Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Ni vertiges, ni promesses, quoi qu'en assure le titre, mais jubilation de l'intelligence des lecteurs de ces dix huit 'histoires de sciences'. Récits plutôt qu'histoires, récits que nous narrent quelques soirs au coin du feu, ces voyageurs de passage, heureux eux aussi de converser avec un hôte accueillant et attentif.

Réda Benkirane, est ici cet hôte médiateur, qui sait nous rapporter ces récits en nous faisant partager sa passion : "Le désir de comprendre comment … les questions relatives à la science prenaient une importance grandissante dans notre culture contemporaine et représentaient un enjeu majeur en terme d'éthique et de citoyenneté".

Ces dix huit 'histoires de sciences' ne nous révèlent pourtant pas toutes 'les questions relatives à la science contemporaine' et elles n'éclairent que quelques faces des 'sciences de la complexité' : Quatre récits seulement sur les 18 s'y référent explicitement, et le mot 'complexité' n'apparaît que dans huit d'entre eux, évoqués parfois de façon dubitative. "Je n'aime pas le mot 'complexité', qui n'est pas scientifique d'abord mais qui l'est tout de même d'une certaine façon. … Le mot complexité est mal choisi. C'est, je crois, un faux concept philosophique" assure même Michel Serres (p.388), interrogé sur 'les approches scientifiques de la complexité … suscitées par les nouvelles sciences'. A trop vouloir exalter les sciences du singulier, veut-il nous dissuader d'être attentif aux sciences qui enlacent le régulier et le singulier ? Cette insistance à démarquer a priori ce qui sera tenu pour 'scientifique' du reste, à distinguer les 'vrais concepts philosophiques' des autres, l'épistémè de la doxa, la syllogistique de la rhétorique, … cette insistance n'est-elle pas caractéristiques de ce 'scientisme intégriste' dont il veut pourtant, lui aussi, faire le procès (p.399)?

Le lecteur lui accordera son droit à sa singularité et, sans s'y arrêter plus longuement, reprendra sa déambulation dans ces récits, s'attachant plus à enrichir sa culture qu'à évaluer les crédits respectifs des autorités académiques qui jalonnent son chemin. 'Caminante, no hay camino, se hace camino al andar'.

Edgar Morin, dés l'ouverture, l'y invite par son témoignage : "Je n'ai adopté le mot complexité qu'après un certain parcours. … Quand j'ai décidé de commencer 'La Méthode', je ne me suis pas dit que ce serait la méthode de la complexité. C'est la méthode qui m'a fait aboutir progressivement à la pleine conscience du défi de la complexité. J'en suis arrivé à la conclusion que, pour la pensée et l'action, existait cette complexité. … J'ai alors compris que là était le défi, qu'il manquait les instruments conceptuels, un mode de pensée pour traiter la complexité. …" (p.21-22).

Témoignage qui le conduira à nous rappeler ce qui me semble être l'argument principal de cet ouvrage original si bienvenu aujourd'hui : l'appel à "la ré insertion de l'aventure de la connaissance au sein de l'aventure humaine" :

"En dehors de ces polémiques (il vient d'être interrogé sur les polémiques suscitées par la publication du pamphlet 'Impostures Intellectuelles'), le vrai problème est de savoir si les connaissances acquises par la science ne devraient pas entrer dans la culture générale. Je pense que oui. Est-ce que les scientifiques ne devraient pas avoir en plus une culture épistémologique et philosophique? Je pense que oui. Il y a des travaux extraordinaires en épistémologie depuis les années trente - Bachelard, Popper, Lakatos et tant d'autres - que les scientifiques ignorent systématiquement. Qu'est ce que la rationalité ? Qu'est ce que la scientificité ? Personne n'enseigne ces problèmes fondamentaux ! ".

Je recopie cette interpellation un peu longuement parce qu'elle justifie pleinement me semble t il, le projet de ce "livre d'histoires de sciences". La ré-insertion de la culture scientifique dans la culture tout court ne peut plus être d'abord une affaire de journaliste 'vulgarisateur' (i.e. : 'écrivant pour le vulgaire'). Elle passe d'abord par la légitimation socio-culturelle des connaissances que produisent et enseignent les scientifiques, et elle est donc, d'abord, leur affaire. Aussi longtemps que ceux ci ne se considéreront pas tenus à l'ascèse épistémologique de cette légitimation, et qu'ils considéreront qu'ils peuvent écrire n'importe quoi dés lors qu'ils ont appliqué une méthode dite scientifique acceptée par leurs pairs, les deux cultures ne se relieront pas, pour notre plus grande détresse collective. Ces dix huit histoires de sciences aideront leurs lecteurs-citoyens, qu'ils soient praticiens ou scientifiques, à s'exercer aisément à cette 'critique épistémologique interne' qui permet cette intelligence des connaissances que nous sollicitons sans cesse pour agir.

Car ces histoires sont d'abord des témoignages. Ces scientifiques ne nous font pas un cours : judicieusement questionnés par R. Benkirane, ils nous disent leur itinéraire intellectuel, leurs hésitations et leurs doutes autant que leur conviction, et ceci , chemin faisant, en nous livrant, presque par surcroît, quelques uns des nouveaux 'savoirs' qu'ils contribuent à faire émerger dans nos cultures. Si bien que nous pouvons souvent percevoir le processus de l'élaboration critique autant que le résultat formel (les nouvelles 'théories'). Et ainsi, à notre tour, exercer notre propre esprit critique, percevoir ce qui nous semble force et faiblesse dans la légitimation du propos. Propos que nous pouvons dés lors interpréter avec sagesse (re-penser plutôt que croire dévotement), lorsque nous le considérons pour éclairer nos actions et nos réflexions.

Si bien que nous saurons ne pas prendre à la lettre tel propos qui nous assure qu' "il faut entendre la conscience … comme une chose claire et démontrable …" (p.166). Nous pouvons nous interroger encore sur cette étrange capacité de l'esprit humain qui est de nommer, et de tenir pour intelligible, des entités conceptuelles qu'il ne parvient pas à définir ou à construire de façon universellement satisfaisante, telle que la conscience. Etrange faculté qui ne contraint nullement la science et les scientifiques à ne s'interroger sur la fascinante conscience humaine que s'ils la tiennent impérativement pour 'une chose claire et démontrable'. Que le scientifique confesse ses passions personnelles qui le conduisent à vouloir que la conscience soit 'chose claire et démontrable' sera fort légitime , mais que ce propos devienne sous la plume de ce scientifique "une vérité biologique qui se vérifie à tous les niveaux" (p.167) autorise une forte dubitation. Dubitation à laquelle le lecteur-citoyen peut désormais aisément s'exercer, dés lors que le scientifique convient d'abord (p.163) que son propos est subjectivement personnel. Mais pourra-t-il alors le qualifier de 'vérité biologique' ?

Et nous saurons aussi prolonger l'échange avec les scientifiques lorsque, traitant par exemple du "hasard, du chaos et des mathématiques" (I Ekeland), ils font une allusion incidente à "ces grands risques non mesurés comme la question du développement des déchets nucléaire"(p.280). L'allusion a retenu mon attention parce que je suis depuis longtemps scandalisé par l'apparente inattention des institutions scientifiques à la question du traitement et du stockage des déchets radio actifs que nos sociétés continuent à accumuler sur la planète. Cette dramatique carence ne relève t elle pas de 'la légèreté épistémologique' de la culture des scientifiques ? On est tenté de poser la question, et I Ekeland lève ici un coin du voile en notant que 'ce grand risque est non mesuré' (et sans doute non mesurable), ce qui doit dissuader les scientifiques pour qui 'il n'est de science que du quantitatif' de s'y intéresser en priorité .

Ce que le mathématicien ici ne le dit pas explicitement (mais son lecteur présume qu'il le pense !) , est dit ici de façon presque brutale par le biologiste B.Goodwin (" Vers une science qualitative ", p.181), qui conclura : " Nous avons besoin de développer une science qualitative intégrant les aspects quantitatifs, et ce sera le grand défi du XXI° siècle " (p.198). Mais cet appel n'est pas encore suffisamment argumenté épistémologiquement pour être convaincant. Les références usuelles à d'Arcy-Thompson et à R.Thom ne nous livrent qu'un argument d'autorité, mais pas un référent épistémique permettant de légitimer un énoncé scientifique.

Peut-être en demandons-nous un peu trop ici à la plupart des scientifiques qui se livrent ici de façon si conviviale à l'exercice de ces méditations intérieures sur leur propre activité de recherche scientifique ? Ils font déjà l'effort de s'exercer à une 'critique épistémologique interne' (selon le mot de J.Piaget) de leur activité, et ils ne peuvent encore s'attacher tous en quelques pages aux exercices de 'reconstruction des fondements épistémiques' qu'appelle cette critique. Pour certains d'entre eux (E.Morin, I.Prigogine…), cette entreprise n'est-elle pas déjà amplement engagée dans des ouvrages désormais aisément accessibles ?

Paradoxalement, le responsable de cette incomplétude (plutôt que de cette insuffisance), est l'animateur de ce dossier, R. Benkirane, sans doute conseillé de façon trop partiale par les nombreux scientifiques qu'il a consultés. En ignorant ostensiblement la contribution scientifique transdisciplinaire exceptionnelle d'H.A. Simon à cette reconstruction contemporaine des fondements épistémologiques de la science, il nous prive de l'une des 'histoires de sciences' qui révèle le mieux l'émergence contemporaine de ce "Nouvel Esprit Scientifique" qu'appelait G. Bachelard dés 1934 pour restaurer enfin "l'idéal de complexité de la science contemporaine". Dés lors qu'il mettait son entreprise sous l'étendard des sciences de la complexité, pouvait-il ignorer les réflexions épistémologiques argumentées de l'auteur de 'l'Architecture de la Complexité' (1962) et des "Sciences de l'Artificiel " (1969-1996). Ne lui doit-on pas la réouverture de la Science (trop longtemps enfermées dans les seules 'sciences d'analyse de ce qui était') aux 'sciences de conception de ce qui pourrait faire' (ou 'sciences d'ingenium', disait G Vico) ? Cette ouverture paradigmatique va restaurer dans l'activité scientifique la modélisation intelligente par des systèmes de symboles assumés dans leur intelligible complexité, et la réouverture du riche éventail de la rationalité qui ne se réduira plus au seul formalisme pur de la déduction syllogistique. L'heuristique sera désormais aussi noble que l'algorithmique et les systèmes de notations chorégraphiques (par exemple) seront désormais tenus pour aussi légitimes que les systèmes de notation mathématique pour représenter intelligiblement un phénomène perçu complexe.

N'est-il pas étrange qu'aucun des six scientifiques qui ont fait valoir l'histoire de leurs recherches en sciences de la cognition et en intelligence artificielle n'ait fait même une allusion à l'œuvre (et surtout aux propositions, arguments et résultats d'expériences) pour eux contemporaine du Prix Turing d'Intelligence Artificielle (1978) alors que celui ci a régulièrement publié ses travaux dans leur domaine de 1956 à 2000 !

Et n'est -il pas plus surprenant encore que " ce parcours vertigineux de ce que certains des esprits scientifiques les plus fins de notre temps peuvent découvrir et inventer", ait ignoré un chapitre rédigé en 1996, résumant à lui seul de vastes pans de ce même parcours : "Alternative Views of Complexity", (dans la dernière édition de 'The sciences of the artificial').

Que le constat de cette incomplétude ne gâche pas notre plaisir, mais au contraire nous incite à nous ravir de cette chance que livre à 'l'honnête homme' contemporain les dix huit histoires de science qu'a su rassembler R.Benkirane. Si l'entretien avec H A. Simon manque, les dix huit autres sont plus que nutritifs. Je ne peux reprendre ici le sommaire, mais au moins mentionner les auteurs : Cinq d'entre eux s'intéressent surtout aux domaines de l'intelligence artificielle et des sciences de la cognition (N.Gershenfeld, D.Mange, J.L. Deneubourg, L.Steels, C.Langton), trois aux domaines de la biologie (F.Varela, B.Goodwin, S.Kauffman), deux aux domaines de la physique (B.Derrida, Y.Pomeau), deux aux domaines des mathématiques (I.Ekeland, G. Chaitin), trois aux domaines de l'astrophysique-cosmologie (J.Barrow, L.Notale, A.Linde), les trois derniers pouvant être présentés sous la bannière de l'épistémologie (M.Serres, I.Prigogine et E.Morin). Et je peux sans risque assurer au lecteur pensif qu'il ne sera pas déçu de cette déambulation dans le labyrinthe des sciences de la complexité. Même s'il regrette des manques, même si le ton parfois trop catégorique de tel auteur l'irrite, il enrichira certainement sa culture d'honnête homme. Et s'il est scientifique s'affichant compétent dans plusieurs des domaines explorés, il trouvera d'autres regards sur des questions qu'il connaît bien, et il pourra ainsi s'exercer à affûter sa propre intelligence de ses connaissances.

Ajoutons, et ce n'est pas là un des moindres mérites de ce livre que R.Benkirane s'est attaché à rédiger une bibliographie intelligemment annotée et commentée, couvrant non seulement les références des auteurs rencontrés, mais aussi nombre d'autres presque toutes fort bienvenues (ce qui a avivé mon regret de constater son apparente ignorance des contributions de H.A. Simon à son projet). Un index un peu léger à mon gré, complète ce dossier. Il permet de diagnostiquer le trop petit nombre de concepts communs aux différents auteurs. Diagnostic qu'il faudra examiner avec plus de soin, ce qui nous permettra d'avancer de façon plus assurée encore dans le champ des nouvelles sciences de la complexité.

'La Science, aventure infinie … ": Ce livre fort bien présenté et édité, nous vaut le vif plaisir de la vivre un instant, assez pour souhaiter connaître bientôt de nouvelles expériences, sans vertiges mais avec jubilation.

                                                                                                                                               J.L. Le Moigne. Nov. 2002

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.