges extraits de la « Présentation »  qu’ils ont rédigés pour cet ouvrage sous le titre « De la nécessité et de la difficulté d’un lexique »

 

Proposer un lexique de l'œuvre majeure d'Edgar Morin, La Méthode, est une véritable gageure. Définir, c'est tracer des frontières, délimiter, établir des coupures, construire des « identités sémantiques » ; or il n'y a rien de plus contraire au projet morinien fondé sur la continuité, la conjugaison et la dialogique. Le choix d’un vocabulaire présente de nombreux pièges : Comment décider du choix des concepts et des notions à traiter ? Comment refléter dans une grille figée et obéissant à la discontinuité de l’alphabet, véritable « arrêt sur l’image », un processus de pensée continue toujours inachevé ? Comment interpréter sans trahir la précision historique des emprunts académiques originaires et ce qu’écrit l’auteur à différents moments de l’élaboration de sa pensée ?

L'originalité du travail que nous présentons c'est justement, tout en offrant toutes les caractéristiques d'un vocabulaire et en se proposant comme un outil pour se repérer dans les tomes de La Méthode, de s'inscrire totalement dans la perspective dialogique. L'approche de Bakhtine, initiateur de la dialogique, rejetait d'emblée l'hypothèse de la fermeture d'un texte sur lui-même et sa clôture, fondant ainsi la notion d'« intertextualité »i. Cette notion correspond pleinement au projet de Marius Mukungu Kakangu qui accompagne la mise en forme d'une véritable « intertextualité » de l’œuvre morinienne d'apports nombreux qui contextualisent l'œuvre et la situent dans son historicité spécifique. L'ambition d’Edgar Morin est de faire communiquer tout ce qui se présente, au premier abord, comme dispersé et en extériorité réciproque. Cette communication ne s'opère pas par la réduction ou l'unification à l'intérieur d’une démarche unificatrice et réductrice unique, comme avait pu le représenter le structuralisme, en créant les conditions de la fédération du physico-chimique, du biologique, du psychosociologique, du noétique et de l'anthropologique. Le « dialogique » est abordé comme l'instrument approprié pour penser et articuler des domaines radicalement inséparables et constituant un réel indissociable et complexe. Le dialogisme permet à Edgar Morin d'éviter le mot de dialectique, c'est à dire lui permet de faire porter sa réflexion sur la notion de contradiction sans avoir à penser son dépassement ce qui conduirait à une synthèse ou à un retour à l'unitéii. En un mot il permet à Edgar Morin de se dégager de la tradition hégélienne et marxiste qui avait pu animer ses premiers travaux.

Marius Mukungu Kakangu tente, par la rédaction de ce « Post-scriptum » dédié aux six tomes de La Méthode, de faire preuve d’humanisme et de provoquer un déclic afin que les lecteurs de ces ouvrages entrent donc dans une « mise en scène morinienne ». Travail quasi impossible car il se doit en même temps de repérer, d’énumérer, d’articuler (de « computer », diraient certains) les significations essentielles des concepts empruntés par l’auteur tant aux sciences qu'aux humanités et de composer avec le cheminement de l’écriture d’un processus de pensée au cours d’une trentaine d’années. Rédaction proche du mythe de Pénélope car comment retranscrire la boucle encyclopédante des savoirs ? Edgar Morin lui-même ayant indiqué dans l'Avant-propos de la Méthode : « on peut penser que les sciences humaines reposent sur le socle de la biologie car nous sommes des êtres biologiques, lesquelles sciences biologiques reposent sur le socle des sciences physiques et on aurait pu imaginer les sciences physiques comme socle absolu mais, en réalité, elles demeurent le produit d'une histoire fort récente et donc les sciences physiques sont des sciences humaines ; d'où la nécessité de recourir aux sciences humaines et en particulier à l'histoire afin de comprendre les sciences physiques. La vision de chacune des sciences s'enrichit de ce mouvement de boucle comme dans la phrase de Pascal des parties au tout et du tout aux parties. C'est ce mouvement de navette qui apporte chaque fois un élément nouveau et une autre lecture ».

Cet écrit impossible de Marius Mukungu Kakangu était donc nécessaire. Il sait avec précision désenchevêtrer la « pensée encyclopédante », à savoir celle qui met en cycle les savoirs des présocratiques à nos jours en reconstituant du même mouvement de nouveaux enchevêtrements.

Comment en particulier ne pas choisir entre la « macro-histoire » et la « micro-histoire » ? Ce livre l’a tenté fort courageusement. Il traverse parfois un tableau diachronique quasi doctrinal avec des catégories fort précisément abordées en vue d’une objectivation des six tomes via toutes les disciplines qui l’irriguent. Dans d’autres passages, il tente une « micro-histoire événementielle » en éclairant les concepts à l’aide d’une topique récurrente subjective et interprétative choisie et décidée comme filtrage essentiel de la compréhension de l’œuvre toujours plurielle. Dans le premier choix, ce « post-scriptum » propose la rédaction des synthèses enseignables et académiques ; il répète et prolonge les tomes en les enchaînant. Dans le deuxième choix, Marius Mukungu Kakangu invente une problématisation décalée en raison de son mode de lecture qui insuffle vie et altération à tout ou partie de l’œuvre par ses interrogations. Mêler les deux histoires des concepts, les tenir ensemble de manière quasi dialogique était une tâche quasi insurmontable… Il l’a accomplie. Nous ne pouvons que nous en féliciter pour la postérité des penseurs de la complexité, car ce vocabulaire offre un véritable outil pour la poursuite de la « régénération permanente » de l'œuvre et des topiques interprétatives possibles.

Marius Mukungu Kakangu utilise alternativement deux termes pour dénommer son travail. Il s'exprime tantôt en termes de « lexique », c'est à dire, comme l'origine du terme en rend compte, d'un outil pour la lecture de l'œuvre d’Edgar Morin, et en ce sens il légitime parfaitement le titre de « Post-scriptum » qui est le fait de tout lexique ; mais il utilise aussi le terme de « Vocabulaire de la complexité », et c'est d'ailleurs cette terminologie que relève Edgar Morin dans sa Préface, choix qui est loin d'être inattendu puisqu'il renvoie à l'ambition d'universalité de son projet. Ici encore cette ambivalence ne doit pas être attribuée à une hésitation de l'auteur mais à la permanence de l'approche dialogique.

Positionner ce texte comme un vocabulaire de la complexité oblige cependant à en fixer les limites parfaitement conscientesiii et à évoquer d'autres approches de la complexité que celle d’Edgar Morin.

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Comprendre l’épistémologie complexe à partir de l’histoire de la philosophie

L’éclairage proposé ici n’est pas celui de l’épistémologie stricto sensu, mais celui d’une histoire des concepts et des systèmes de pensée. Afin d’entendre la définition morinienne de la complexité, il est nécessaire de revenir en amont sur les visions du monde, les mythes et les paradigmes. A l’origine de l’histoire de la pensée on relèvera deux mythes et deux cosmogonies. Le mythe d’Apollon fils de deux dieux, aimant le tir à l’arc précis et juste tout comme l’harmonie de la musique de la lyre ; le mythe de Dionysos symbolisant la filiation d’un dieu et d’une mortelle, aimant orchestrer des fêtes quasi orgiaques permettant de vivre à l’extrême jusqu’à en « tomber mort », redonnant vie à des bois de ceps morts en les touchant simplement...

En somme, du point de vue de la mythologie, c’est l’opposition entre la pureté, la vérité, la justesse et l’harmonie avec le métissage, la dialogie et le mouvant. Au début de l’histoire de la philosophie, l’opposition entre deux visions du cosmos : celle d’Empédocle pour lequel le monde est une ‘Unité’ non séparée et celle de Démocrite privilégiant la ‘physique des atomes séparés’. Opposition cosmologique entre la vision de l’Un et celle du Multiple. Et à l’origine de l’histoire de la pensée occidentale, deux présocratiques : Parménide et Héraclite, fondateurs de la pensée de l’identité et de la permanence et de celle de la mouvance. Pour Parménide, «l’être est, le non-être n’est pas». En revanche, Héraclite pense que «tout bouge», et que «rien ne demeure». On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le mouvement ou la non-permanence est le propre de l’être. La radicalité de l’identité parménidienne a poussé certains grands physiciens de notre époque, Einstein, en l ‘occurrence, à avancer des hypothèses qu’ils ne pouvaient plus justifier. Mais Héraclite a gagné le duel si l’on se réfère à l’état actuel du monde, de notre monde, incompréhensible et voué au chaos absolu sans les apports de la thermodynamique, de la théorie de la relativité et de la théorie quantique qui ne corroborent pas l’hypothèse parménidienne de la permanence.

Si l'on garde comme définition essentielle du mot kuhnien de « paradigme » l'idée d'un noyau dur de croyances à partir duquel la pensée s'exprimerait, idée également proposée par Imre Lakatos, on aurait plusieurs options afin de comprendre le vocable de complexité : si notre croyance épistémologique a pour finalité l'explication, le mode de fonctionnement, le repérage des plisiv de l'hyper-compliqué et de leurs interactions et régulation, le discours de J. P. Dupuy qui ramène la complexité à la seule complication est légitime. Si notre croyance épistémologique a pour finalité le nœud gordien, on entre dans la perspective épistémologique bachelardienne où toute modélisation scientifique est une mise en scène, déjà parcellairement ou complètement erronée, qui laissera place à une autre mise en scène future. Pour Bachelard, en effet, toute théorie scientifique est héritière de l’histoire des sciences d’où découlent ses présupposés. La science n’est pas pour autant un processus linéaire d’évolution où le passé servirait et dessinerait l’avenir, mais une démarche de réorganisation des acquis du passé accompagnée d’une attitude de conquête du nouveau. « La science traverse de constantes révolutions par lesquelles elle se réorganise et se conquiert »v. « En vérité, le savant ne découvre rien, il systématise mieux », dit Bachelard. En sa qualité de « dialecticien du contradictoire »vi, Bachelard n’a pas hésité à réunir les deux tendances antinomiques de la science, architectonique et nouvelle, en une nouvelle tendance : celle d’une science architectonique ponctuée d’initiatives héroïques. Les progrès scientifiques se font par enveloppement par emboîtements successifs des idées qui ont marqué l’histoire des sciences, mais qui ne peuvent plus rivaliser avec les théories naissantes. Par-là, Gaston Bachelard récuse l’idée d’un progrès scientifique qui consisterait à additionner les nouveautés. Pour lui, la science n’additionne pas les nouveautés : « elle les coordonne, les réorganise ».

Par conséquent, il faut abandonner le niveau empirique des constatations et des accumulations qui font partie de ce qu’il considère comme des obstacles épistémologiques vii. Il en distingue trois : l’obstacle verbal (ou le psychologisme), l’animisme et le substantialisme. Pour Gaston Bachelard, le génie scientifique doit toujours faire face à l’inattendu, à l’incertitude, à l’aléatoire. Une attitude qui ressemble à la démarche épistémologique d’Edgar Morin. Attitude que l’on retrouve d’ailleurs fréquemment dans l’épistémologie de Karl Popper résumée par la notion de réfutation. On voit, dans l’usage de ce vocable, la proximité entre l’épistémologie bachelardienne et la théorie poppérienne de la connaissance. Le premier parle de la philosophie du non ; le deuxième emploie le mot réfutation. Les deux concepts mettent au cœur de la démarche scientifique la fonction critique de la raison, c’est-à-dire l’aptitude qui consiste à ne jamais hypostasier une théorie, quelle que soit sa valeur explicative.

Thomas S. Kuhn parle de « révolutions scientifiques », Bachelard évoque aussi le mot révolution dans sa théorie de la connaissance. Pour Bachelard, la science avance à travers les saccades de la discontinuité ; elle nous met en présence de révolutions, non pas d’évolutions. L’épistémologie bachelardienne est proche de la théorie kuhnienne de la connaissance, à la seule différence que, chez Kuhn, la révolution scientifique correspond à un remplacement quasi-radical de l’ancien par le nouveau, tandis que chez Bachelard, la nouvelle science porte encore les traces de l’histoire ; la science émergente ne peut donc pas se démarquer complètement de l’histoire des sciences. On retrouve donc chez Kuhn comme chez Bachelard une sorte d’écume complexifiante de la théorie parménidienne et héraclitéenne.

Si l’on demeure dans un mode de questionnement parménidien, on recherche toujours une invariance, une homogénéité, un mode de fonctionnement, une explication causale. Parfois on aimerait même découvrir des lois causales de "l'émergence aléatoire" à partir de modélisations hyper compliquées de connexions de variables indéfinies… – par exemple la biologie moléculaire – la normativité visée demeurant toujours la prédiction. En revanche, si l’on demeure dans un mode de questionnement héraclitéen, on perd toute prétention à l'explication causale et prédictive. Le choix qui s’impose est celui du regard « biaisé »viii, c’est-à-dire un regard qui peut « bifurquer », un regard complexe, regard où deux axes apparemment opposés constituent les radicaux d’une connaissance qui ne rejette pas ce qui la remet en question. C’est là une idée capitale de la théorie morinienne désignée par le macro-concept « unitax multiplex »ix.

L’épistémologie héritière de la pensée occidentale s’est inscrite plus particulièrement dans une mise en scène apollinienne, démocritéenne et parménidienne. Nietzsche a tenté comme philosophe de revenir à une mise en scène héraclitéenne et dionysiaque. Edgar Morin, privilégiant comme clef d’entrée dans l’épistémologie complexe la dialogie, tient ensemble les deux mises en scène.

Une construction enchevêtrée de la notion de "complexe" par Edgar Morin.

Dans La Méthode, deux théorisations sont présentes et signalées comme entrées de la pensée complexe :

La propédeutique pour une pensée non linéaire se trouve être de l’ordre de la théorie de l’information, processus cybernétique de rétroaction, entrée dans la récursivité, sortie de la causalité linéaire pour une causalité circulaire ou non-linéaire. En tant que « rez-de-chaussée », cela retranscrit fort bien la genèse du processus de pensée de l’auteur lors de ce qu’il appelle dans Mes démons sa « deuxième réorganisation génétique » à l’occasion de son travail de recherche dans le Laboratoire américain du Salk Institut (États-Unis).

Mais cette « réorganisation génétique » n’est en rien bouleversement paradigmatique. On peut découvrir comme sous-jacent à tout discours tel ou tel paradigme, car il témoigne de certains concepts fondamentaux, des catégories maîtresses de son intelligibilité ainsi que des relations logiques entre ces concepts ou catégories. Par exemple, lorsque Bachelard propose son épistémologie non-cartésienne en vue d’une pensée constructivistex, il s’inscrit toujours dans une philosophie de la représentation où les concepts de sujet et d’objet demeurent présents. Il dit lui-même sa volonté de distordre les couples conceptuels de la métaphysique classique, tels réalité/apparence, être/non-être, abstrait/concret, vrai/faux, sujet/objet, etc. ; Cependant les distordre, c’est encore les garder comme fondements même si le sujet influence son objet de connaissance en l’étudiant et perd l’espoir de pouvoir cibler l’essence inaliénable du réel pour n’en pouvoir construire qu’une connaissance dite « approchée ». D’ailleurs, certains titres de Bachelard témoignent de son appartenance au rationalisme : Le rationalisme appliqué et Le matérialisme rationnel, titres dans lesquels sa démarche épistémologique se révèle être plus une volonté d’interaction réciproque de l’esprit rationnel du chercheur et de la matière que le rejet de leur co-existence ou l’affirmation de leur séparation.

Or, dans la théorie de l’information, reprise par Edgar Morin en amont de la construction de sa pensée, les concepts d’espace, de temps et de causalité demeurent présents. L’espace demeure à deux dimensions, même si la ligne se boucle en cercle ; le « temps cybernétique » de l’input et de l’output ne sont en rien confondus, même s’ils interagissent l’un sur l’autre ; le principe de causalité enchevêtrée demeure toujours premier, même si la boucle récursive permet le rebondissement de la cause en effet et de l’effet en cause car ce n’est, ni au même moment du parcours de la boucle, ni dans le même espace point du cercle. Demeurent donc, sans aucune remise en question, les séparations de l’avant et de l’après, les parcours différents ainsi que les pluriels du cercle et le principe de causalité.

Cet étage propédeutique dont le principe fondamental est la rétroaction entendue au sens de Wiener, appliqué à la théorie biologique de l’auto-organisation, implique la deuxième entrée de la pensée d’Edgar Morin, à savoir la pensée auto-éco-organisationnelle, fer de lance de la théorie des systèmes complexes.

Quel serait l’historique épistémologique de la théorie des systèmes complexes ? En premier lieu, le concept de système est héritier du concept de structure. Or, le structuralisme ne s’érige pas contre la théorie atomiste mais privilégie la recherche d’un modèle combinatoire organisationnel des unités isolées afin d’expliquer tel ou tel « phénomène » – au sens kantien. En second lieu, cette première logique organisationnelle est incluse dans une autre logique organisationnelle, à savoir la systémique. Le concept de « système fermé »xi peut alors être défini comme correspondant à des interactions de structures entre elles, interactions non modifiables par l’environnement dans lequel le système se trouve ; tandis que celui de « système ouvert » combine de manière enchevêtrée les interactions internes et leurs modifications dues à l’inclusion du système dans tel ou tel environnement qui rejaillit sur la logique organisationnelle, et ceci de manière indéfinie... Plus ces enchevêtrements d’interactions internes-internes et internes-externes seront nombreux et dépendants de facteurs aléatoires, plus le système ouvert sera dit « complexe ».

Tentons maintenant de visualiser cet historique épistémologique, à savoir le passage de la pensée linéaire à la systémique complexe : qu’il s’agisse de points séparés sur une ligne, qu’il s’agisse d’une organisation de ces points en structures, qu’il s’agisse d’organisations plus compliquées de ces structures en systèmes fermés, voire même d’organisations hyper compliquées de ces structures en systèmes ouverts aléatoires et dits complexes, la fondation originaire paradigmatique est toujours empreinte d’un mode de pensée disjonctif et réducteur même si la focalisation du regard s’ancre dans des concepts de plus en plus ouverts. De plus, tous ces modes de lecture organisationnelle sont toujours modélisables et, par ce faire, appartiennent toujours à une philosophie de la représentation dans laquelle tout chercheur construit sa modélisation de telle ou telle réalité complexe, modélisation rétroagissant sur ce même chercheur-

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Trois interprétations possibles de la notion de complexité chez Edgar Morin

Trois interprétations de lecture d’Edgar Morin demeurent possibles : une interprétation didactique, une interprétation dialogique et une interprétation enchevêtrée des deux modes de lecture.

Une interprétation didactique

Soit on lit les principes de la récursivité et de l’hologramme de manière figurée et ils demeurent alors des principes didactiques de mise en doute d’une épistémologie classique. Le cercle opère une première transformation de la droite en la fermant. L’hologramme, figuré par des droites et des points nous réclame, afin d’être compris, d’être vu de manière géométrique mais aussi sous forme métaphorique par la projection des points et des droites en des « points abstraits » ; d’où la permissivité d’« approcher » de manière non complexe le dialogique par cet exercice.

Une interprétation dialogique

Soit l’on s’en tient aux précisions données parfois par Edgar Morin lui même et on irrigue la récursivité et l’hologramme de visions dialogiques. Comment ? La récursivité serait dans un même temps, « cybernétique » avec l’exclusion réciproque de l’entrée et de la sortie dans leur mouvement circulaire, et « roue des contraires » dans un mouvement spiral de génération des états contraires – reprise d’un thème pythagoricien indiqué par Platon dans la première partie du Phédon : par exemple, toute chose passe du chaud au froid et vice versa mais en n’oubliant pas que ce devenir exige un sujet unitaire du devenir.

L’hologramme se doit lui aussi d’être tenu comme figure géométrique kaléidoscopique et en même temps comme conceptualisation de l’immanence du fini et de l’infini... Mais en ce sens aucune modélisation ne pourrait se réclamer de la pensée complexe, pas plus le connexionisme des neurosciences que la systémique car ils n’habitent pas en dialogie... De nombreux auteurs se disant moriniens seraient alors fort déçus par cette interprétation.

Une interprétation sous forme de nœud gordien

Soit encore l’enchevêtrement de ces deux modes de lecture souvent exprimé comme construction de son processus de pensée par Edgar Morin dans La Méthode : en amont, propédeutique des principes lus de manière non complexe puis énoncé du principe dialogique afin d’entrer dans la complexité, et enfin le principe dialogique irriguant les deux autres principes pour penser la complexité.

Evidemment, cette brèche entre trois interprétations, et/ou une seule irriguant les trois, peut s’ouvrir vers d’autres lectures et, chaque lecture, s’ouvrir elle-même sur d’autres « pensées vivantes ».

Demeurer lucide sur la mise en scène dialogique de la notion de complexité déplace les modes d'interrogation. Comprendre Edgar Morin oblige à une attitude mentale de réflexivité ; c'est une sorte de « défi » car il ne peut plus être question de rechercher ni modélisation ni formalisation, ces questionnements demeurant en prise avec la vision parménidienne. La notion de complexe demande donc aux praticiens d'interroger non seulement leur expertise et leurs savoirs, mais aussi de cheminer sans cesse à l'interface de l’un et du multiple, de la causalité et de la finalité, du fini et de l'infini, du continu et du discontinu… ; ce voyage devant être à la fois une errance et une itinérance sans jamais privilégier un mode de pensée quel qu'il soit. Son approche nous incite à inventer de manière nomade, sans aucune méthode repérable, d'autres sens de la scientificité et de l'action Le texte que nous présentons ici, nous semble exprimer par excellence ce nomadisme y compris par la forme alphabétique qui a été choisie.

Que faire enfin de la notion de complexité chez Edgar Morin pour la pratique et donc pour cette pratique spécifique qu’est l’éducation, ce qui justifie la publication de ce « Post-scriptum » dans la collection de l’AFIRSE. Il semble que quelques conseils pourraient en être tirés en vue d'une sorte de stratégie mentale de tous les instants : douter, questionner,  problématiser, réfléchir, combiner ou croiser plusieurs regards, et plusieurs mises en scène, somme toute inventer et créer une méthode, la sienne, à tout moment : Aides-toi ; la méthode t'aidera. Revenir à une sorte d'indistinction génésique, là où les formes n'ont pas encore pris forme, là où la pluralité des formes possibles est potentielles, là où n'existent ni le désordre pur, ni l'ordre pur mais l'indistinction de l'un et de l'autre, source de toutes créations, de toutes pluralités. Bref, il nous faut, en permanence, une auto-interrogation, un auto-questionnement, un auto-contrôle, une auto-réflexion, une auto-critique, une éthique et une auto-éthique pour accéder à la plénitude d’être-humain ou d’être citoyen.

Paris, le 22 avril 2007, Christiane Peyron Bonjan, Université de la Méditerranée

Guy Berger, Université de Paris VIIIxii


[i] Jacques Derrida a très justement proposé l’idée d’une « dé-construction ». Ainsi qu’il l’écrit dans la Dissémination : « Un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, c’est-à-dire au premier venu la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d’ailleurs toujours imperceptible au premier regard... La dissimulation de la texture peut mettre des siècles à défaire sa toile, la toile enveloppant la toile, des siècles à défaire sa toile, la reconstituant encore comme un organisme… . »

 

[ii] C’est dans ce sens que Hegel entend la dialectique.

 

[iii] Fait que l’auteur lui-même reconnaît.

 

[iv] Le simple et le complexe ont le même radical indo-européen : sim-plek = constitué d’un seul pli ; com-plek = constitué de plusieurs plis.

 

[v] Bachelard, Gaston, in Dagognet, François, Bachelard.

 

[vi] L’expression est de François Dagognet. Elle se réfère à la “Philosophie du non”, ouvrage important de Gaston Bachelard, où sont exposées les idées essentielles de sa théorie de la connaissance (son épistémologie).

 

[vii] La notion « d’obstacle épistémologique » est le concept fondamental de l’épistémologie bachelardienne. On peut citer, entre autres obstacles épistémologiques, l’obstacle verbal, l’obstacle animiste et l’obstacle substantialiste. Pour en savoir plus, lire La formation de l’esprit scientifique de Gaston Bachelard, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1977, chapitre premier : « La notion d’obstacle épistémologique ».

 

[viii] Biaiser, cela veut dire comporter deux axes, « bi-axus ».

 

[ix] Concept traité dans ce vocabulaire.

 

[x] Avec un côté implicite de la « dé-construction » de Jacques Derrida.

 

[xi] Concept défini dans ce ‘Vocabulaire de la complexité’.

 

[xii] L’essentiel de ce texte, et en particulier la tentative de compréhension de la complexité à partir de l’histoire de la philosophie, a été rédigé par Christiane Peyron Bonjan.

 

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.