Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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            Cet ouvrage original de Raja Fenniche propose une réflexion autour l’apport des sciences et visions de la complexité à l’hypertexte et aux modes de communications qu’il dessine.  Le projet global y est de réétudier les problématiques posées par l’hypertexte dans les ordres multiples de la textualité, du signe, du symbole, du lien, de la mémoire, du savoir, etc. à l’éclairage de la Complexité, du constructivisme et de leurs implications épistémologiques. C’est ainsi que l’auteur se propose de partir à la recherche d’un « nouvel éclairage qui révolutionne la vision de l’espace hypertextuel » (p ), qui permette de « repenser l’espace informationnel nouveau et hypertextuel pour tirer d’avantage profit de la complexité qu’il recèle » (p ). Bien que traitant de près la thématique de la structuration sémantique des hypertextes connectés en réseau, « l’objectif du travail n’est pas de mettre au point un modèle ou outil de navigation hypertextuelle […] mais d’esquisser les contours d’une méthode qui permettrait d’asseoir le socle épistémologique, les soubassements conceptuels et les pré-requis  nécessaires à la construction de ce modèle » (p 14). L’ensemble de la réflexion est ainsi une mise à contribution des principes scientifiques de la complexité, appréhendés essentiellement comme métaphores, dans l’objectif de repenser l’espace hypertextuel. La corrélation entre les métaphores qui ont trait à la mémoire et celles inspirées des théories scientifiques de la complexité constitue le fil conducteur de la réflexion sur l’hypertexte.

L’appréciation de l’ouvrage requiert quelques remarques préalables d’ordre méthodologique, qui relèvent en partie de « l’éloge de l’errance » indiquée en sous-titre par l’auteur. En dépit du caractère négatif de certaines de ces remarques, l’ouvrage de Raja Fenniche mérite in fine qu’on s’y attache.

Une première remarque s’impose sur une question de définition. L’auteur prend ici le terme d’hypertexte dans un sens très extensif, utilisant le mot pour désigner tout à la fois et/ou tour à tour un espace numérique conceptuel, le Web (qui est une application du protocole Internet), Internet (qui est un protocole de transmission d’information entre deux machines), ou encore des réalisations hypermédias. Cependant, le terme d’hypertexte dans l’ouvrage désigne en fait le plus souvent le Web, ou à tous le moins un espace numérique constitué d’hypertextes connectés en réseau. Ces glissements sémantiques sont sources de confusions et entraînent parfois des difficultés pour le lecteur qui entend dans le terme d’hypertexte stricto sensu la seule désignation d’un mode d’organisation/consultation de documents. En second lieu, le discours, tant dans sa tonalité que sur le fond, situe d’emblée l’ouvrage parmi ceux qui tiennent pour acquis la révolution numérique, ouvrages dont les accents « technologistes » peuvent parfois irriter. Ainsi, l’impression domine au départ d’une conviction résolue dans les potentialités bénéfiques intrinsèques de la technique numérique, caractérisée ici par l’hypertexte et l’espace hypertextuel et qui semble ainsi dénuée de tout caractère matériel et humain (en dépit d’une bonne interrogation des problématiques cognitives). Mais une lecture fine révèle heureusement que nombre de problématiques, notamment sociologiques, relatives aux techniques numériques et à l’hypertexte sont connues de l’auteur.

D’autre part, force est de reconnaître avec l’auteur elle-même que la réflexion repose sur un certain nombre de postulats et d’hypothèses. Cependant, ces postulats sont à chaque fois correctement explicités comme tels, et servent alors des bases pour l’extrapolation intellectuelle autour de concepts qui s’entrecroisent et font parfois émerger une réflexion féconde. Par ailleurs, le substrat épistémologique se référant au constructivisme et aux sciences de la complexité est ici très clair et tout à fait explicité, la présentation des concepts essentiels, disséminée ça et là au fil des pages, représentant même une certaine part des développements. Cependant, en dépit de références bibliographiques très nombreuses et précises (Kuhn, Popper, Morin, Piaget, Freud, Varela, Lupasco, Miermont, Barthes, Foucault, etc.), qui montrent que l’auteur connaît bien la littérature sur laquelle elle s’appuie, il est craindre que l’on puisse parfois reprocher à l’ouvrage une volonté de faire coller, en quelque sorte « par le haut » et peut-être artificiellement, les principes de la complexité à l’objet d’étude envisagé, en lieu et place d’une volonté d’illustrer l’adéquation (ou non) de ce substrat épistémologique à la description de l’objet/projet d’étude. C’est peut-être sur ce point que l’ouvrage recueillera les critiques les plus sérieuses. Néanmoins, en dépit de la confusion qui peut parfois sembler en résulter, Raja Fenniche ouvre par ce travail un certain nombre de problématiques tout à fait intéressantes et fondamentales au sein de la thématique « Hypertexte et complexité ».   Enfin, le lecteur de l’ouvrage doit accepter l’idée que le cheminement se déroulera essentiellement sur le mode de l’association libre, de la métaphore, de l’errance assumée, au risque de détours théoriques, conceptuels ou historiques dont on saisit parfois mal l’organisation. On pourra par exemple regretter que l’organisation de certains développements reflète parfois mal les objectifs fixés pour cette recherche.

Cependant, il faut indiquer clairement que ces défauts n’entravent pas le projet global dans la mesure où le fil n’est jamais totalement perdu. C’est ainsi à une aventure de l’errance mentale, une expérience de pensée que l’auteur nous invite. Il faut répéter que ce cheminement étant parfaitement assumé et explicité par l’auteur, on peut dés lors convenir sans crainte qu’il y a quelque intérêt à la suivre dans les arcanes de sa réflexion. Ces précisions étant faites, la réflexion de Raja Fenniche constitue effectivement un travail tout à fait original. L’un des élément clef de la recherche est la mise en rapport entre hypertexte et mémoire. L’auteur propose alors de « repenser l’hypertexte dans la perspective d’en faire une véritable outil d’extension de la mémoire » pour «  transformer l’hypertexte en moyen de construction des connaissances qui stimulerait l’esprit créatif et la pensée complexe »(P 14).

La première partie de l’ouvrage s’attache à l’examen des principes fondamentaux de la complexité, et à une étude des rapports entre complexité et mémoire. Ce développement entraîne l’auteur dans « l’examen du fonctionnement de la mémoire en croisant les perspectives des sciences cognitives et de la psychanalyse. […] L’objectif est de mettre en avant les modèles de mémoire qui incarneraient d’avantage les principes de la complexité et rendraient en même temps compte de la place de l’émotion dans les processus mnésiques » (p 15). L’attention portée à la mémoire, qui fait l’objet du chapitre 2 de la première partie, repose sur le postulat proposé par Vanevar Bush en 1945 selon lequel l’hypertexte est une forme de simulation de la mémoire humaine. L’auteur propose que certains modèles de mémoire doivent pouvoir servir de métaphore pour « concevoir un mode navigation  hypertextuelle qui correspondrait d’avantage à ce que l’on sait aujourd’hui du cerveau et du fonctionnement cognitif et psychique de l’homme». La présentation des modèles de mémoire se fait au travers des neuro-sciences (approche biologique des mécanismes cognitifs en fonction de l’organisation cérébrale), de la mémoire comme expérience émotionnelle (qui joue un rôle fondamental dans la modelage des circuits neuronaux qui s’établissent dans les processus mettant en jeu la mémoire), de l’approche psychanalytique freudienne et jungienne , enfin au travers de la théorie des COEX (constellation d’expérience condensée) de Stanislav Grof.

Intitulée «Lecture-errance, encyclopédisme et principe d’auto-organisation », la deuxième partie propose de retracer la genèse de l’hypertexte et l’évolution des pratiques de lecture en rapport avec les différents supports de l’écrit. L’auteur s’interroge sur « les processus cognitifs que peuvent générer les modes de navigation hypertextuelle, notamment celui de la désorientation en les re-situant dans le cadre plus large de la construction des connaissances et du principe d’auto-organisation » (p 15). Un premier chapitre « Texte, mémoire et encyclopédisme » cherche à mettre en évidence la corrélation entre modèles de mémoire et structure de l’écrit, tandis que le chapitre 2 étudie l’évolution de l’acte de lire en rapport avec les différents supports de l’écrit. Cette deuxième partie est globalement intéressante, mais l’articulation du propos est souvent difficile à suivre. La troisième partie permet à l’auteur de s’interroger et de mener une analyse critique sur les métaphores de la navigation hypertextuelle, qui la conduit finalement à proposer de dépasser la métaphore de la carte. C’est ici que l’ouvrage touche au plus prés de l’un de ces objectifs, celui de proposer les fondements de la conception théorique d’un modèle décrivant les possibilités de structuration de l’espace hypertextuel. « […] le principe fondamental de navigation dans la couche conceptuel [de l’hypertexte] est l’existence d’hyperconcepts qui constitueraient la structure sous-jacente dynamique. La structure de l’hyperconcept s’articulerait autour d’un concept (valeur archétypale) qui constitueraient en quelque sorte le centre de gravité d’un champ sémantique en perpétuelle construction. Cette structure serait un bassin d’attraction qui positionnerait les mots-nœuds en fonction des différents types de liens, qui les relieraient à la valeur archétypale ou au concept-source ».  Si l’effort est tout à fait intéressant et les développements argumentés, si le recours aux métaphores et l’association libre sont effectivement porteur de créativité, le fond pourra parfois ici sembler souffrir du principe de l’errance volontaire adopté par l’auteur. La quatrième partie , intitulée « Reliance et hypertexte : pour développer la pensée complexe » propose une réflexion sur le principe de conjonction et ses implications au regard de l’hypertexte, c’est-à-dire un examen de la question des liens hypertextes. Enfin, une cinquième partie intitulée : «Principe hologrammatique et hypertexte » , examine les rapports entre le tout et les parties, fondements du principe hologrammatique et son éventuelle implication sur la structure hypertextuelle. 

Au final, malgré la difficulté plusieurs fois soulignée de suivre parfois l’auteur, Raja Fenniche propose dans cet ouvrage une réflexion intéressante sur le thème-titre « hypertexte et complexité », réflexion clairement orientée autour des seuls problèmes de structuration sémantique du Web. L’hypertexte, en fait le Web, y est perçu comme un espace de dialogisme, où le sens se crée à mi-chemin entre l’activité scripturale et l’activité de réception, activités interdiscursives. La critique de la cardinalité et des cartes comme outils de conception de cet espace conduit à chercher à dépasser les métaphores traditionnelles, considérant que l’espace hypertextuel « inaugure l’ère d’une géographie sans territoire ». La conception de l’espace hypertextuel comme extension de notre espace mental et de notre mémoire, permet à l’auteur de proposer qu’il s’agit là des prémisse d’un nouvel ordre du savoir. La proposition de l’auteur est que ce nouvel ordre s’articule autour de la couche conceptuelle de l’hypertexte structurée en  hyperconcepts. Chacun se présente comme une constellation dynamique organisée autour d’une valeur archétypale qui jouerait le rôle d’attracteur, en vertu d’une conception qui s’appuie sur le modèle des COEX et des principes de bases de la mémoire et du fonctionnement psychique tel que conçu par Jung (l’hypothèse de départ étant  que l’hypertexte simule l’espace mental). Raja Fenniche ne manque pas de souligner que sa réflexion constitue une construction non fermée, mouvante, et appelée à évoluer. Cette réflexion trouvera donc un certain écho au regard des questions de structuration sémantique du Web, et pourra intéresser ceux qui dans ce domaine cherchent à comprendre les apports des épistémologies issues de la pensée complexe.

Julien Mahoudeau

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

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