Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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            Dans la foulée de la commémoration de la grande mondialisation entreprise il y a plus de 500 ans, se profilent d’autres rappels apportant des éclairages variés sur les relations qui se sont tissées entre sociétés européennes et peuples des Amériques.  Nous aimerions porter à votre attention le 4ème centenaire de la présence française en Amérique et plus particulièrement la parution de « Champlain, la naissance de l’Amérique française ».

            Quant à la diversité des chercheurs et compétences engagés dans le projet, quant à la qualité de l’édition grand format, de l’iconographie et des documents présentés, cette publication ressemble à celle réalisée sous la direction de Fernand Braudel (1983), afin de souligner le 450 ième anniversaire des explorations françaises officielles en terre d’Amérique:  « Le monde de Jacques Cartier, l’aventure au XVIème siècle  »

            L’ensemble des textes retracent la naissance du premier empire colonial français autour d’un de ses acteurs principaux, Samuel Champlain.  La Nouvelle-France est un élément important de ce premier empire colonial français.  Nombre d’historiens modernistes considèrent la colonisation française de l’Amérique du Nord comme un « phénomène anecdotique ».  Peut-être parce que celle-ci s’est déroulée sous l’Ancien Régime, ou encore parce qu’à la fin les Français sont considérés comme « vaincus », ou peut-être parce que cet empire ne correspond pas à la définition stricte du concept « d’empire comme espace de souveraineté unifiée ».  Pourtant, comme l’écrivent les historiens Havard et Vidal « Que les peuples qui l’habitent (...) le veuillent ou non, et qu’ils en aient conscience ou non, cet espace est soumis objectivement à une entreprise de domination et d’unification. (...) il constituait (...) une réalité territoriale et sociale qui s’élaborait tant localement, à travers l’interaction des peuples et des individus, que par l’entremise des directives coloniales de Versailles  (2003, p.12) »

            La Nouvelle-France naît en 1603, à Tadoussac (au confluent du fleuve St-Laurent et de la rivière Saguenay), lors d’une rencontre diplomatique entre trois peuples amérindiens (Montagnais-Innus, Algonquins et Malécites-Abénaquis) et des représentants du roi de France.  Ces peuples amérindiens ont à ce moment ouvert la voie à l’établissement de Français en retour d’une promesse d’assistance militaire contre leurs ennemis Iroquois.  Les Français opéraient déjà un poste de traite de fourrures à Tadoussac depuis quelques années et fréquentaient les eaux du golfe depuis quelques décennies mais cette « tabagie » de Tadoussac en 1603 marque une étape cruciale.  Cette première alliance franco-amérindienne a donné le ton aux relations entre Français et Amérindiens.  Elle a placé la Nouvelle-France sous le signe des alliances et du métissage (Havard, « Empire et métissages », 2003).  Au tournant du XVIIIè siècle, cette Nouvelle-France a recouvert de ses alliances franco-amérindiennes, l’Acadie, le Canada et la Louisiane.  Cette seule Louisiane française couvrait un immense territoire allant des Grands Lacs au Golfe du Mexique, des Appalaches aux Montagnes Rocheuses (environ la moitié de la superficie actuelle des États-Unis).  Le sort de ce premier empire colonial français a été définitivement scellé en 1803, quand le Premier consul Bonaparte a vendu aux États-Unis naissants cette Grande Louisiane pour 15 millions de dollars, afin de se recentrer sur ses ambitions européennes.

            Quelques décennies après la disparition de la Nouvelle-France comme entité politique, l’historien étatsunien Francis Parkman comparant les empires coloniaux espagnol, anglais et français, écrira: « La civilisation hispanique a écrasé l’Indien; la civilisation anglaise l’a méprisé et négligé; la civilisation française l’a adopté et a veillé sur lui ». Se laisser aller à l’autocongratulation serait inapproprié, la réalité est plus complexe. Même si les Français ont eu des relations généralement pacifiques avec les Amérindiens, il n’est pas question ici de « célébrer » au cours de cette période de 2003 à 2008 le quatrième centenaire d’une Amérique francophone, mais bien de commémorer.  L’implantation de colonies espagnoles, françaises, portugaises, anglaises, hollandaises et suédoises aux XVIè et XVIIè siècles sur les terres des peuples des Amériques est au bout du compte devenue une tragédie incommensurable pour les peuples amérindiens, pour la diversité culturelle, pour l’humanité.  Leurs cultures étaient radicalement différentes des sociétés européennes, elles ont été presque détruites.

            Le programme Canada-France 1604-2004 a facilité le regroupement d’experts provenant d’horizons multidisciplinaires (histoire, archéologie, ethnologie, géographie, histoire de l’art, littérature) qui ont scruté la naissance de l’Amérique française et produit cette publication.  Ils réinterrogent des archives, proposent de nouveaux cadres d’études et retracent la naissance de l’Amérique française autour d’un personnage important Samuel Champlain.

            De 1603 à son décès en 1635, Samuel Champlain a consacré toutes ses ressources et talents à l’établissement d’une colonie française en Amérique.  Il a contribué à donner une teinte humaniste aux efforts français de colonisation.  Ayant eu l’occasion de séjourner, plus ou moins clandestinement, dans les colonies espagnoles des Antilles et du Mexique 1599 à 1601, Champlain avait été témoin des mauvais traitements infligés aux peuples amérindiens de la Nouvelle-Espagne.  Cette expérience l’a orienté sur la voie des alliances amérindiennes plutôt que vers celle du joug et de la soumission par la force.  Son manuscrit relatant ce séjour (« Brief Discours des choses plus remarquables que Samuel Champlain a reconnu aux Indes Occidentales ») a été offert à Henri IV.  Il ressemble par certains aspects à un rapport d’espionnage préparé à l’intention de la couronne de France.

            En 1603, nous retrouvons Champlain à Tadoussac où se noue le premier traité franco-amérindien.  Puis de 1604 à 1607 il est présent en Acadie où il participe au premier établissement français.  Il y explore et cartographie toute la côte de l’Acadie et de l’actuelle Nouvelle-Angleterre.  (Il est considéré comme le meilleur cartographe des Amériques de son époque (Heidenreich et Dahl, p. 312-333)).  De 1604 à 1607, Champlain recherche un endroit propice pour de futurs établissements français.  Lors de ces explorations du littoral, il a eu à subir à quelques reprises, la réaction hostile des populations amérindiennes.  Il décide alors de fonder sa colonie à l’intérieur des terres.  Il fonde Québec, en 1608, dans la vallée du St-Laurent, auprès des peuples de l’alliance de 1603.  Cet établissement colonial servira de base à la fois pour la « traite des fourrures » (expression consacrée pour désigner le commerce des pelleteries à l’époque coloniale) et pour lancer de nouvelles explorations afin de trouver un passage vers l’Asie.

            Entre 1608 et 1635, Champlain a multiplié les démarches afin de nouer les soutiens politiques, économiques et sociaux nécessaires dans le but d’assurer la pérennité de la colonisation française en terre d’Amérique. D’une part il est retourné à maintes reprises en France, d’autre part il a oeuvré à l’extension des alliances franco-amérindiennes et soutenu ses alliés amérindiens contre leurs ennemis.

            L’histoire traditionnelle laissait l’impression qu’entre les explorations et tentatives d’implantation de Jacques Cartier (1534-1542) et les établissements français de l’Acadie et de Québec (1604- 1608), il n’y avait rien, ou si peu.  Les recherches récentes nous amènent à découvrir un XVIè siècle beaucoup plus dynamique.  De multiples tentatives d’implantation françaises, anglaises, espagnoles, etc. et surtout des milliers de Français, des dizaines de milliers (Bretons, Normands, Basques, Picards, Poitevins, Aunisiens, Saintongeais, etc.) pêcheurs en particulier, chasseurs d’animaux marins, sont venus dans les eaux du golfe et le long de la côte de l’actuelle Nouvelle-Angleterre, au cours des décennies précédant l’établissement sur les rives du St-Laurent.  Les archives notariales de Bordeaux, et de plusieurs villes portuaires de France et d’Europe ont commencé à révéler un golfe du St-Laurent constituant un pôle d’activité européen comparable à celui du golfe du Mexique et de la mer des Caraïbes (Travaux de Laurier Turgeon et travaaux de Bernard Allaire en particulier).

            La pêche, la récolte des animaux marins (baleines, phoques, morses, etc. afin d’en prélever les graisses constituant le combustible qui éclairent les lampes européennes), ainsi que le commerce des peaux et fourrures étaient des activités saisonnières.  Elles ne nécessitaient pas à tout prix des établissements permanents.  Des décennies de relations interculturelles entre peuples amérindiens et Français en particulier, mais aussi avec d’autres Européens, avaient familiarisé plusieurs peuples amérindiens du littoral, mais aussi en avait fait des victimes du « choc microbien ».  Au contact des Européens, qui allaient et venaient, apportant plein d’articles utiles (lames de couteaux, haches, hameçons, chaudron de cuivre, textiles, etc...), les épidémies se sont multipliées au sein des populations amérindiennes, les affaiblissant.  Cet affaiblissement s’est avéré un des facteurs importants des réussites coloniales anglaises et françaises au XVIIè siècle, (inversement, le trop grand nombre et la trop grande puissance des Amérindiens avant les épidémies ont été un facteur important des échecs des tentatives de colonisation du XVIè s.).

            Au tournant du XVIIè siècle, une fenêtre d’opportunité, un ensemble de facteurs se sont liés, et ont permis la réussite de l’implantation coloniale dans la vallée du St-Laurent, c’est-à-dire la naissance d’une Amérique française (Allaire, p. 50-60). Ces facteurs sont:  la présence d’une volonté coloniale sous Henri IV (couplée à une guerre entre l’Angleterre et l’Espagne); la présence d’un homme de terrain expérimenté, Samuel Champlain qui s’attache à entretenir de bonnes relations avec les peuples amérindiens voisins; le développement d’une demande en France pour des fourrures, abondantes dans l’hinterland entourant la vallée du St-Laurent; la disponibilité de données géographiques et cartographiques de plus en plus précises concernant le réseau hydrographique du St-Laurent (en cherchant un passage pour l’Asie, on balise le bassin du St-Laurent); et enfin, la disparition des Iroquoiens du St-Laurent entre la tentative d’implantation de Cartier en 1541-1542 et l’alliance franco-indienne de Tadoussac en 1603.

            Samuel Champlain peut à juste titre être considéré comme le fondateur de la Nouvelle-France.  Frank Lestringant écrit à son sujet qu’il est le « premier Américain né en France (p. 234) », ce qui est tout à fait exact et m’amène à poser deux commentaires.  Le terme « Américain » est actuellement utilisé de manière inappropriée, lorsqu’il sert à ne désigner que les « Étatsuniens ».  De la même façon que le terme « Européen » peut référer à un Français, à un Allemand, à un Italien, le terme « Américain » devrait servir à désigner aussi bien un Mexicain, qu’un Québécois, qu’un Brésilien ou un résident des États-Unis. Le terme « Parlement européen » ou « Gouvernement européen » désigne une entité supranationale, de la même façon le terme « gouvernement américain » ne devrait pas servir à désigner le « gouvernement étatsunien ».  Pour la diversité culturelle il est souhaitable qu’il y ait une polyphonie de « cultures américaines », où la « culture étatsunienne » ne serait que l’une d’entre elles, entourées des cultures mexicaines, cubaines, brésiliennes, etc.

            En second lieu, dans notre contexte du XXIè siècle où la mondialisation se produit de plus en plus en temps réel, il est de moins en moins adapté de penser et de se penser en terme de « ou bien, ou bien » (« ou bien indépendant, ou bien dépendant », « ou bien Allemand, ou bien Européen », « ou bien vainqueur , ou bien vaincu ».  Il est de plus en plus approprié de penser d’une manière dialogique, en termes de « à la fois / et » (Morin, 1986, Wilden, 1973).  Je suis à la fois indépendant et dépendant, c’est à dire interdépendant.  Je suis à la fois Allemand et Européen (peut-être beaucoup plus Allemand qu’Européen pour certains et beaucoup plus Européen qu’Allemand pour d’autres).  Je suis selon le cadre de référence utilisé, à la fois vainqueur et vaincu, c’est-à-dire que je fais partie d’une collectivité ayant des attributs qui dans certaines situations la placent en situation privilégiée et dans d’autres en situation de dépendance.  Une collectivité participe à des réseaux d’échange et de communication, tissant des liens, créant des cultures.

            « Champlain, la naissance de l’Amérique française » présente une vision d’un XVIè siècle dorénavant beaucoup plus actif, en matière d’échanges et de contacts.  On y découvre une Amérique française plus dynamique, plus ouverte qui somme toute s’inscrivait à la fois dans les réseaux français et européens de compagnonnage (Carpin), de commerce (Allaire, Turgeon), de relations internationales (Barbiche, Beaulieu, Jaenen, Taillemite, Moureau, etc.). On y découvre de nouvelles hypothèses concernant les épidémies (Larocque), des articles traitant des écrits et des cartes géographiques produites par Champlain (Heidenreich et Dahl, Giraudo, Gagnon, Berthiaume, Glénisson), des textes traitant de sa gestion de la colonie (Dickenson, Martin). Il y a enfin quelques textes plus anecdotiques autour du personnage Champlain et des activités de commémoration, comme dans la majorité des projets dont l’un des objectifs est de commémorer.

 

Quelques références:

-Allaire, Bernard (1999) Pelleteries, manchons et chapeaux de castor, les fourrures nord-américaines à Paris 1500-1632, Sillery, Septentrion, 304 p.

-Braudel, Fernand (1984) Le monde de Jacques Cartier, l’aventure au XVIè siècle, Paris, Berger-Levrault, 317 p.

-Carpin, Gervais (2001) Le Réseau du Canada, étude du mode migratoire de la France vers la Nouvelle-France (1628-1662), Sillery, Septentrion, 552 p.

-Havard, Gilles, Vidal, Cécile (2003) Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 560 p.

-Havard, Gilles (2003) Empire et métissages, Indiens et Français dans le Pays d’en Haut 1660-1715, Sillery, Septentrion, 858 p.

-Morin, Edgar (1986) La connaissance de la connaissance, Méthode III, Paris, Seuil, 246 p.

-Wilden, Anthony (1983) Système et structure, essais sur la communication et l’échange, Montréal, Boréal expresss, 685 p.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

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Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

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