Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Notre ami, J. Miermont, a transformé le dossier qu'il avait rédigé pour le Programme MCX (Dossier MCX n - V) en un ouvrage que publie le nouvelle collection "Systèmes complexes" (dirigée par P. Bourgine et E. Bonnabeau) sous le titre "L'homme autonome". Pour le présenter dans le Cahier des Lectures MCX, il nous a paru judicieux de reprendre le texte de la préjace que le Pr. André Féline (Médecin desHôpitaux, Professeur de Psychiatrie à la Faculté de Paris-Sud) a rédigé pour présenter cette réflexion transdisciplinaire sur la complexité de l'homme autonome. Nous remercions le Pr. A. Féline et les Ed. Hermès de leur amicale autorisation de reproduction dans le Cahier des Lectures MCX.

Jacques Miermont, médecin, psychiatre et psychanalyste publie "L'homme autonome" avec pour sous-titre "Eco-anthropologie de la communication et de la cognition".

Il reprend là, après l'avoir encore enrichi, le travail de Thèse de Doctorat en Sciences qu'il a soutenu le 18 mars 1993 à l'Université de Droit, d'Economie et des Sciencesd'Aix-Marseille et pour lequel la mention très honorable et les félicitations unanimes lui avaient été acquises.

L'objectif qui guide l'auteur tout au long de ces pages est précis : décrire au mieux ce qui caractérise un système autonome pour atteindre et cerner la notion d'autonomie. Pour cela, il s'appuie sur les domaines de la cognition abstraite et de la communication en passant par la sémiotique générale, les bases biologiques de la cognition et les thérapies familiales systémiques. Comme le remarque Jean-Pierre Desclés, sa démarche est réellement interdisciplinaire : il croise des disciplines différentes (sémiotique, théorie générale de la communication, théorie de l'information, théorie de la complexité, intelligence artificielle, théorie des systèmes, communications thérapeutiques, psychiatrie, psychanalyse...) et les fait interagir afin de dégager desconcepts transdisciplinaires. L'auteur postule que l'autonomie est un des grands concepts unificateurs qui doit transgresser les découpages disciplinaires et doit permettre une réorganisation du savoir selon une toute nouvelle perspective.

Jacques Miermont développe sa démonstration à partir de la systémique, de la cognition et de la communication et puise, à bon escient, dans les recherches synthétiques et épistémologiques de Jean-Louis Le Moigne. Il convoque également pour appuyer son argument des auteurs aussi divers que Peirce, Thom, Newell etSimon, Freud, Bateson, Valéry..., ce qui témoigne de son ouverture intellectuelle et de sa culture scientifique.

Trois démarches sont associées : repérage des indices d'autonomie et des phénomènes auto et hétéroréférentiels qui caractérisent les modes d'organisation et d'interaction des systèmes vivants; examen des relations entre l'autonomie, la sémiotique générale et les données cliniques (à partir des acquis de la psychanalyse); évaluation critique de différents paradigmes (cybernétique, symbolique, connexionniste, communicationnel). Outre l'autonomie, un autre concept, celui d'abduction, traverse l'ouvrage et participe fortement à sa structuration.

En prenant appui sur sa triple formation de psychiatre, de psychanalyste et de thérapeute familial, J. Miermont engage la mise en relation de son expérience clinique et des réflexions et spéculations théoriques permettant d'en mieux rendre compte. Pour cela trois grands axes de recherche ont été poursuivis par l'auteur : l'évaluation des relations entre différentes formes de communication, processus cognitifs et procédures d'autonomisation, l'étude des liens entretenus par les données de la clinique contemporaine avec la sémiotique générale, l'étude du paradigme systémique :intelligence artificielle, sciences de la cognition, science de l'autonomie.

C'est avec détermination et dans un souci constant de n'éluder aucune interrogation fondamentale ou accessoire, que Jacques Miermont s'applique à répondre aux questions épistémologiques que pose la mise en parallèle des phénomènes de communication, des activités cognitives et de l'advenue de l'autonomie. Il met au service de son immense culture une faculté non moins remarquable à aborder des domaines à juste titre réputés difficiles, en particulier ceux du connexionnisme, de l'intelligence artificielle, de la cybernétique et enfin de la pensée.

C'est ainsi que l'auteur aborde la question de la connaissance, de l'intelligence et de leurs strates affectives. I1 insiste légitimement sur le fait que l'esprit et toutes les théories qui en répondent ne peuvent être détachés de paramètres co-dépendants de lui et d'elles : il en est ainsi du patrimoine culturel de l'individu, de son milieu qui conditionne son développement et tout autant des variables tenant aux caractéristiques de la personnalité. A partir de l'idée selon laquelle "l'esprit intelligent" ne peut être considéré comme attribut ontologique indépendant, et empruntant là à l'école de PaloAlto, J. Miermont tente de répondre à la question de savoir dans quelle mesure l'activité intellectuelle peut être assimilée aux performances d'un ordinateur, heureusement traduites en termes d'intelligence "artificielle".

Bien que par tous reconnues dans la pathologie mentale, les distorsions ou altérations cognitives semblent aujourd'hui se dérober à toutes possibilités de systématisation, faute souvent de capacité à saisir objectivement ces troubles pour pouvoir secondairement les formaliser. Il en est ainsi des théories cognitives de l'esprit et/ou de la personnalité centrées sur les processus de différenciation, d'intégration et de catégorisation des représentations mentales et qui, pour certains, s'appuient sur une psychologie du moi d'inspiration phénoménologique, pour d'autres neurodéveloppementale, pour d'autres encore psychodynamique. La notion de multidimensionnalité, sur laquelle chacun s'accorde, ne suffit souvent pas à saisir certains concepts (celui de self par exemple) dans leur caractère unitaire et intégratif.

S'agissant justement des conduites cognitives, J. Miermont les évoque d'abord selon le projet cybernétique (et donc déjà communicationnel) pour lequel il n'y a communication interindividuelle, ou entre l'homme, l'animal et la machine que s'il existe des structures oscillantes qui entrent en résonance entre les entités qui communiquent et donc possèdent des dispositifs isomorphes. On ne peut mettre mieux en relief le concept-clé de l'information possiblement indépendant du système des représentations.

Consacrant un chapitre aux racines biologiques de la cognition, l'auteur envisage successivement les avatars phylogénétiques, ontogénétiques et phénoménologiques de ce domaine scientifique en pleine reformulation. C'est à partir de ces données naturelles qu'il développera ce que pourrait être une architecture des systèmes cognitifs artificiels. Nous ne pouvons que l'approuver lorsqu'il énonce que les sciences cognitives ayant pour objet l'étude des systèmes et des comportements intelligents ont actuellement à connaître des apports de la psychologie, de l'éthologie, de la linguistique, de l'intelligence artificielle, de la philosophie, de l'anthropologie, de la théorie des ensembles. Sachons gré à Jacques Miermont de n'avoir escamoté aucun de ces domaines à chaque fois qu'ils pouvaient apporter des éléments de compréhension et/ou de réponse aux questions soulevées. On comprend alors qu'avant d'aborder les signes et symptômes de l'autonomie, l'auteur ait ouvert un chapitre concernant la sémiotique de la complexité, en particulier celle des systèmes biologiques, psychiques (conscients et inconscients) et sociaux.

L'étude de la complexité des processus de communication conduit l'auteur à celle de la formalisation des processus autoréférentiels, celle-ci amenant naturellement à une exploration des interactions de la cognition et de la communication dans la représentation de ces deux processus. Dès lors, comme l'exprime Jean-Louis Le Moigne, il tient là la pierre d'angle de ces deux arcs-boutants en maîtrisant et en enrichissant le paradigme de l'autonomie; il lui faut encore assurer cette mise en cohésion dans ses trames épistémologiques, en se livrant à une critique permanente de l'appareil conceptuel qu'il met en oeuvre, en demandant aux sciences de la complexité et des systèmes un support paradigmatique à la fois décryptable et ouvert. Qu'il ait, ce faisant, reconnu la fécondité instrumentale de la sémiologie ne surprendra pas puisque cette réflexion sur le signe et le symbole "s'autonomisant" est précisément l'invariant commun aux sciences de la cognition et aux sciences de la communication.

De par la densité de l'édifice conceptuel "cognition-autonomisation-communication" ainsi construit, J. Miermont impressionnera sans doute. Il n'y a pas de références importantes qui aient été négligées. On mesure alors l'étonnante capacité de lecture et de méditation manifestée par son auteur. Que la diffusion de "L'homme autonome"aujourd'hui publié et que le succès qu'on lui promet soient la récompense de ce travail considérable.

André Féline

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Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.