Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Et "retraçant la genèse de cette opposition, Vincent Jullien (veut) démontrer avec clarté, exemples à l'appui, que rien ne la justifie, et que, pis elle est dangereuse ". L'historien des sciences va se charger de la démonstration, l'essayiste va se charger du jugement moral et de la recommandation politique.

Double jeu, plutôt qu'Agent double, mais puisque l'auteur annonce loyalement la couleur, son lecteur pourra ne pas se laisser prendre au jeu des changements subreptices de registres : celui de l'historien, scientifique scrupuleux, et celui de l'essayiste, plaidant pour que l'on ne jette pas le bébé (ici les corporations de chercheurs scientifiques) avec l'eau du bain (ici les images des sciences dans la société contemporaine, "souvent rébarbatives et malfaisantes ").

Son lecteur n'est guère tenté pourtant de tenir le propos de l'essayiste pour une ruse habile visant à convaincre le citoyen qu'il faut consacrer de plus gros budgets à la recherche scientifique, tant il sent l'auteur habité par une conviction profonde : On ne peut ni ne doit séparer, en aucune façon et sous aucun prétexte, culture scientifique et culture tout court. Il ne s'agit pas ou plus d'une Alliance , ancienne ou nouvelle, il s'agit d'un seul creuset dans lequel se fondent de merveilleux alliages. Paul Valéry nous le disait déjà il y a un siècle : "Science et art sont choses inséparables " (Cahier III, 779). Thèse que ce lecteur fait si volontiers sienne avant même d'avoir ouvert le livre, qu'il ne peut que se réjouir de la voir développer par un historien des sciences autorisé (V.Jullien préside la Société française d'histoire des sciences et des techniques).

La démonstration de l'historien est si chatoyante, mêlant de multiples récits bien souvent oubliés dans toutes nos cultures (qu'elles soient scientifiques ou générales) que, même si l'on n'est pas convaincu in fine par la formulation que l'auteur donne à sa thése, on le lit avec un vif plaisir. Chacun d'eux suscite quelques résonances intérieures, avivant l'attention et la curiosité, excitant parfois la critique devant tels ou tels oublis qui semblent bien partisans : On cite Descartes mais on ignore l'œuvre scientifique de Léonard de Vinci, on cite Hilbert, mais on ignore Brouwer, etc. … Je ne peux ici que mentionner la richesse de ce florilège, n'osant choisir le récit le plus convaincant. Récits dont la lecture suscite deux interrogations auxquelles V.Jullien, emporté par son propos, ne semble pas vouloir prêter attention.

- Que la question des rapports entre science et techniques soit traitée en 3 pages surprend déjà un peu, d'autant plus que la réponse proposée est par trop passe-partout : la technique serait l'affaire des politiques et pas des scientifiques, donc les sciences ne sont pas concernées : ce sont "des problèmes très distincts de ceux que j'ai tenté d'aborder ". L'esquive est si habituelle de la part de tant de scientifiques que l'on se résigne. Mais que les sciences de l'homme et de la société soient ostensiblement ignorées et semblent être étrangères à l'unité des sciences, est plus intriguant, d'autant plus qu'on ne nous dit pas les raisons de cet ostracisme à l'égard de la paléontologie, de la linguistique ou des sciences de la cognition. Ne soyons pas surpris non plus de l'inattention aux sciences fondamentales d'ingénierie ou d'ingenium , dont le XX° S. a pourtant vu la fascinante renaissance.

Je crois que l'on comprend les raisons de cette inattention en observant la peur qu'ont encore la plupart des historiens des sciences, de s'interroger sur la capacité des sciences à s'exercer à leur critique épistémologique interne. En positivistes prudents, ils ne veulent s'interroger sur ce que les scientifiques ont fait et comment ils l'ont fait, sans se demander ni pourquoi ils l'ont fait, ni ce qu'ils auraient pu faire "aussi bien".

- Tous ces exemples mettent en scène non pas des sciences (agents simples ou doubles), mais des chercheurs scientifiques qui présentent manifestement les même caractéristiques que les autres êtres humains. L'auteur le souligne éloquemment dans un paragraphe qu'il intitule fIntelligence sans frontièresf : Il n'y a pas d'esprits faits a priori pour la science.. Mais la thèse qu'il va argumenter se définira toujours par "les sciences ", et jamais par "les scientifiques ". Il définit ainsi une sorte de patrie autonome appelée "Les sciences" dont les seuls ressortissants sont implicitement les scientifiques, lesquels semblent habilités à déléguer à leur patrie "Les sciences" toutes leurs responsabilités socio-culturelles et politiques. "It is not my problemf disent volontiers les chercheurs anglo-saxons ! De ce subreptice glissement va résulter un malaise pour l'interprétation du propos. Les données factuelles sont établies par l'examen des comportements des scientifiques, mais l'interprétation de ces données est attribuée à la patrie "Les sciences". Et les citoyens étrangers à cette patrie désireux de vivre en bon voisinage avec elle devront s'adapter eux seuls, car la patrie "Les sciences ne peut s'adapter, et ses ressortissants, les scientifiques, ne sont pas invités, eux, à faire de leur coté un effort pour s'adapter.

C'est, je crois ce qui suscite les hésitations du lecteur abordant les pages que l'essayiste consacre à plaider sa thése : Pour faire aimer par les citoyens les sciences telles qu'il les décrit en leur montrant qu'elles peuvent et devraient être aussi capables que les arts, les lettres ou la philosophie, de devenir "occasion de plaisir et de beauté ", il veut les convaincre qu'ils doivent faire l'effort d'accepter la science telle qu'elle est ; autrement dit, telle que les scientifiques aujourd'hui la font.

Il ne considère pas un seul instant la nécessité de cette ascèse intellectuelle à laquelle les scientifiques devraient, plus encore que les citoyens, s'astreindre pour donner avec humilité un sens civilisateur à leurs explorations tâtonnantes. Le but de l'enseignement de la science dans les lycées n'est peut-etre pas de faire aimer la science par les citoyens (afin qu'ils consentent à augmenter les budgets de la recherche scientifique), mais d'inciter chacun, y compris les scientifiques, à "travailler à bien penser ". Ne vaudrait-il pas mieux le rappeler avec insistance ?

La responsabilité des scientifiques dans le désamour de la science qu'ils assurent ressentir dans la société contemporaine, n'est elle pas considérable ? Leur inculture épistémologique n'est elle pas scandaleuse ? La culture scientifique des citoyens est-elle réellement plus pauvre que la culture philosophique des scientifiques ? Qui devrait le premier, ici montrer l'exemple ? Qui osera interpeller la communauté et les institutions scientifiques ? Suffit il vraiment d'appliquer une méthode dite scientifique élaborée avant et ailleurs, pour légitimer la scientificité des énoncés que l'on produit et enseigne ?

Puis je illustrer cela par un bel exemple qu'évoque judicieusement V. Jullien, p.288. Il cite le cas d'une institutrice enseignant l'addition en ajoutant deux pommes à un tas de trois pommes. Une élève l'interrompt en demandant "pourquoi on utilise une croix pour l'addition et d'où vient ce signe ? " "Question superbe ", dit il très justement. Mais bien sûr, la maîtresse tiendra cela pour impertinence, perturbant la leçon et enverra l'élève au coin … où elle apprendra "en un éclair à détester les mathématiques ". Il s'indigne alors de la méconnaissance par cette institutrice de l'histoire très complexe de l'évolution des notations mathématiques. Mais il n'observe pas que cette institutrice n'a jamais été elle-même informée de cette histoire, et surtout des raisons qui font que cette histoire (encore fort imprécise au demeurant) était importante pour comprendre ce que l'on fait lorsque l'on additionne. Connaît-il beaucoup d'enseignants du supérieur et de chercheurs scientifiques qui aient eu à réfléchir à cette "question superbef? Ont ils eu à l'évoquer au fil de leurs études ? Qui s'est assuré qu'ils pouvaient et surtout qu'ils devaient, s'interroger utilement sur la formation et la légitimation des systèmes de symboles mis en œuvre dans l'exercice de la pensée ?

Dans la crise des rapports de la science et de la société sur laquelle chacun se lamente depuis Hiroshima, qui va enfin nous dire que la balle et dans le camp des scientifiques ? Aussi longtemps qu'ils ne s'exerceront pas à la permanente critique épistémologique interne de leur discipline, et qu'ils préfèreront leur développement de carrière à court terme au développement, non pas de leur petite discipline, mais de l'aventure de la connaissance au sein de l'aventure humaine, peut on espérer que la culture scientifique aidera les sociétés à dévier "les puissants et néfastes courants qui animent et semblent emporter notre civilisation " ?

En concluant par "un pessimisme profond ", sa belle exploration du labyrinthe de l'histoire des sciences dans les civilisations humaine , "aventure infinie ", l'essayiste ici n'épuise peut-être pas toutes les ressources que lui livrait l'historien. Mais il propose à ses lecteurs que je souhaite nombreux plus encore que critiques, une autre "question superbe ". "Je t'inventerai des mots insensés que tu comprendras "…Le chant de Jacques Brel qu'il reprend pour son lecteur, n'est il pas cette invitation à nous engager tous dans cette aventure infinie ? L'histoire nous dit combien cette aventure est plausible et réaliste "exploration du champ des possibles " . S'ils l'ont fait, ne pouvons nous le rêver, et le rêvant, ne pourrons nous le faire encore ?

Alors avec l'historien, nous relirons G.Bachelard nous rappelant "l'idéal de complexité de la science contemporaine : apprendre à restaurer aux phénomènes toutes leurs complexités ".

J.L.Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.