Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Voici enfin disponible en français, grâce à l'excellente traduction de N Emboussy, un grand classique du renouvellement contemporain de la critique épistémologique, renouvellement que les académies avaient une fois encore tenu sous le boisseau. Sans doute parce que N. Hanson disparut trop tôt en 1967 dans un accident à bord de son avion qu'il pilotait lui-même : "Une mort romantique, une perte tragique", tragique en tout cas pour la science et pour la culture scientifique. Quarante ans après nous en prenons mieux conscience, en faisant enfin attention à cette réflexion scrupuleuse et passionnée d'un historien et philosophe des sciences qui eut parmi les tous premiers le courage de se demander pourquoi l'Empereur Science était nu, et l'intelligence de le revêtir publiquement préférant le désacraliser un peu plutôt que de diaboliser. " Les Modèles de la découverte se sont rendus célèbres entre autres par l'idée que les faits sont chargés de théorie " (p. XXVI), nous rappelle N Emboussy. Mais N. Hanson ne se laisse pas enfermer dans le débat usuel entre induction (des faits, donnés, aux théories), et déduction (des théories, données ou magiquement révélées, aux faits qui les confirment empiriquement). Il s'attache à suivre le processus cognitif par lequel les scientifiques, en quête d'intelligibilité, élaborent des théories. Qu'il s'agisse du mouvement des planètes (Kepler) ou de la physique quantique (Bohr). " Examinons non pas comment l'observation, les faits, et les données sont construits en systèmes généraux d'explication physique, mais comment ces systèmes font partie intégrantes de nos observations et de notre appréciation des faits et faits et données " (p. 3). Il s'agit, récapitule N. Emboussy, " de mettre les phénomènes dans une organisation intelligible, en sorte que ceux ci puissent être perçus comme allant de soi. Capturer les théories, c'est donc trouver ces modèles organisateurs généraux qui feront que la physique ne semble plus reposer sur des sensations ou de des expériences de niveau inférieur… " (p. XIX). Comment alors sont élaborés ou 'formés' ('Gestalt' ?) ces organisations intelligibles, que N. Hanson appellera des " Patterns " (Terme que N. Emboussy traduira fidèlement par : " modèle structurant, organisateur, configurateur ", notant au passage la parenté du terme 'Pattern' selon N. Hanson et du terme 'Paradigme' selon T. Kuhn, l'un et l'autre exprimant à la fois l'action et son résultat, résultat qui désignera aussi bien le tout que ses parties, note 21, p. XX) ? Décrivant, en historien des scientifiques (plutôt que des sciences) le comportement cognitif des scientifiques transformant leurs théories par des observations et leurs observations par de nouvelles théories, N. Hanson souligne qu'ils ne procèdent guére par déduction ou par induction comme le prétendent les traités d'épistémologie. Ils adoptent une stratégie cognitive plus tâtonnante, moins linéaire, plus récursive, plus téléologique (la quête de quelque forme d'intelligibilité), qu'il appellera plus volontiers la 'retroduction' que 'l'abduction' empruntant les deux termes à C.S. Peirce. Ceci en conceptualisant plus audacieusement me semble t il, le sens du mot retroduction que ne le faisait Pierce : Le sens aristotélicien du terme 'abduction' (qu'utilisait souvent Peirce, privilégiant 'le raisonnement vraisemblable', alors que le mot 'retroduction' chez Hanson privilégie l'interprétation par le raisonnement récursif ou auto référentiel ou chiasmatique : 'la théorie engendre le fait qui engendre la théorie, qui…' ). On voudrait reprendre les pages étonnantes qu'il consacre à la découverte de la trajectoire elliptique des planètes par Kepler qu'il conclut par une formule qu'il lit chez Peirce (C.P. I, p. 31): " Kepler montre son sens logique pointilleux en détaillant l'ensemble du processus par lequel il parvint finalement à la vraie orbite. C'est la plus grande pièce de raisonnement rétroductif jamais construite " (p. 107). Pour rendre compte de cette démarche cognitive à la fois familière et souvent implicite , N Hanson va s'aider du concept anglo saxon de " pattern ", terme qui embarrasse toujours les traducteurs français : On se souvient de la nécessité d' 'angliciser' la belle formule de G. Bateson : " The patterns which connect ". . Le 'pattern', rappelle N. Emboussy, est " quelque chose qui est à la fois un élément et un tout, quelque chose qui induit une action et qui est l'action elle-même, qui est la chose et qui fait que la chose soit la chose " (p. XIX). On croit lire la définition que donne E. Morin de l'Organisaction (Titre de la deuxième partie de 'La Méthode, Tome 1', 1977). Définition qu'annonçait N. Hanson s'interrogeant sur la complexité de la modélisation des observations ( qu'il illustrait par quelques exemples dont celui du dessin intitulé 'ma femme et ma belle -mère', p. 15) : " L'organisation n'est pas en elle-même vue comme le sont les lignes et les couleurs d'un dessin. Elle n'est pas en elle-même une ligne, une forme ou une couleur. Elle n'est pas un élément du champ visuel, mais plutôt la manière dont les éléments sont appréciés. … L'organisation n'est pas quelque chose qui s'enregistre dans la rétine avec d'autres détails. Elle donne pourtant aux lignes et aux formes une organisation. Si elle faisait défaut, il ne nous resterait rien d'autre qu'une configuration inintelligible de lignes. … Le contexte nous donne la clef " (p. 17-18). Dans son introduction, N Emboussy propose de d'éclairer le concept de Pattern en s'aidant de 'l'approche holistique' et de la 'gestalt théorie', de façon éclairante je crois, bien qu'elle ne souligne pas assez la capacité ingénieuse de l'esprit humain (l'ingenium) à 'concevoir et construire' ces 'patterns' que la science créative (en situation de recherche plutôt que d'exposition) doit se proposer de rechercher. Ah que j'ai regretté de n'avoir pas su repérer l'œuvre de Hanson plus tôt, alors que je cherchais à traduire le concept de 'pattern' pour décrire les démarches de la modélisation des processus ! Je retrouve ma timide tentative d'invention du laid néologisme " gestalt patternée " pour l'exprimer dans " la modélisation des systèmes complexes "en 1990, Dunod, (cf p. 47-48). Ce souvenir m'incite à m'interroger sur les raisons pour lesquelles j'ai tant tardé à lire l'ouvrage de N. Hanson, alors qu'il était aisément disponible dans sa version originale anglaise depuis 1958. J'étais pourtant frappé depuis longtemps par l'importance que H A Simon lui accordait, le citant fréquemment et élogieusement dans presque tous ses textes à portée épistémologique depuis 1965, textes qui me sont familiers depuis les années 70. . Je présume que je me disais : Comme aucun des autres auteurs, tant francophones qu'anglophones que je pouvais approcher, ne semblait s'y référer de façon notable, il doit sans doute me suffire de bénéficier de sa réflexion par les lectures que m'en proposait H Simon ? Ce n'est qu'en lisant il y a peu un des derniers articles de H Simon dont j'ai rendu compte il y a peu dans le Cahier des lectures MCX que j'ai été à nouveau sensible à son attention à 'Patterns of Discovery' et que 'je me suis dit qu'il me fallait 'aller voir' et lire ! (cf.http://archive.mcxapc.org/cahier.php?a=display&ID=616 ) Ayant reçu et lu avec admiration l'ouvrage en anglais (aisément disponible en 'paperback'), je me suis interrogé sur les raison pour lesquelles une œuvre aussi manifestement pertinente pour 'le nouvel esprit scientifique' n'était pas encore traduit en français plus de quarante ans après sa première publication. C'est ainsi que j'ai constaté que l'ouvrage venait d'être traduit et publié (en janvier 2001) par une jeune et courageuse maison d'édition, Dianoïa. ( http://editions-dianoia.chez.tiscali.fr/index.htm ) Un étonnement en suscitant un autre, je constate en lisant la présentation fort bien documentée de N. Embassy, qui veille à 'mettre en contexte' l'œuvre de N. Hanson, entre le Cercle de Vienne, L.Wittgenstein, K.Popper, W.Quine, T. Kuhn, P.Feyerabend et quelques autres épistémologues de sa génération, quelques oublis et inattentions surprenants. Comment se fait il qu'il n'ai pas été sensible aux interactions des œuvres de N Hanson avec celle de H Simon (grâce à qui je découvre Hanson), ou d'E. Morin (qui, sans avoir rencontré, je crois, l'œuvre de Hanson, a tant souligné la récursivité des faits et des théories scientifiques). En concluant par l'espoir que " les thèses du philosphe-pilote trouveront de nouveau défenseurs " (p. XXVI), il ne s'aperçoit pas qu'elle en avait déjà trouvé, l'article de H Simon (publié en 2001) que je mentionnais précédemment étant précisément intitulé : " Science… : Searching for Patterns in Phenomena ". Ainsi va la fascinante aventure de la connaissance, de ressourcements en ressourcements, lorsque s'atténuent les effets de modes, et que s'ouvrent et échangent les cultures. En nous ouvrant les cultures francophones à la pensée et à l'œuvre de N Hanson, le traducteur-introducteur de 'Patterns of Discovery' nous aide tous à retrouver la passion de l'intelligibilité dont est porteur pour nos sociétés, notre projet collectif d'intelligence de la complexité.

J L Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.