Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Par son titre, le dernier ouvrage de Joël de Rosnay se présente comme un essai de prospective optimiste qu'il faudrait donc ranger dans nos bibliothèques aux côtés de ceux de H. Kahn, d'A. Tofler ou de Th. Gaudin... Option que privilégieront à juste titre les lecteurs de la troisième partie (chapitre 5, 6, 7) "Vouloir l'avenir" (laquelle constitue près de la moitié du livre).

Pour l'originalité de son contenu, il faudrait plutôt le tenir pour une présentation richement documentée des nouvelles technologies de l'information que l'on pourrait qualifier de "cybiontique"; en référence à la théorie de "cybionte, organisme hybridebiologique et mécanique " par laquelle J. de Rosnay organise l'essentiel de son propos : les lecteurs de la fin de la première partie et de la seconde partie (chap 2, 3 4) privilégieront cette interprétation et sauront gré à l'auteur de la masse d'informations qu'il rassemble pour eux sur les développements en cours de l'éthologie entomologique, de la télé-vidéo-matique, de la biotique et de la néobiologie (ou vie artificielle), des technologies (en cours et en projet) qui en dérivent, et des fonctions de "laboratoires portables de simulation" que ces techniques permettent et vont permettre d'assurer.Cette seconde partie sert sans doute à illustrer localement la prospective de la troisième partie, mais elle ne lui est pas indispensable... et elle pourrait tout aussi bien illustrerdes essais de prospective "pessimiste" (c'est précisément pour proposer "au moins un" discours optimiste dans une ambiance trop souvent pleurnicharde que J. de Rosnay a écrit son livre !).

Par son projet enfin, tel qu'il apparaît dans le premier chapitre, ce livre voudrait être un ouvrage présentant "les nouvelles sciences de la complexité" (et, à ce titre il appartient à la bibliothèque que nous constituons collectivement sur ce thème). Peut-être parce qu'il réduit un peu trop systématiquement ces nouvelles sciences à la présentation pédagogique qu'il en donnait déjà il y a vingt ans dans "Le Macroscope", (en y ajoutant quelques pincées de théorie de l'auto-organisation et de théorie du chaos), ses lecteurs s'étonneront du caractère un peu trop exclusivement cybernétique (de premier ordre :"une seule finalité, le maintien de la structure", p. 38) de cette présentation. Présentée sur un ton un peu magistral (qui tranche avec le style très "personnalisé", à la première personne, du reste du livre), cette exposition théorique ne différencie pas assez ce qui relève de la métaphore commode, de l'hypothèse personnelle, et du discours épistémologiquement argumenté : sur le mode interrogatif du "que se passerait-il si... ?", le texte serait sans doute plus convaincant qu'il ne l'est sous le mode affirmatif, voire catégorique. Les "réserves" que l'on peut formuler en lisant ce chapitre n'affecteront guère il est vrai les interprétations que l'on pourra élaborer en lisant les suivants : il s'agit d'un essai personnel et nullement d'une thèse scientifique, un essai qui fourmille d'informations encore rarement rassemblées sous cette forme, et d'idées originales et souvent pertinentes ("apprendre l'homme à l'ordinateur" p. ex.), et qui est plus destiné à catalyser des réflexions qu'à proposer un modèle du "bon" troisième millénaire. Sera-t-il si important que l'homme développe une symbiose efficace avec ses ordinateurs ? Et s'il y parvenait, cette symbiose pourrait-elle être stable ? On est tenté de penser que ces questions sont plus complexes encore, et on remercie J. de Rosnay de nous inciter à les re-lancer, en regrettant peut-être son inattention fréquente aux bases épistémologiques de son propos : mais peut-on être "à la fois au four et aumoulin" ? : J'ai compté au moins quinze concepts "nouveaux" qu'il s'est attaché à former pour mieux "faire voir" son projet. Ainsi progressent les pionniers; à l'intendance épistémologique de suivre... lorsqu'ils repéreront un bon filon. Le risque du pionnier, lorsqu'il arrive "derrière" H. Von Foerster, J. Piaget, H.A. Simon ou E.Morin... est d'oublier qu'il a quelques devanciers qui ont parfois déjà jalonné les itinéraires : décrit-il un nouveau chemin, ou décrit-il différemment un chemin déjà repéré ?

J.L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.