Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ndlr. Nous remercions  vivement le « Bulletin de Psychologie » et son Directeur, M Pétard, qui nous autorisent à reprendre dans le ‘Cahier des Lectures MCX’ cette note de lecture rédigée par Xavier de Viviés, publiée initialement dans le n° 475, (tome 58-1, 2005) de ce  Bulletin. On verra que ce texte, rédigé initialement à l’intention de psychologues, concerne aujourd’hui un très large public, attentif àl’ingénieuse Intégration transdisciplinaire’ qui caractérise l’œuvre de H Simon..

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            Une Ingénieuse Intégration Transdisciplinaire : On ne présente plus Herbert Simon aux psychologues. Ses travaux sur la résolution de problème, le choix qu'il a fait d'appréhender l'esprit humain comme un système qui traite des symboles, les conséquences que ce choix a entraîné, notamment sur le recours à la modélisation informatique de la cognition humaine, tout cela fait partie de la culture de notre discipline.

Certes les jugements que les uns et les autres portent sur ces travaux sont très contrastés. La psychologie cognitive a très largement profité des concepts développés par Simon, ce qui s'est traduit notamment par l'adoption d'une équivalence fonctionnelle entre la cognition humaine et l'ordinateur ; d'autres courants de la psychologie ont au contraire reproché à Simon d'avoir induit cette vision de l'esprit humain, trop mécaniste pour être honnête. Ces opinions sont bien ancrées. Elles se réfèrent à des publications souvent relativement anciennes·, voire à des commentaires sur ces publications, et elles font tellement partie de notre paysage intellectuel qu'on ne s'interroge plus à leur sujet.

Le premier intérêt de ce livre d'André Demailly est de dévoiler la forêt qu'on se complait à ignorer derrière l'arbre (souvent un frêle arbuste) auquel la plupart d'entre nous associent l'œuvre de Simon. Et cette forêt, on va l'explorer, on va s'y perdre et, chemin faisant, on va apprendre à la connaître. L'une des principales leçons de Simon concerne l'importance accordée aux tâtonnements et aux heuristiques dans la construction de la connaissance, l'importance des processus par lesquels on conçoit et on rend intelligible la réalité, par opposition à l'expression figée de savoirs. Son œuvre, extrêmement riche, ressemble à un labyrinthe et c'est dans cet esprit que Demailly nous invite à rencontrer cette pensée complexe. De l'illustration de la couverture (commune aux autres ouvrages de la collection Ingénium), qui représente un entrelacs de nœuds dessinés par Léonard de Vinci, aux titres des parties ("le cheminement d'une vie", "le dédale d'une œuvre", "les arcanes de la conception" "un réseau de concepts"), en passant par un recours très important aux notes de bas de page qui ponctuent la progression de la lecture comme autant d'amorces de directions nouvelles ou de raccourcis (247 notes pour 200 pages de texte), tout concours à nous plonger au cœur d'un labyrinthe.

Pour dissiper la crainte de se perdre complètement dans cette lecture, il faut préciser d'une part que plusieurs fils d'Ariane sont à la disposition du lecteur (un glossaire, un index thématique des concepts et des auteurs, une bibliographie thématique de H.A. Simon, une bibliographie renvoyant aux autres auteurs cités et enfin un tableau synoptique mettant en parallèle, la vie et les œuvres de Simon avec d'une part les publications scientifiques majeures et d'autre part les évènements qui ont marqué le siècle) ; et il faut préciser en outre que Simon attribue à l'intelligence humaine une propriété particulière : "la docilité", par laquelle on a la possibilité et on accepte d'apprendre, même à partir d'un environnement incertain. C'est grâce à cette docilité qu'on sortira du labyrinthe, non pas hébété d'avoir tourné en rond trop longtemps mais enrichi du chemin qu'on y a parcouru.

Les deux premières parties du livre, ("Le cheminement d'une vie" et "Le dédale d'une œuvre"), retracent le parcours institutionnel et intellectuel de Simon. Sa formation à l'Université de Chicago au début des années 30 est déjà fortement marquée par l'interdisciplinarité puisque, à un cursus de sciences politiques où il suit des cours de mathématiques, sociologie, anthropologie et économie, il ajoute de sa propre initiative, des enseignements d'économétrie, de logique (avec Carnap) ou de psychologie (notamment avec James ou Tolman). La fréquentation des enseignements de Carnap le conduit à se définir à cette époque comme un "positiviste logique", ce qui, ajouté à ses compétences en économétrie, le rapproche des économistes néoclassiques dont les théories reposent sur l'hypothèse d'un "homme économique" qui prendrait ses décisions de façon rationnelle, dans un milieu qu'il maîtriserait totalement.

Une expérience malheureuse de placement financier, associée à la découverte d'un courant opposant au Taylorisme dominant l'économie, une approche en terme de relations humaines, le conduisent à revoir sa position sur la rationalité humaine. Dans sa thèse, qu'il soutient en 1942, il oppose à "l'homme économique" des néoclassiques, un "homme administratif" dont les prises de décisions sont contraintes par des limites contextuelles et par des limites mentales. Les idées présentes dans cette thèse constituent le noyau initial de l'un de ses ouvrages majeurs : "Administrative Behavior" (publié en 1947, puis réédité et enrichi en 1957, 1976 et 1997). Au fil de ces éditions il développe son concept central de rationalité limité, qu'il articule avec d'autres notions qui y sont très fortement liées comme la prise de décision et l'évaluation des décisions, les rapports entre décision et la hiérarchie des organisations. Pour Simon en effet, l'homme est "intentionnellement rationnel mais rationnellement limité". Ces limites sont de plusieurs ordres : contraintes spatio-temporelles qui empêchent une vision globale de la situation, contraintes psychologiques qui limitent le traitement des informations disponibles (attention, mémoire, raisonnement) ou encore, identification de l'acteur à l'organisation à laquelle il appartient. Ces contraintes conduisent "l'homme administratif" à admettre que la réalité qu'il perçoit est une représentation très simplifiée du monde réel, quand "l'homme économique" prétend traiter la réalité objective dans toute sa complexité ; elles le conduisent en outre à choisir une solution satisfaisante au moyen de "règles de flair" (ce qui le dispense d'examiner toutes les alternatives qu'offre le milieu) quand "l'homme économique" cherche à trouver la meilleure solution (ce qui lui impose un traitement exhaustif beaucoup plus lourd en admettant qu'il soit réalisable).

Les questions relatives à la prise de décision au sein des entreprises le conduisent à s'intéresser aux processus de résolution de problème. Cet intérêt est également motivé par l'attention qu'il porte aux travaux des conférences MACY et particulièrement aux contributions de Shannon et Weaver (1949) qui introduit la théorie de l'information, de Mac Culloch et Pitts (1943) qui démontre la possibilité d’effectuer des calculs logiques à partir de dispositifs binaires (les neurones formels) et de Rosenblueth, Wiener et Bigelow (1943) qui souligne l’importance des concepts de but et de téléologie que Simon avait également mis en avant dans sa thèse un an plus tôt.

Il rencontre Newell en 1952 à la suite d’un rapport technique qu’il soumet à la Rand Corporation, dans lequel il suggère de restreindre les calculs que doivent effectuer les programmes d’échec en leur faisant appliquer des « règles de flair » similaires à celles qu’il a déjà évoquées à propos de la rationalité humaine. Ensemble ils vont envisager d’utiliser l’ordinateur, non plus comme un simple manipulateur de chiffres (ce qu’il est encore à l’époque) mais comme un manipulateur de symbole, à l’instar de l’esprit humain ; la conséquence majeure de point de vue c’est que l’ordinateur peut alors servir à simuler l’esprit humain. Ce faisant ils offrent à la psychologie la possibilité de rentrer dans les sciences cognitives par la grande porte (alors qu’elle était absente des conférences MACY), une porte qui s’ouvre sur les processus en œuvre dans la cognition plutôt que sur ses mécanismes sous-jacents (biologiques -Hebb- ou logiques -McCulloch et Pitts). La réalisation de programmes démontrant des théorèmes logiques (British Museum, Logic Theorist) ou résolvant des problèmes (General Problem Solver), outre le fait quelle marque l’avènement de l’Intelligence Artificielle, justifie la pertinence de la simulation informatique du raisonnement humain.

Le livre, le plus connu sans doute des psychologues parmi les ouvrages de Simon, "Human Problem Solving", est le fruit de ces travaux. Il explicite les bases du fonctionnement des "systèmes de traitement de symboles" (naturels ou artificiels), notamment par la constitution d'un "espace de problème" qui correspond à la représentation que le système se fait de la tâche à accomplir, et par l'investigation heuristique qu'il entreprend à l'intérieur de cet espace pour minimiser les différences entre l'état courant et l'état final vers lequel tend le système. A ce niveau d'analyse, la principale différence entre les systèmes naturels et les systèmes artificiels réside dans la nature de "l'espace de problème" : un "espace objectif", donné a priori par le programmeur pour l'ordinateur et un "espace subjectif", implicite et fugace pour l'esprit humain (espace subjectif dont Simon simulera la construction dans son modèle Understand élaboré en collaboration avec Hayes).

En 1969 paraît "The sciences of the artificial", ouvrage capital dans lequel se retrouvent les principaux thèmes présents dans les travaux antérieurs de Simon. Dans cet ouvrage et dans ses rééditions (en 1981 et 1996[i], rééditions enrichies des développements qu'il a apporté en cours de route à ses idées), sont abordés notamment la notion de complexité, la problématique des systèmes naturels vs. artificiels et la science de la conception.

Sa réflexion sur la complexité s'inscrit dans la lignée des travaux sur la simulation de l'esprit humain par les ordinateurs. Les questions soulevées par cette problématique, notamment le fait qu'ils abordent les processus cognitifs, "par le haut" (i.e.: par la fonction qu'ils accomplissent) plutôt que "par le bas" (i.e.: par l'étude des composants biologiques), ainsi que le prescrit le principe analytique du positivisme, le conduisent à aborder la complexité avec un point de vue original. Pour éviter de tomber dans les travers du holisme, qui ne sont jamais très loin des questions relatives à la complexité, il insiste sur un aspect intéressant de certains systèmes complexes (ceux dont l'architecture hiérarchisée et fortement arborescente, peut se décomposer en sous systèmes autonomes et stables), la quasi-décomposabilité. En vertu de cette propriété, on peut se lancer dans une étude objective de systèmes complexes, sans en entreprendre un découpage systématique et sans risquer non plus de conclure à un holisme épistémologiquement douteux.

En ce qui concerne les systèmes naturels et artificiels, ils s'opposent essentiellement par le fait que les premiers ont "un air de nécessité" (ils sont régis par des lois naturelles auxquelles ils doivent nécessairement, se soumettre), alors que les seconds ont un "air de contingence" (ils visent à la réalisation d'une intention -celle de leur créateur- tout en ayant à prendre en compte l'environnement du moment). Cette description a au moins deux conséquences. La première c'est que les artefacts sont soumis, comme les systèmes naturels, aux lois de la nature ; mais ils apportent un plus du point de vue de la compréhension du phénomène étudié car, comme ils constituent une interface entre l'intention de leur concepteur et le milieu externe, il est possible d'analyser leurs comportements en terme d'adéquation à un but et non pas en terme de causalité nécessaire. La seconde conséquence c'est qu'on peut faire abstraction de la complexité des niveaux systémiques sous-jacents d'un système naturel pour l'étudier sous l'angle des sciences de conception, en terme d'adéquation d'un organisme à des "objectifs".

La notion de conception s'articule naturellement à la suite de ces considérations sur l'artificiel et le naturel : concevoir l'artificiel correspond à réaliser "ce qui n'existe pas" en évoquant ce qu'il pourrait être pour satisfaire une intention du concepteur ; appliquée au naturel, la conception revient à expliquer ce qui existe déjà naturellement en le comparant à ce qu'il devrait être s'il visait une fin déterminée.

La dernière partie ("un réseau de concepts") reprend les principaux concepts évoqués tout au long de l'ouvrage (rationalité, adaptation, résolution de problème, conception, découverte). Cette focalisation hors contexte sur certains aspects de l'œuvre présentée dans ce livre fourni des thèmes qui permettront au lecteur de retourner explorer le labyrinthe en suivant des "itinéraires privilégiés", à l'instar d'une ville qu'on peut parcourir pour ses musées, pour ses monuments ou encore pour ses restaurants.

En sortant de cette randonnée intellectuelle à travers plusieurs décennies et trois ou quatre disciplines scientifiques on comprend mieux l'importance du travail de Simon, une importance qu'on peut résumer en paraphrasant Le Moigne qui signe la préface de cet ouvrage. C'est un travail qui se pose en contrepoint du courant épistémologique dominant des sciences occidentales (sciences d'analyse) qui questionnent le monde en "pourquoi" et y répondent en "a cause de". Un travail qui montre qu'il est possible d'aborder la science en terme de "pourquoi pas" et de tenter d'y répondre en terme de "afin de". Une démarche qui suppose de considérer l'importance des relations entre comprendre et faire, qui suppose de remettre en premier plan les sciences de conception, et de revoir le principe de l'analytique addition disciplinaire au profit d'une ingénieuse intégration transdisciplinaire.

Xavier de Viviés


· Human Problem Solving notamment, écrit avec Newell et publié en 1972, qui est quasiment omniprésent, à charge ou à décharge, dans les bibliographie des travaux traitant de la résolution de problème.


[i] Cette dernière édition  est traduite en français dans la collection Folio : voir une présentation à www.mcxapc.org/ouvrages.php

 

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Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

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