Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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            « Ce livre  est le résultat de réflexions, au départ différentes, menées par l’auteur à la fois en tant qu’enseignant-chercheur en sciences économiques au sein d’une école d’ingénieur et en tant que responsable d’une association dont l’objectif est la sensibilisation et la formation aux pratiques du développement durable à partir de la thématique ‘Entrepris et Territoire’ (J Perrin est président de l’association des pratiques de développement durable, APDD). C’est cette double culture, celle du praticien militant associatif, riche d’expérience, et celle de  l’enseignant attentif aux canons académique de sa discipline, qui fait d’emblée l’intérêt et l’importance de son essai mêlant le témoignage, pragmatique,  aux discussions scientifiques, souvent épistémologiques.

            L’argument pivot réside je crois dans le sous titre de son livre ‘Questionnement sur la valeur économique’ : toute son expérience lui révèle la désespérante ambiguïté du concept de ‘valeur’ que nous utilisons pour nous rassurer sur la  légitimité de nos actions et de nos politiques : N’est-il pas gratifiant de se répéter que l’on ‘crée -  ou que l’on ajoute - de la  valeur’ ?  Le mot permet d’éluder toutes les questions difficiles : valeur de quoi ?  Pour qui ?  Pour quand ? Valeur évaluée comment et par qui ? Comparée à quoi et quand ?

            Valeur d’échange et valeur d’usage, valeur travail et valeur patrimoniale, valeur d’utilité, voire d’estime, et valeur d’utilisation,  banalement parfois valeur-coût et valeur-prix, valeur théorique (celle de la ‘théorie de la valeur’ qui valut le prix Nobel à son auteur), et valeur pratique (celle, managériale,  de la ‘qualité présumée totale’  ou celle, fonctionnelle, de ‘l’analyse dite de  la valeur’).  Dans ce magma, J Perrin tente d’extraire un  ‘noyau dur’ qui permette de prendre en compte toutes les composantes socio culturelles autant que techno-économiques du ‘développement dit durable’ , que nulle science ne parvient encore à assimiler dans sa diversité , noyau qu’il appelle ‘la valeur économique’.

            Pour l’identifier, il propose un détour peu familier aux économistes de profession bien qu’il soit dans l’air du temps depuis un demi siècle, celui de ‘l’Analyse de la Valeur’ : Depuis la publication en 1947 de l’ouvrage du responsable des approvisionnements de General Electric, L D Miles, ‘Techniques of value analysis and engineering’’,  l’Analyse de la Valeur est devenue une sorte d’école de gestion post taylorienne, proposant de substituer à l’analyse des taches, l’analyse des fonctions.  Pratiquée ‘au premier degré’, ce qui hélas est souvent le cas (On applique scrupuleusement la méthode sans s’attacher à la critique de sa fermeture conceptuelle), je crois qu’elle souffre des même faiblesses que toutes ses concurrentes (Qualité totale, Ingénierie concourante, etc. …). Mais interprétée au second degré, non pour être ‘appliquée’, mais pour susciter de nouveaux questionnements, comme s’y exerce ici J Perrin, elle peut se révéler un  judicieux catalyseur. Peut-être ira-t-on plus vite et plus loin en s’aidant des ressources plus ‘ouvrantes’ de la modélisation systémique telles que les présente H Simon sous le nom de modélisation (et interprétation) fonctionnelle. Mais l’intéressant ici est dans la démarche : chemin faisant on rencontre de nouveaux ‘points de vue’  à partir des quels on reformule plus intelligemment (de façon moins simplificatrice, plus ‘riche’) les questions que nous pose sans cesse l’action collective.

            Pour  désacraliser une  ‘théorie de la valeur’ qui veut ignorer la complexité des relations des humains et des sociétés humaines, et pour  inciter les économistes à ne plus tenir pour une donnée naturelle l’artificieux concept de valeur, J Perrin s’efforce de proposer un concept  alternatif  ‘qui puisse servir à faire’ sans d’abord mutiler, le concept de ‘valeur économique’ : On peux craindre, si l’on ne se réfère qu’à la définition qu’il en donne en conclusion de son essai, que la force utopique de ce concept ne compense pas sa faiblesse instrumentale : « Cet ouvrage propose de définir la valeur économique d’un bien, d’un service, d’un programme de formation, d’une politique de développement,… comme étant le résultat d’un jugement de valeur qui permet de décider si son utilité , en terme de fonctions (c'est-à-dire les finalités et les objectifs à atteindre ) compense la consommation de ressources qui sont liées à sa réalisation et à son usage. La notion de valeur économique proposée ici ne peut pas  se mesurer, elle ne peut être que le résultat d’un jugement de valeur. C’est sa faiblesse , mais cette faiblesse peut devenir une force pour ceux qui pensent que les aspects les plus importants de la vie, comme le bonheur, la paix, la confiance dans le futur, ne peuvent faire l’objet de mesure. …  On ne peut apprécier que des variations de valeurs »  (p.137).

            Mais on peut ne garder de cette définition que sa signification emblématique, et s’intéresser plutôt aux démarches pragmatiques qu’elle inspire plus qu’elle ne les légitime académiquement. Pourquoi demande J Perrin, « la plupart des théories économiques actuelles refusent toute idée de jugement de valeur de la part  des acteurs économiques, alors que les concepteurs, qui mettent de nouveaux objets sur le marché adhérent totalement à l’idée que les consommateurs pratiquent ce type de jugement de valeur lorsqu’ils acquièrent ces objets ? »

            Même si les concepteurs n’ont pas tous cette même conviction, l’argument est sérieux et mérite d’être discuté. C’est à cette discussion que s’attache ici l’auteur en tentant de se désembourber des réductions trop statiques qu’impliquent les manuels d’Analyse de la valeur (lesquels ignorent les phénomènes d’interactions permanentes ‘fins-moyen-fins-moyens- …’ . Il trouve dans quelques textes essentiels de H Simon  bon nombres de solides références pour mieux argumenter son propos, mais je regrette qu’il n’en ai retenu que quelques uns (ceux du chapitre ‘The science of design’ de la première édition de ‘The sciences of the artificial’ (1969). Les principaux textes de H Simon sur ‘l’économie comportementale’ ou empirique  (‘Behavioral Economics’), et sur ‘la conception sans but final’ sont sans doute un peu postérieurs, mais ils permettront d’aller plus avant.

            Il est vrai que cette avancée demande à la science économique et aux sciences de la société un effort de critique épistémologique interne auquel les universitaires ne sont guère accoutumés et dont ils contestent souvent la nécessité. Il faut savoir gré ici à J Perrin de son insistance  sur  la pratique de cet exercice critique (son chapitre VI). Il fallait peut-être d’abord balayer soigneusement devant la porte avant de rentrer dans le domaine pour l’éclairer différemment, autrement dit pour convenir qu’il n’est pas nécessaire de simplifier d’abord pour interpréter de façon intelligible les comportements socio économiques que l’on perçoit dans leur complexité. En citant le remarquable ‘Rapport Viveret’ de 2002 (‘Reconsidérer la richesse’), il illustre fort bien ce propos, un propos que l’on devrait tenir comme étant de ‘sens commun’ .Allons nous tenir longtemps le modèle du PIB national comme le bon représentant de la ‘valeur économique ‘ d’une nation, par exemple ?.

            J. Perrin a raison d’inviter les citoyens à se ré approprier l’élaboration des évaluations des composantes socioéconomiques de leur ‘politique de civilisation’, sans l’abandonner aux seuls spécialistes de l’économie  (et de la gestion). Mais il nous faut continuer à renouveler et à enrichir nos représentations de ces fascinantes et évoluantes relations d’échanges, qui font de ‘l’humanité, son œuvre à elle-même ’disait déjà G Vico. Relations que l’économie devra nous rendre intelligible : Nous pourrons les comprendre puisque c’est nous qui les faisons ! (Le dernier ‘Hors série’ de la revue ‘Alternatives Economiques’, n° 67, 1° trim. 2006 , sur le thème ‘la grande aventure de l’économie’, nous le montre encore, à l’insu peut-être de certains de ses rédacteurs, tentés, m’a-t-il semblé, de réduire l’économie au marché économique).

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.