Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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            Ne faut-il pas craindre que par son  titre, d’apparence scolaire et d’un pédant anglicisme, ce livre ne dissuade les lecteurs potentiels auxquels il s’adresse ? : Des responsables d’organisations sociales et plus généralement - ajoute l’auteur – ‘toute personne qui doit (ou qui voudrait ?) resituer sa démarche, son action ou son outil dans un cadre global étayé par des fondations théoriques solides’. Un vaste public qui s’attache volontiers à la compréhension des comportements et des transformations des organisations humaines au sein desquelles chaque personne tente de ‘resituer sa démarche’. Le sigle « KM » (pour ‘Knowledge Management’) ayant ici la même fonction que le sigle  « MS » (pour ‘Management Stratégique’) dans les écoles de gestion. Il s’agit de désigner ces perceptions confuses et évoluantes que chacun se forme de ce magma mystérieux et relativement stable qu’on appelle des organisations sociales présumées intentionnellement pilotables, voire pilotées. Pilotées par qui ? C’est une autre histoire ! Ce sera peut-être, pour quelque temps encore, par ces nouveaux « managers de la connaissance » (‘Knowledge Managers’) dont s’entourent les entreprises tenues pour innovantes grâce à leur pratique du KM ?

            JY Prax nous incite dés la première page à cette identification du KM et du ‘Management de l’Organisation’ (MO), en nous indiquant que nous allons bientôt atteindre le stade ultime du développement du KM, passant de sa deuxième à sa troisième génération, au cours de laquelle le KM deviendra tellement  ‘naturel qu’on en parlera plus. Il n’y aura plus de « Knowledge Manager » car c’est le manager  intermédiaire (qui est ce ?) qui assumerait cette fonction’. Au KM se substituera alors le modèle japonais du ‘Ba’.

            Changement de sigle qui nous conforte dans la pertinence de la signification polyphonique que nous attribuons aujourd’hui au KM. JY Prax précise, p.93 : « Le terme de Knowledge Management que l’on utilise volontiers  est en fait un abus de langage ». Et il emprunte judicieusement l’intraduisible ‘Ba’ japonais à I. Nonaka (le pionnier du KM …à la japonaise, puis à l’anglo saxonne) pour nous suggérer ce qu’il veut dire. Il me semble que l’on pourrait l’imager par une métaphore familière  et naturelle : ‘L’information est dans l’organisation comme le poisson est dans l’eau’

            Ainsi se transforme, à l’experience et en de multiples situations, notre entendement (ou notre connaissance) de nos organisations sociales : L’image des trois C proposée par  JY Prax semble ici bienvenue : L’information – connaissance, d’abord ‘Contenu’ (1° génération du KM) perçu exogène, puis devient ‘Contexte’ (2° génération du KM, réticularisée), et va devenir ‘Culture’ (3° génération, ‘culture partagée pour une culture de partage’, autrement dit indéfinissable et pourtant identifiable 0rganisation) : La connaissance organisationnelle devenant organisation de la connaissance.

            Cette récursivité familière n’est-elle pas au cœur des sciences de la complexité ?  Le Knowledge Management devient alors  l’Ingenierie Organisationnelle. … : ‘L’organisation forme l’information qui l’informant, la forme’. Et c’est bien un traité d’ingénierie organisationnelle   que nous lisons ici avec un vif interet sous ce titre implicite, en faisant aisément la part du conjoncturel (les méthodes et les outils, chapitres 9 et 10) et du managérial (les 11 autres chapitres), le lien et le liant ingenierial étant encore en filigrane, perceptible grâce aux nombreux retours d’expériences et études de cas par lesquels  JY Prax illustre ses chapitres avec un réel talent pédagogique.

            J’appréhendais plus de difficultés en abordant les 3 premières pages du chapitre 4 consacrées , selon un usage rituel dans la littérature sur le KM, à un découpage symbolique entre ces trois inséparables que sont dans le langage courant et dans toutes les cultures, ‘les données’ (à l’usage du petit personnel et des informaticiens bornés), ’les informations’ (à l’usage des managers intermédiaires, chargés de faire appliquer les consignes au vu des dites informations) et ‘les connaissances’ (seule dignes d’être présentées sur les bureaux des directeurs exécutifs). Les trois brins de cette éternelle guirlande qu’est l’Information (le syntaxique - une différence, le pragmatique  - qui transforme, et le sémantique – une différence) sont si étroitement entrelacés et épissurés que nuls ne peut les séparer dans la détruire. Toute tentative visant à considérer l’un  en ignorant les deux autres  est trivialisante et dégradante, tant cognitivement et socialement qu’affectivement.  Elle est en outre inutile, ce riche ouvrage en témoigne, puisque il ne se servira plus de cette distinction purement conceptuelle. Trois pages sur 511, cet hommage rituel  n’est pas trop cher payé.

            A son insu pourtant JY Prax comme la plupart des auteurs contemporains publiant des traités de KM (plus d’une cinquantaine en 5 ans en français, et plus de 500 en anglais : bref sondage sur la Toile) paye et nous fait payer un prix indirect de cette pratique rituelle. Elle nous prouve de quelques détours qui nous proposent d’autres ‘points de vue’ sur les complexités de l’Organisation Connaissante formant la Connaissance Organisationnelle (qu’il faut encore appeler le KM, tant qu’il n’a pas encore atteint sa maturité, celle de la troisième génération).

            Je voudrais d’abord citer l’apport de J Pitrat introduisant, formalisant et ‘opérationnalisant le concept clé ici de ’Métaconnaissance’ en particulier par son livre de 1990 :J. Pitrat « Métaconnaissance, futur de l'intelligence artificielle » (Ed. Hermès, Paris, 1990, 401pages). J’avais à l’époque consacré une note de lecture à ce livre : www.mcxapc.org/cahier.php. En lisant les 2 pages (229-230) que JY Prax consacre à ce concept, je me dis qu’il serait vraiment possible d’avancer beaucoup lus dans cette voie encore trop peu exploitée par les Knowledge Managers : Chaque organisation ne suscite-t-elle pas ses propres « patterns de connexion » (au sens de G Bateson) plus ou moins explicites, par lesquelles elle forme et transforme son langage et sa culture ? Ne peut-elle alors s’attacher à les identifier ?

            Puis l’apport de JL Ermine sur « Les systèmes de connaissances » (Ed. Hermès, Paris, 1996) proposant une réflexion paradigmatique et épistémique sur la formation, la gestion et l’économie de la connaissance enracinée dans la sémiotique selon de CS Peirce (cf. ma note de lecture de cet ouvrage à    www.mcxapc.org/cahier.php , et à proximité ; la note rédigée par A. Demailly sur l’ouvrage de B Morand consacré plus spécifiquement à le sémiotique peircienne  

            Ne faut-il pas alors regretter l’inattention de tous ces auteurs à la si riche méditation que nous proposait Edgar Morin il y a plus de 20 ans sur ‘La connaissance de la connaissance » (La Méthode T III, ed du Seuil, 1986). Ne nous rappelait-il pas que  « la connaissance est l’objet le plus incertain de la connaissance philosophique et l’objet le moins connu de la connaissance scientifique. » ? Ce sera un des bénéfices induits par ce ‘Manuel’ de J Y Prax que de nous inciter à relire ces pages dense d’E Morin  (et si vous êtes trop pressé, les petits chapitres 1 et 2 des « Sept Savoirs nécessaires à l’Education du  Futur » (cf. aussi ma  note de lecture à www.mcxapc.org/cahier.php). Entre autres mérites, il nous permet d’évacuer le concept très pervers ‘d’Ontologie de la Connaissance’, dont abusent tant de cogniticiens postulant à leur insu que la connaissance peut-être indépendante du sujet connaissant, dotée d’une essence platonicienne, pure et naturelle ; (JY Prax tombe dans le piége, p 232, mais là encore sous une forme rituelle d’une demie page qui n’affecte pas le reste de son propos. En nous proposant de méditer sur ‘l’existentialité de la connaissance’ (titre du très beau chapitre 6 du Tome III), Edgar Morin restaure notre intelligence de la connaissance de façon  puissamment organisante : « La connaissance qui est au service d’un sujet connaissant peut aussi le mettre à son service » (p.127 du Tome III) : Cette conscience lucide ne devrait elle pas concerner tous les praticiens de la connaissance organisationnelle ?     

            Enfin je me permets de reprendre deux paragraphes de la préface que j’avais rédigé il y dix ans pour le premier ouvrage de  JY Prax,  pionnier français sur le sujet : « Manager la connaissance dans l’entreprise » de Jean-Yves PRAX, ( INSEP Editions, 1997). Ces quelques lignes permettront peut-être cde compléter ma présentation trop sommaire dans cette Note de lecture  du concept d’ingenierie organisationnelle.

            «  … Concevoir - ou se représenter - les organisations humaines comme et par des systèmes de traitement de symboles (en entendant le symbole dans sa familière complexité, à la fois signe, signifié, signifiant 4), l’exercice n’est manifestement pas difficile pour l’observateur, qu’il se perçoive ou non comme appartenant à l’organisation qu’il considère : il n’a peut-être pas appris à le faire, mais il sait le faire ; on dit familièrement que « cela tombe sous le sens », sans doute parce qu’ainsi on donne volontiers du sens à ce phénomène apparemment incongru dans le règne animal : les êtres humains cherchant à former des organisations stables, identifiables, qui engendreront des comportements collectifs autonomes, par le seul truchement de leur aptitude à s’associer en des systèmes de traitement (production, transformation, mémorisation, transmission) d’artefacts appelés information ou langages.

            Cette capacité des humains à former sans cesse système de traitement d’information par lequel leur organisation leur devient intelligible (« fait sens »), implique la possibilité de transformer sans cesse ce système. Rien a priori ne les contraint à adopter une forme unique, fut-elle présumée optimum par rapport à un critère unique dont le choix est fort embarrassant. On peut certes repérer un certain nombre de contraintes observables : les capacités humaines de computation, de mémorisation, de communication de systèmes de symboles ; mais on peut aussi, concevoir des artefacts qui permettent de reculer parfois très sensiblement ces limites de capacité : depuis un demi siècle, les nouvelles technologies de l’information et de la communication mettent à la disposition des acteurs-concepteurs de l’organisation nombre d’outils dont les performances sont spectaculaires, et chacun présume que la puissance de ces amplificateurs de capacité computationnelle vont encore continuer à se développer pendant quelques dizaines d’années au moins…. ». On trouve le texte complet de cette préface sur le site de Polya Consulting, la dynamique entreprise qu’anime JY Prax

www.polia-consulting.com/Ingenierie-de-la-Connaissance-et.html

            Parmi ces développements qui se poursuivent, la lecture, décidément stimulante, du livre de JY Prax me donne l’occasion de rouvrir le livre original de J Mahoudeau publié peu de temps après ce ‘Manuel’ : Le KM n’appelle t il pas aussi de multiples formes de ‘médiations des savoirs’ au sein de nos organisations complexes, qu’elles soient territoriales ou entrepreneuriales. Et parmi ces nouvelles formes, les ressources intelligentes des Hypermédia (Web -Vidéo et autres, CD-Rom, Wiki, etc …), méritent désormais une attention particulière pour nos projets d'organisation de la connaissance organisationnelle me semble t il (cf.  ‘Médiations des savoirs et complexité, le cas des hypermédias archéologiques et culturels’ de J Mahoudeau, Ed l’Harmattan, 2007)

            Une dernière précision s’impose, peut-être surtout à l’intention des bibliothécaires et documentalistes : La couverture du livre précise qu’il s’agit d’une ‘seconde édition’  complétée. Comme je ne trouvais pas ce titre en première édition dans la liste des livres de l’auteur, j’ai cru qu’il s’agissait d’un ouvrage de 266 pages, au titre un peu différent « Le Guide du knowledge management » (Dunod 2000) et non pas « Le Manuel du KM », titre de cette seconde édition qui compte 511 pages. Je présumais que ce subreptice glissement syntaxique autant que sémantique avait  une cause pragmatique ! Un autre auteur a publié chez un autre éditeur (AFNOR) en 2006  un ouvrage intitulé  « Le Guide du management des connaissance » ; libre au lecteur de présumer que le ‘knowledge management’ ne veut pas dire la même chose en Français que le ‘management des connaissances’, en prêtant attention au passage subreptice du singulier au pluriel (L’ouvrage initial de JY Prax, 2000,  était sous-titré : ‘Concepts et pratiques du management de la connaissance’?. J’apprends maintenant  que cette seconde édition est la descendante directe et fortifiée d’un Manuel du KM, première edition publié en 2003, qui est un livre différent (477 pages) couverture rouge, épuisé depuis fin 2006). L’anglais, là encore, autoriserait des distinctions bienvenues  et encore intraduisibles à la lettre : Que diriez vous de ‘The Management of Organizational Knowing » ? En achevant ce bon livre (qui n’est pas tant un manuel ou un guide  qu’un Traité du KM), je me dis que tout se passe comme si je venais de lire un inclassable ouvrage sous cet intraduisible titre. 

L’aventure de la connaissance’ (à laquelle nous introduisait, il y a trente ans, E Morin, p  138 du T III de La Méthode’) s’écrit décidément au ‘participe présent’ : Merci à JY Prax de nous inciter ici à une culture de partage : A l’inverse de sa trop sage thèse, ‘Think Global, Act Local’, je dirais plus volontiers (avec P Calame), ‘Think Local, Act Global’.  Autrement dit : partons de nos expériences localement  perçues dans leur complexité  pour ensuite inférer des actions entendues dans leurs effets globaux ou plutôt éco –systémiques. N’est ce as ce qu’il s’efforce de faire tout au long de ce livre ?

JL Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.