Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Le titre de ce livre m'a semblé adéquat après en avoir terminé la lecture. Je ne sais s'il pousse à son achat ce qui est dommage car il a un contenu fort intéressant. Pour beaucoup en effet, la médiation est une entreprise limitée de conciliation entre deux ou plusieurs parties. Le concept du tiers peut aussi prêter à bien des interprétations. Or l'ambition de ce livre est tout autre. "Qu'attendre de l'intervenant social dans une société de consommation ? " aurait plus éveillé ma curiosité et n'aurait nullement déçu mon attente.

Il faut par ailleurs savoir qu'il s'agit d'un livre fort dense et fort érudit qui apporte de nombreux éclairages sociologiques, politiques, anthropologiques à son thème principal qui est un questionnement sur la faisabilité et les fondations théoriques d'un travail social digne de ce nom. La réponse est que ce travail est faisable et même nécessaire, mais qu'il doit se dégager des solutions scientifiques et des pratiques spécialisées. Il doit s'inspirer d'une épistémologie constructiviste qui complexifie au lieu de simplifier, qui sait contrôler l'urgence car, celle-ci résolue, le problème profond que contient la demande n'a plus de raisons d'être entendu, qui sait faire confiance aux demandeurs d'aide en interrogeant derrière leurs allégations de panne, d'impuissance, le récit singulier qui les a fait choisir cette solution, mais qui, à nouveau raconté, peut leur faire en rêver d'autres. Toutes données dont Bruno Tricoire a trouvé la confirmation dans sa pratique de formateur et d'intervenant et pour lesquelles il se reconnaît une grande dette à Yves Barel et Jean-Louis Le Moigne.

Au-delà de cette thèse principale qui s'appuie sur des schémas ingénieux et se concrétise par de courtes descriptions d'intervention, on trouvera dans ce livre, du fait même de son exhaustivité, nombre de propositions qui pourront instruire utilement le lecteur et le pousser vers des approfondissements. On pense à l'individualisme méthodologique, à l'histoire auto-réfléchissante, au couple dialectique et dialogique, aux vertus de l'indécidabilité et aux pièges de l'impasse axiomatique. Extrêmement important nous semble aussi le rappel du travail de Marcel Mauss, et aussi de celui de l'équipe du M.A.U.S.S. et de mon homonyne Alain Caillé sur l'éthique et la problématique du don , notions qui me semblent essentielles du fait de leurs actualisations dans le rapport d'aide et le lien fort qu'elle ont avec les concepts de loyauté intergénérationnelle de Boszormenyi-Nagy et de victime sacrificielle de René Girard.

Il s'agit donc d'un livre à lire lentement et à méditer parce qu'il contient beaucoup d'informations, à méditer particulièrement par le travailleur social, mais aussi tout intervenant professionnel, psychothérapeute ou enseignant, car toute relation créative se place sous le signe de l'introduction dans la relation du tiers exclu dans la définition officielle du contexte. Seuls le dialogue imprévisible avec ce tiers, la mise en évidence de cet " objet flottant " peuvent changer la donne et établir entre aidants et aidés une relation équilibrée de partenariat, de co-création. Il m'aurait plu que soit signalée l'aide que je trouve considérable du langage analogique pour sortir des pièges dialectiques que nous tend le langage digital qui nous conditionne au quotidien et nous incite à exclure le tiers de notre discours.

Philippe Caillé

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.