Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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" Ce livre pose une question bien précise : par delà le découpage de la carte des sciences sociales en disciplines, la société peut elle être étudiée de façon intégrée ? Et il répond par l'affirmative. " D'emblée nous voilà sympathiquement alertée par les premières lignes de ce livre nutritif, documenté et par moment provocant d'un sociologue canadien qui se passionne plus pour la compréhension des problèmes que nous posent à tous les désintégrations de nos sociétés, que pour l'usage scrupuleux des méthodologies assermentées par sa discipline. J'ai hésité pourtant à nous inviter à explorer ce complexe familier qu'est la circulation des biens (qu'étudie l'économiste), des idées (qu'étudie le philosophe) et des personnes (qu'étudie le psychosociologue) à partir de ce livre publié en 1992. Je ne l'ai en effet découvert qu'après avoir rencontré deux ouvrages plus récents de Simon Laflamme : " Communication et Emotion " ( L'Harmattan, 1995), puis " Des biens, des idées, des personnes au Canada, 1981-1995 " (Ed. Prise de Parole & l'Harmattan, 2000). Le premier faisait 'tourner' le " principe d'échange, posant la société comme fondamentalement relationnelle " argumenté par 'La société intégrée', pour reconsidérer les logiques des relations interpersonnelles oscillant sans cesse entre raison et passion.('Essai de microsociologie relationnelle') Le second, se proposant par contraste comme 'un essai de macro logique relationnelle', proposant de ré interpréter en s'aidant de ce 'complexe' de l'interaction des biens, des idées et des personnes en échanges permanents, notre lecture des institutions socio-politiques par lesquelles s'intègre ou se désintègre une société. Le 'principe d'échange' servant ici de fil conducteur pour explorer les transformations en quinze ans du complexe Canada. (Un complexe original que Bruno Théret nous invite aussi à visiter avec attention, à l'heure où nous réfléchissons sur les nouvelles institutions de l'Europe : " Protection sociale et fédéralisme : L'Europe dans le miroir de l'Amérique du Nord : voir ici). Mais il m'a semblé que ces deux explorations étaient plus aisées en s'aidant de la carte dressée initialement par S Laflamme dans 'La société intégrée'. Car il fait l'effort d'assurer de son mieux la critique épistémologique interne de son entreprise, en s'interrogeant sur ce qu'il appelle, improprement peut-être, 'la construction théorique du lien social '(première partie), construction par laquelle il va assurer nos représentations du 'principe d'échange' et de leurs entrelacs avec les notions de communication et de relation. Exercice qui va le conduire à une tentative délicate de 'distinction de la science et de la conscience' (chapitre 4), à partir de laquelle il va s'attacher à re considérer quelques unes des grandes thèses sur la formation et la transformation des relations sociales (Deuxième partie). Lecture caustique, sinon critique de S. Moscovici et de la psychologie sociale, de J Habermas et de 'la théorie de l'agir communicationnel', et plus rapidement et superficiellement, de la socio et de la psycho économie. Ceci pour ouvrir une troisième partie sur le thème " Echange et pouvoir " qui tente de renouveler une question perçue si complexe qu'elle défie encore les scientifiques. La dernière partie propose de récapituler cette lecture de la société entendue comme un entrelacs de biens, d'idées et de personnes en un modèle synthétique que les deux ouvrages suivants vont " faire tourner. Modèle qu'il faudrait transformer en un modèle enseignable, ce qui implique que l'on puisse convaincre bien des enseignants qu'ils pourraient sans crainte le substituer aux modèles fermés et disciplinaires traditionnels qui, seuls, leur sont familiers. Si l'exercice de S Laflamme a le précieux mérite de sa lucidité sur la prise de risque épistémologique qu'il explicite et qu'il assume, son lecteur est bien sûr fondé à poursuivre plus avant cette discussion. Comme les occasions de tels échanges sur la production de " Sciences avec conscience " sont hélas trop rares encore, profitons de l'opportunité. L'argument de l'inséparabilité des échanges de biens, d'idées et de personnes dans nos représentation des évolutions des sociétés humaines est trop convaincant pour qu'on soit tenté de le discuter. En revanche, on est fondé à s'interroger sur le substrat au sein duquel se forment ces entrelacs. Ces échanges se déploient sur une planète, elle-même dans un cosmos, planète riche d'une histoire et d'une diversité géoclimatique complexe ; Ils sont soumis aux multiples contraintes et bénéficient des multiples opportunités des processus éco - biologiques du vivant ; Et ils sont tributaires et bénéficiaires des étranges capacités de l'esprit humain, à la fois dramatiquement limitées (nul ne peut échanger interactivement avec 100 000 personnes), et étonnamment ingénieux et rusé, capable d'inventer les bricolages les plus imprévisibles. N'y a t il pas quelque naïveté à vouloir concevoir la société intégrée en ignorant ces substrats qui participent si manifestement à ces entrelacs d'échanges, lesquels récursivement, transforment à leur tour les substrats sur lesquels ils se forment ? Je m'étonnais en avançant dans ma lecture de l'inattention de l'auteur aux contributions si décisives d'Edgar Morin à notre intelligence des processus d'intégration et de désintégration sociale : Certes, S Laflamme cite très heureusement dés le début une belle page d'E.Morin sur l'organisation qu'il recueille dans le tome 1 de la Méthode (la page 10 - 11) publié en 1977. Mais il n'y fera plus allusion ensuite ( et les deux ouvrages suivants, publiés en 1995 et 2000, l'ignoreront également). Or, outre le tome 1, les tome 2 (1980) et 3 (1985), nous donnent bien des matériaux nous permettant de contextualiser le Principe d'échange, en nous aidant du paradigme de " l'auto- éco- ré- organisation ". Ajoutons que la première 'Somme sociologique' d'Edgar Morin fut publiée en 1984 (Sociologie, ed. Fayard, repris en livre de poche, coll. Point) et que les chapitres de la deuxième partie abordaient spécifiquement ce thème de la formation complexe des sociétés humaines. Mon étonnement se poursuivait en constatant que cette réflexion sur l'intégration des sociétés ignorait aussi les apports de H A Simon à l'économie comportementale ('Behavioral Economics'), lesquels nous permettent de prendre en compte le caractère fondamentalement socio - psychologique des échanges dits économiques de biens et d'idées entre les personnes. Ces caractéristiques 'informationnelles, computationnelles et communicationnelles' des échanges étaient également prise en compte dans le paradigme de l'auto - éco - ré - organisation d'Edgar Morin dés le tome 2 de la Méthode ('L'incompressible paradigme', p. 351). Transformation progressive de l'éclairage peut-être due au changement de projecteur, répondra justement S. Laflamme Son chapitre intitulé 'Distinction de la science et de la conscience' l'immense mérite de témoigner de l'attention qu'il porte à la légitimation épistémologique de son propos'. Loyauté précieuse, certes, mais à trop forcer le trait sur les dangers du scientisme (il ne prononce pas le mot), il s'en protége en séparant la science, affaire du scientifique, et la conscience, affaire du citoyen. Nous savons portant depuis longtemps que " science sans conscience n'est que ruine de l'âme ". Et l'enjeu ne concerne pas que le résultat, la science enseignable, ou disciplinée ; Il concerne surtout aujourd'hui la science en production, " connaissances nouvelles qui transforment les connaissances qui ont permis de l'acquérir " . Sinon au nom de la conscience que nous avons de l'importance de la liberté de création scientifique, ne devrons nous pas laisser les scientifiques faire les pires horreurs ? : Cela commence avec la phrénologie et cela se poursuit avec les médecins d'Auschwitz. Lorsque Edgar Morin nous invite à vouloir " Science avec conscience " (La première édition est de 1982), il nous propose un autre éclairage que celui de leur distinction, plutôt celui de leur conjonction. Je crois d'ailleurs, en avançant dans mes lectures des trois ouvrages successifs de S Laflamme, qu'il ferait volontiers sien cet éclairage morinien de la 'Tension Science & Conscience ", surtout s'il relit les pages qu'E Morin écrivait récemment dans le Tome 5 de la Méthode (2001), sous le titre " Pouvoirs et faiblesses de la conscience ", après avoir relu celles qu'il écrivait déjà 15 ans auparavant dans le Tome 3 (p. 190-198). Cette lecture de l'entreprise originale et stimulante de S Laflamme doit être entendue comme une invitation à un voyage qui nous devient à tous essentiel : Comprendre la société humaine en permanente transformation, sans détruire d'abord sa mouvante complexité. En évoquant quelques-uns des échos que cette lecture suscite en moi, puisse je donner envie aux autres lecteurs de faire leur propre voyage et de se laisser entraîner en d'autres résonances.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.