Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ndlr

: Nous remercions F Lerbet-Sereni  et l’éditeur

de l’ouvrage de nous autoriser à reprendre ici sous la

forme d’une note de lecture le texte de la préface par

laquelle elle introduit les lecteurs au contexte de cet ‘Accueil

de l'expérience’

***

           

Lorsque nous

pénétrons dans un lieu institutionnel, nous rencontrons

en général un premier guichet, nommé

« accueil », dont la fonction du préposé

est de nous indiquer le lieu que nous recherchons, de nous donner, en

somme, une information simple, en réponse à une

question peu ambiguë. A un ensemble prédéterminé

de questions correspond celui, identique, des réponses, qu’il

suffit  au professionnel d’ajuster terme à terme en

situation. Une certaine conception de la formation n’est pas

très éloignée de cette représentation :

accueillir des demandes pour y répondre de façon

efficace, c’est-à-dire rapide et opérationnelle,

une réponse dont les effets sont directement et visiblement

perceptibles.

           

Quand, dans cet

ouvrage, Mylène Anquetil propose de concevoir la formation

comme « accueil de l’expérience »,

l’affaire n’est plus entendue dans cette trivialité

mécaniste, où l’on pourrait très aisément

imaginer l’interchangeabilité des protagonistes sans

grand bouleversement des situations. Elle le dit d’ailleurs

d’emblée : le voyage qu’elle nous propose est

celui au cœur de « l’aventure humaine

ordinaire et quotidienne », qui compose, sous certaines

conditions, notre expérience. Parmi ces conditions, ce sont

celles de l’ « accueil » qui vont

ici s’élaborer : accueil de soi dans sa

transformation continuée, tant pour le formateur que pour son

« autre », et accueil de l’autre que soi,

contribuant peu à peu à donner à ce terme

d’accueil de plus en plus de consistance, de densité, et

de complexité, celle qui fait que plus il se pose plus il

s’échappe et se retourne. L’accueil, comme

l’expérience, est une affaire de relations, de relations

à soi, aux autres et au monde, dans ce qu’elles ont à

la fois de distingué et d’inséparable. C’est

une histoire de paroles qui est aussi une histoire sans parole, quand

le sens, qui se travaille, se partage, se confronte, se retire aussi,

s’envisage enfin comme ce qui « d’une certaine

manière, est aphone » (p.65). Cela ne signifie pas,

bien sûr, qu’il n’agit pas, bien au contraire.

Accueil et expérience, c’est aussi cette possibilité

du « s’apprendre », -parce que

l’expérience n’est pas synonyme de vécu-,

dont l’in-compris (ce qui manque au dedans) est le point

d’appui, efficient (et non plus efficace) d’être

manquant.

           

L’accueil de

l’expérience, dans le double sens du « de »,

devient alors au fil de la première partie un « cheminement

de l’accueil comme essai continûment repris pour

comprendre ce qui se passe » (ce qui se passe en soi) et

laisser passer ce qui passe entre nous.

           

La deuxième

partie s’appuie sur l’analyse d’entretiens menés

avec une jeune femme, une analyse étayée par quatre

angles de vue différents et complémentaires, à

partir desquels s’élabore une modélisation que la

troisième partie s’emploie à expliciter.

           

Le modèle en

forme de sablier (p. 137) restitue magistralement la profondeur et la

puissance de pensée de Mylène Anquetil : ce qui

s’écoule se transforme de se retourner en son opposé

qu’il intègre et transforme en s’écoulant

qui …, tel que l’opérateur « versus »

permet de le formaliser. Des transformations sans début ni

fin, qui passent, se nourrissent de l’appui de quatre pôles,

eux aussi tendus dialogiquement entre des opposés : la

vie comme accueil renouvelé d’expériences qui

renouvellent l’accueil qui…, devient ce tissage

latent/patent entre « fond de constitution et fonds de

poétisation », co-émergence de soi et du

monde.

      

La posture de

l’accueil (en formation) serait alors « cette

faculté d’accueillir (comme) l’essence même

de recevoir ce qui passe, sans pour cela le poursuivre, et sans doute

encore moins en effectuer l’analyse (…) afin de mieux

l’appréhender » (p. 181), « une

hospitalité langagière et une esthétique de la

réception » (p. 185), en référence à

Paul Ricoeur.

      

Mylène

Anquetil ne se tient jamais rien pour dit définitivement, et

si la complexité n’est pas proclamée dans ce

livre, elle y est perpétuellement présente, au point

parfois d’en rendre la lecture peu aisée. Mais la

difficulté est aussi liée à l’objet même :

la linéarité obligée du discours se heurte aux

enchevêtrements, retournements et simultanéités

contradictoires du fond de la pensée comme des processus

qu’elle veut appréhender. Une pensée qui sait

mettre en écho les traditions occidentales et orientales, dans

un voyage multiréférencé dont J.-F. Billeter, U.

Eco, J.–M. Ferry,  F. Jullien, P. Ricoeur, F. Varela, L.

Vygostki, sont les principaux protagonistes, pour nous aider à

mieux nous percevoir cheminant avec nous-mêmes à l’œuvre

de nous-mêmes. Constituons notre poétisation, comme

notre poétisation nous constitue, c’est-à-dire :

sachons habiter le  « laisser-venir » et

le « lâcher-prise », comme « accueil

possible des avènements et des émergences qui nous

inclinent à nous disposer à recevoir » (p.

166), plutôt que se croire en mesure de prendre possession des

événements.

      

Même si la

problématique n’est pas directement celle-là, cet

ouvrage contribue aussi fortement à enrichir les réflexions

sur l’accompagnement, dès lors qu’on veut bien

entendre dans ce terme qu’il concerne, justement, quelque chose

comme l’accueil de l’expérience, dans la

consistance théorique et vital que lui donne ici Mylène

Anquetil..

Frédérique

Lerbet-Sereni

 

 

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.