Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


Vous trouverez ci-dessous ou en cliquant ici les notes de lectures les plus récentes à moins que vous n'utilisiez le moteur de recherche alphabétique.

Retour

Tressage complexe :

           Qu’est-ce que « La Cambre » ? Qu’est-ce que la Place Flagey ? Qu’est-ce que la participation urbaine ? Ces trois interrogations se relient en formant la moelle très substantifique de ce Cahier collectif.

           La Cambre, c’est familièrement parlant, une Ecole d’architecture de Bruxelles, novatrice, dont l’enseignement pluraliste s’élabore autour du projet comme « moment où se formalisent les intentions à l’égard d’une question d’architecture ».

           La place Flagey, c’est la plus grande place de Bruxelles avec ses 9000 mètres carrés, dominée par le « paquebot1 » qui continue de percer la nuit bruxelloise de ses lumières bleues au bord des poétiques étangs d’Ixelles, et malmenée par un projet urbanistique décidé en « en-haut » par les instances politico-administratives.

           La participation urbaine, c’est la démocratie participative appliquée ici à l’urbanisme, ou comment les divers acteurs d’un projet, dont les usagers au premier chef, peuvent  construire ensemble leur espace de vie.

           Cet ouvrage collectif raconte, sous l’égide du CRAC (Centre de recherche architecturale de l’ISACF La Cambre), le cheminement entre 2001 et 2004 de cette responsabilisation des acteurs autour de ce qu’ils voulaient faire de leur place, retraçant le lent processus de participation, difficilement accepté par les Autorités, mais  processus valablement apprenant de démocratie participative.

           Certes la participation citoyenne a été depuis le milieu du XX ème siècle une préoccupation de certains architectes2, sans que cela renouvelle vraiment leurs pratiques, la collaboration des profanes à un projet urbanistique restant un phénomène fragile et limité.

            Les architectes n’étant d’ailleurs pas les seuls à craindre la démocratie participative, puisque nombre de Politiques et de citoyens n’y voient encore que manipulation, dogmatisme, incantation, instrumentalisation, nivellement par le bas...

            Les auteurs de ce Cahier n° 3 croient néanmoins déceler dans l’époque actuelle un contexte plus favorable à la participation citoyenne, dû à la transformation de l’action publique, la montée en puissance de la société civile, et la perte de confiance en la démocratie représentative (p 6)

Mais, dernier constat d’importance pour cerner la problématique : personne ne sait établir de modèle de démocratie participative, cela se construit au cas par cas, et les résultats, rarement transférables, ne constituent pas une méthode universelle.

            Sur cette problématique complexe et sans vouloir la réduire, le Crac se propose donc à travers le « cas Flagey » de réfléchir ici autant à la participation citoyenne dans l’architecture, qu’à la place de l’architecture dans le processus participatif, l’un par l’autre se réorganisant.

Historique du cas Flagey

Décembre 2001 : création spontanée d’un Comité Flagey3 lors de séances d’information sur le bassin d’orage (chargé de contenir les excédents d’eau en cas de fortes pluies) prévu sous la Place Flagey

Mars 2002 : des excavatrices éventrent la place pour créer le bassin d’orage4, bien que de nouveaux égouts remplissent à présent ce rôle, et malgré les « 20 questions » remises au conseil municipal d’Ixelles deux mois avant par le Comité et restées sans réponse. Un gigantesque parking est aussi prévu par les instances décisionnaires, Bruxelles-Capitale et la Commune d’Ixelles. Le même consortium est chargé des travaux du bassin, et sans appel public ni concours, du réaménagement de la place.

Juin 2003 : plusieurs séances publiques entre Responsables de la Région et de la Commune et riverains montrent la difficulté d’une vision consensuelle, et le projet finalement présenté aux habitants est celui des ingénieurs et administratifs.

Juillet 2003 : création de la Plateforme Flagey réunissant des habitants, des professionnels de l’aménagement urbain, des chercheurs et des praticiens de l’architecture. Celle-ci lance un « Appel à idées 5» pour l’aménagement de la place Flagey.

Septembre 2003 : exposition dans les locaux de l’ISACF-La Cambre des 96 projets reçus de 22 pays (20% sont le fait de riverains, 80% de professionnels) en présence de 600 personnes. 500 visiteurs votent en 10 jours pour désigner les 3 prix du public. Le Jury composé d’associations et commerçants du quartier, de sociologues, d’architectes, d’urbanistes et de représentants des pouvoirs publics désigne également 3 lauréats, en présence du Ministre régional des Travaux publics et du Bourgmestre de la Commune d’Ixelles.

Octobre 2003 : la Plateforme explique l’action de l’Appel à idées et argumente la synthèse qu’elle en a faite, auprès du Ministre des Travaux publics, de la Commune d’Ixelles et de l’administration qui délivre le permis des travaux.

Novembre 2003 : la Commission de concertation, s’appuyant sur la synthèse du jury, émet un avis défavorable au permis d’urbanisme demandé par le bureau d’études choisi par les décideurs.

Mars 2004 : la Plateforme Flagey participe à la première réunion du Comité d’accompagnement, créé par les Autorités, pour remanier le projet de réaménagement de la place, et où elle a obtenu 3 sièges sur 45. La Plateforme demande une définition du rôle de la place (création de sens qu’aucune Autorité n’a envisagée) via un médiateur, un nouveau programme, un cahier des charges clarifié, un concours pour sélectionner un nouveau projet, et un lieu d’information ouvert au public.

Avril 2004 : la Plateforme se retire du Comité, aucune de ses revendications n’étant prise en compte.

Décembre 2004 : ouverture officielle d’un concours pour la Place Flagey, sous l’égide du nouveau Ministre élu en juin 2004. Un lauréat a été élu depuis.

Le Comité Flagey associé partiellement aux travaux, continue son action

Un point info est installé sur la place par la Région pour communiquer avec les habitants

Quels enseignements ?

           Les pragmatiques à poil dur (!) ne verront dans cette affaire que peu de résultats. Et sans doute au premier degré d’analyse des faits auront-ils raison : rien ne dit que le nouveau projet ne satisfasse davantage les riverains à long terme, les travaux dureront aussi longtemps, les habitants seront encore perturbés pendant plusieurs années, le bassin d’orage sera créé, peut-être même le parking...Ils ont raison dès lors que l’on veut traiter la réalité urbanistique en la réduisant à des solutions  esthétisantes apportées à des problèmes techniques.

           Mais si l’on entre dans une acception plus complexe de l’espace public, on peut lister toute une série de processus initiés par cette démarche participative, dont le bénéfice principal, sinon apparent, est un changement des représentations, se traduisant par une évolution des pratiques à long terme.

Au premier chef de ces processus, on trouve l’apprentissage par les habitants de la création de sens collectif : ainsi l’Appel à idées a-t-il permis « de créer la définition de la place 6», un engagement sur des idées fortes qui devient l’objectif, au lieu de chercher des projets-solutions7.

           On peut également voir que la création de sens collectif a généré à son tour une créativité collective renouvelant les pratiques publiques : « un tel type de processus peut devenir comme un ascenseur de questions et réflexions collectives pouvant porter vers le politique et l’espace public » (p 67)

           Pour les architectes, l’expérience a apporté la possibilité de renverser le modèle habituel de l’architecture vue comme un produit, un habillage auquel ils sont d’ordinaire conviés tardivement : « l’architecture n’est plus placée au bout d’un long processus de planification  mais bien  à sa source, offrant un outil de communication permettant d’initier une participation par le débat public autour des projets » (p 66).

           Tous ceux qui ont embarqué dans cette traversée originale ont appris une autre citoyenneté : s’écouter vraiment, tolérance aux différents statuts et légitimités, « sa réussite tient certainement au respect mutuel et à l’humilité des acteurs concernés, mais aussi à la structure horizontale de la Plateforme qui obligeait chacun à se remettre en question, à se confronter aux points de vue des autres et à se nourrir de leurs compétences » (p 60).

           Ce « véritable processus participatif d’éducation permanente » (p 61), a été alimenté en continu par une batterie de communication : les réunions, le partage des informations, les sites Internet, la presse, l’auto-organisation (dont la recherche de crédits), la rencontre directe, aussi bien avec les Politiques qu’avec les habitants ; et par une flexibilité de gouvernance, chacun des membres de la Plateforme mettant en avant ses compétences et prenant les rênes du projet à l’étape opportune « en fonction du moment et des priorités » (p 61)

           C’était aussi  faire pénétrer davantage la société civile dans les décisions (et l’éthique ?) publiques, en la rendant compétente8, ce qui ne manque pas de bouleverser les représentations des uns et des autres sur les uns et les autres, amenant vraisemblablement une redéfinition de l’expertise : le citoyen n’est pas un architecte, mais en quoi l’architecte peut-il l’aider à construire son espace citoyen ?

           Autre apprentissage, et non des moindres, engagé, quoique timidement par le Cas Flagey : la collaboration des Politiques sur un projet : « pour la première fois, des ministères différents gérant chacun une partie du projet de réaménagement de la place Flagey, décidaient de collaborer activement afin d’aboutir à une réalisation cohérente » (p 28).

           Depuis lors, la Région a lancé quelques marchés publics en vue du réaménagement de places emblématiques de Bruxelles. Les instances régionales ont intégré la participation dans les procédures mises en place. C'est entre autres le cas pour les places Rogier et Schweitzer9.

           Enfin, la Région de Bruxelles-Capitale, à l’initiative des Ministres bruxellois de la Mobilité et des Travaux publics, de l’Environnement, de la Rénovation urbaine, de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme, organise désormais des formations liées à l’amélioration de l’espace public, et s’adressant aux concepteurs et administrations. Parce que « la synergie entre le monde académique, les concepteurs et les administrations bruxelloises doit s’accentuer pour que l’expérience et les connaissances puissent se renforcer et être partagées par tous les acteurs de l’espace public 10».

           Indicateur encore de changement processuel à long terme : le CRAC interpelle en 2004 les partis politiques sur leur position quant aux questions relatives à l’aménagement de l’espace public, et organisera une conférence de presse sur leurs réponses, dessinant ainsi les prémisses d’une pratique différente à Bruxelles de l’aménagement de l’espace public.

           Ainsi peut-on voir dans le cas Flagey un début de modification culturelle, au sens de changement profond affectant les paradigmes et les représentations.

Des difficultés salvatrices

           « Si l’on perçoit bien les principes généraux de la participation comme horizon politique et culturel, il n’existe pas de recettes à son application 11».

           Du coup, dans ce paysage extrêmement novateur, les difficultés apparaissent en gros caractères : on ne sait pas dialoguer ni penser ensemble sur l’espace public, inutile sans doute de s’étendre sur des causes que tout un chacun vit au quotidien, dans son propre champ d’activité.

           Par contre, le cas Flagey est en lui-même apprenant sur ce qui a marché et peut probablement fonctionner ailleurs.

           En fait les acteurs ont en permanence globalement accepté la complexité de la situation et l’ont fermée le moins possible. En effet, on était ici confronté à la complexité technique (des travaux difficiles et à visées variées faisant cohabiter le tram, les voitures, les piétons), la complexité sociologique (le quartier est hybride en terme de populations et de ressources, en gros une partie aisée, une partie paupérisée), la complexité spatiale (les étangs forment un côté de la place), et bien entendu, la complexité du sens d’un espace public, à travers des visions aux imaginaires aussi différents (architectes, urbanistes, riverains, commerçants, écologistes, politiques, administratifs).

           Comme réponse à la complexité générale, la Plateforme a misé sur la confrontation des diversités : « il faut faire ici le pari du dialogique (...) en créant des forums hybrides rassemblant les experts avec leurs savoirs constitués et les profanes avec leurs savoirs d’usagers, tous devant dépasser leurs histoires et leurs attaches particulières » (p 121).

           Ainsi que sur une vision globale et transversale du quartier, garantissant une meilleure adaptation et à plus long terme de celui-ci, aux ambitions et désirs des citoyens12. Construite à partir des problématiques multiples, cette co-élaboration a pu aboutir à « une définition et un programme fondés sur un diagnostic dynamique du quartier avec ses forces et ses faiblesses, ses possibles et ses menaces. » ( p122) plutôt que d’essayer de se caler sur un programme pré-défini.

           Les différents auteurs de ce Cahier se sont également beaucoup interrogés sur les causes déjà répertoriées d’échec à un processus participatif, que ce soit à l’aide d’expériences voisines recensées ou de Jürgen Habermas13, et vraisemblablement, la Plateforme en a évité beaucoup : autocratisme, tyrannie des contraintes techniques ou instrumentales, inflation normative, dogmatisme sans contre argument possible, bref, toutes attitudes fermant l’espace de réflexion à l’autre.

           La participation citoyenne relève plutôt historiquement  du contre-pouvoir bloquant, or ici les acteurs ne se sont jamais octroyé le contre-rôle décisionnaire sur le mode « votre projet n’est pas le bon, voilà le nôtre ! ». « Il y a une autre façon de faire : devant un problème indéfinissable on peut prendre un groupe de gens motivés et leur demander d’y réfléchir ensemble. L’évolution est fascinante : lentement une opinion collective et diversifiée se forme. 14»

 

Le cas Flagey, pour aller plus loin...

           Cette expérience Flagey, au-delà du processus déjà apprenant qu’elle représente pour les citoyens, politiques et professionnels qui y ont participé, soulève quelques questions auxquelles les  semblables démarches auront à répondre dans le futur.

           Notamment celle de la construction d’une connaissance et d’un langage communs. Celle qui est au coeur de la transdisciplinarité, de ces tentatives de plus en plus fréquentes de professionnels15 travaillant ensemble à créer une problématique pour mieux répondre aux enchevêtrements de sa complexité : un langage est à inventer, qui sorte du jargon spécifique de chacun pour dire une réalité partagée...

           Elle laisse envisager aussi la refondation de rôles, plus aussi nettement assis sur les statuts les ayant légitimés par le passé, où l’on confiait la décision politique à l’élu, le savoir à l’expert, la réalisation à l’opérationnel. Sans doute un défi d’importance se dessine là : comment co-construire ensemble en ayant chacun une place différente mais commune, individuelle mais collective ?

           Merci à l’architecture ! Si elle « doit créer de nouveaux appétits, de nouvelles faims » (p 131), elle nous a remarquablement mis l’eau à la bouche avec cette intelligente restitution.

Evelyne Biausser

 


[1] Immeuble de style Art déco qui abrita la RTBF jusqu’en 1970

 

[2] Ainsi que le rappelle Judith Le Maire dans son article un peu plus loin dans le Cahier : « L’architecture participative : essai de chronologie », p 123-124

 

[3] Association d’habitants et commerçants de la place

 

[4] « Un budget de 25 533 000 €, bruit assourdissant, vibrations, pollution pendant quatre ans : un urbanisme mammouth et une conception dépassée de la politique de l’eau nous déferlent dessus. » (p 22)

 

[5] Et non « un appel à projets »

 

[6] Jean-Louis Genard, Philosophe et Sociologue, Directeur de l’ISACF- La Cambre, p 61

 

[7] qui seront de plus difficilement consensuels puisqu’à ce niveau d’expression  chacun donne et reste sur ses jugements de valeur : l’un veut une fontaine, l’autre une réclamation de type NYMBY (not in my backyard), l’autre un terrain de jeux pour ses enfants, ...etc. Emiettement individuel qui active plutôt le conflit de voisinage qu’il n’induit du sens collectif.

 

[8] « On a réellement parlé architecture et qualité architecturale. La Commission de concertation a montré que les gens pouvaient devenir compétents » Jean-Louis Génard, p 65

 

[9] Merci à Jean-Didier Bergilez, Architecte-Enseignant à l’ISACF La Cambre pour les précisions postérieures à 2005

 

 

[11] p 121  « La participation comme horizon politique et culturel », article d’Eric Corijn, Dominique Nalpas et Myriam Stoffen,

 

[12] Et évitant notamment les dégradations rapides constatées sur les équipements qui ont été pensés sans leurs usagers.

 

[13] « La modernité : un projet inachevé » cité par Judith Le Maire p 130

 

[14] p 136,  Interview de Lucien Kroll, architecte aux pratiques participatives, fondateur du bureau AUEI d’architecture écologique et durable de Bruxelles, réalisateur d’ensemble d’habitations et d’équipements socio-culturels

 

[15] Telles les équipes technique/médico/social/GRH autour de la santé au travail, pour ne citer que cet exemple...

 

Haut de Page

Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.