Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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David COLANDER (ed.)- Complexity and the history of economic thought. Perspectives on the history of economic thought, Routledge, London, 2000, ISBN  0 415 13356 4   (hbk), 249 pages. - The Complexity Vision and the Teaching of Economics, Edward Elgar Publ. UK.  2000, ISBN 1 84064 252 1, 307 Pages 



            Au moment où en France, les porte-parole les plus autorisés des sciences sociales s'en prennent «au concept de complexité, qui se répand, … commodité de théoriciens empêtrés et dernière ruse des libéraux pour taxer de simplisme les analyses qui les dérangent[1]", des enseignants en sciences économiques américains tentent, à l'inverse, de secouer la chape de l'orthodoxie néo classique et libérale qui semblait pétrifier leurs manuels et leur culture, en en appelant à «l'approche par la complexité, qui est raisonnable et qui peut changer la façon dont l'économie est enseignée et pensée".

 

            David Colender, l'auteur de cette formule a su mobiliser ces dernières années, un certain nombre de ses collègues sur cet argument, en veillant à assurer la diversité idéologique de ces concours. Concours grâce auxquels il peut publier ces deux ouvrages collectifs qui témoignent de cette attention à la complexité des phénomènes socio économiques que les sciences sociales du siècle dernier (Le XXiéme ) avaient préféré ignorer, lui préférant une simplicité formelle qu'elles tenaient pour un gage de haute scientificité. Simplicité qui avait par surcroît l'avantage apparent de simplifier la tâche des enseignants (plus que celle de leurs étudiants, qui savent d'expérience que «ce qui est simple est faux".. 

 

            Le premier, judicieusement, est destiné à rassurer les tenants de l'orthodoxie de la science économique, discipline qui a tant peiné pour garantir son autonomie et sa respectabilité académique. Il est consacré à une mise en perspective originale de l'histoire de la pensée économique. Peut-être ne s'était-on  pas souvent aperçu qu'elle désirait ardemment aborder la complexité des problèmes ? Mais le désirait elle vraiment ? Si elle ne le faisait guère, ce n'était pas de sa faute, nous assurera-t-on, c'était seulement parce qu'elle ne disposait pas des outils adéquats et notamment des progrès des technologies informatiques «qui vont probablement changer la nature de la discipline" (p.11).

            Et aujourd'hui les travaux originaux que développe l'Institut de Santa Fé (et quelques autres : I.Prigogine, etc. …) sur les mathématiques du non-linéaire et les simulations informatiques qu'elles facilitent, nous apportant ces nouveaux outils, ne vont ils pas nous permettre de labourer enfin de façon fructueuse un champ dont  les anciens avaient déjà identifié la fertilité mais que faute de robustes charrues systémiques, ils ne pouvaient labourer qu'avec de pauvres bêches réductionnistes, si bien que leurs rendements étaient bien médiocres ?  Cette explication rassurante est présentée de façons plus diplomatique, mais je crois que je ne trahis pas l'argument par cette métaphore agricole.

 

            L'interet manifeste de la démarche est de nous inciter à lire ou à relire des auteurs parfois bien oubliés par l'orthodoxie, tel Ch. Babbage (1791-1871), inventeur du premier "computer", qui fut sans doute un des pionniers de l'économie industrielle contemporaine (H.A. Simon le soulignait pourtant dans sa Conférence Nobel, 1978). Relire aussi d'autres auteurs moins oubliés, dont on peut renouveler l'interprétation. Ainsi K.Marx, A. Marshall, F. Hayek et l'école autrichienne, ... L'histoire nous invite enfin de faire un nouveau détour par Darwin et le néo darwinisme, ce qui permet de nous enrichir des travaux contemporains sur l'économie évolutionniste et la nouvelle bio économie.

            Et, plus surprenant et fort bienvenu ici, une invitation à lire le logicien-sémiologue-philosophe C.S.Peirce, et même le  sociologue allemand contemporain N.Luhman dont on sait les recherches originales sur les processus autopoïétiques au sein des systèmes sociaux. Sélection bien arbitraire sans doute, mais ne gâchons pas notre plaisir : il y a là quelques repères stimulants qui méritent le détour et qui témoignent en effet de la permanence dans la pensée économique de la (sub)conscience  de l'irréductible complexité des phénomènes socio économiques.

 

            Cette histoire pourtant nous laisse un peu perplexes, réduisant par trop la discipline à sa ou ses  méthodologie(s). : «L'histoire de la science économique a été une histoire de combats méthodologiques" (p. 5) assure D.Colander. Serons-nous rassurés en apprenant que la science économique aurait pu être pionnière dans l'étude des systèmes complexes si elle avait disposé des méthodes que nous livrent depuis peu  les formalismes du Non Linéaire ? L'inattention de tous les auteurs à la légitimation épistémologique des méthodes par lesquelles hier comme demain se définit la science économique, laisse pensif. Une fois de plus va t-on tenir pour scientifiquement validées des propositions établies à l'aide de méthodes formelle établies avant et ailleurs ? Ces algorithmes résolutoires qu'établissent les nouvelles sciences de la complexité (algorithmes génétiques, théories des automates cellulaires, théories du chaos, etc. ...) peuvent certes être de fécondes heuristiques  exploratoires pour l'étude des phénomènes économiques, et à ce titre épistémologiquement légitimes. H.A. Simon nous le montre en de nombreux textes depuis 40 ans. Mais peuvent ils prétendre à la vertu explicative de lois mathématiques faisant nécessité ?

 

            Le témoignage le plus manifeste de cette surprenante inattention épistémologique des économistes méthodologues nous est donné par un silence qui est trop ostensible pour être un oubli accidentel. Depuis un demi-siècle, la discipline dispose d'un chercheur éminent et reconnu puisqu'il est, entre autres, prix Nobel de sciences économique (1978) : H.A Simon a consacré de nombreux travaux à la modélisation et à l'interprétation de la complexité des systèmes économiques ; et il est un des rares a toujours veillé à argumenter attentivement la légitimité épistémologique de ses arguments. 

En particulier il a veillé ne pas faire de "la réduction au simplifié" le premier et le seul critère de modélisation des phénomènes complexes, et à privilégier systématiquement un critère d'intelligibilité (il parlera plus volontiers de «plausibilité empirique"). Discussion épistémologique qui le conduira à renouveler (ou à ré actualiser ) nos conceptions de la rationalité mise en œuvre dans les raisonnements scientifiques, en restaurant le statut de la rationalité procédurale et corrélativement des heuristiques d'investigation («heuristic search"). Ce qui l'a conduit à centrer l'attention sur les processus de «modélisation à fin de compréhension pragmatique" des phénomènes perçus complexes, plus que sur les procédures de «résolution à fin de prédiction théoriquef des problèmes compliqués ou hyper compliqués.

            Les deux attitudes ne sont pas antinomiques, mais n'est-il pas incongru de ne vouloir connaître que la seconde et d'ignorer absolument la première. Il n'y a même pas une seule allusion, fut-elle critique, aux contributions que H.A. Simon apporte depuis soixante ans à l'appropriation des nouvelles sciences de la complexité (et de leur argumentation épistémologique) par la science économique.

Pour un ouvrage collectif intitulé "La complexité et l'histoire de la pensée économique", n'y a t il pas là matière à s'étonner, j'allais dire à s'indigner ?

 

            Le deuxième ouvrage collectif qu'édite D.Colander m'incite à nuancer un peu ce jugement. Si l'argument principal reste le même (On peut désormais aborder l'étude des  phénomènes économique sans commencer par les réduire à des problèmes théoriques simples que personne ne rencontre en pratique), la discussion est plus pédagogique qu'académique.

            Le titre l'indique : «Des enseignants parlent à des enseignants". Si nous acceptons de ne pas réduire nos cours à la présentation du calcul du rapport équilibré d'un Producteur et d'un Consommateur mythique cherchant l'un et l'autre à égaliser leur non moins mythique Utilité Subjective Espérée Marginale, alors qu'allons nous enseigner ? Question à laquelle les théoriciens et les historiens de la science économique ne savent guère répondre encore (H.A. Simon verra là ,le signe de l'échec de cet enseignement[2]) , alors que, dit on, les enseignants en sciences de gestion et en science administrative et politique, voire en sciences de la communication,   en psychosociologie on en sciences de la cognition, sembleraient y parvenir. Faudra-t-il commencer par les simulations informatiques, ou par la théorie de l'évolution, la biologie et la génétique ? D'aucuns disent même qu'il faudrait commencer par la philosophie économique (qui ne serait pas une science, mais dont les énoncés devraient quand même etre légitimés épistémologiquement !) ? Question qui méritent d'être posées, et qui font l'interet de cet ouvrage.

            Certains des contributeurs abordent la question avec un humour fort bienvenu (Je conseille en particulier l'article de F.L. Pryor : «Looking backwards : Complexity theory in 2028). D'autres narrent leurs expériences et les difficultés et opportunités pédagogiques qu'ils ont rencontrés, y compris en mathématiques économiques, en statistiques et en économétrie. Je ne crois pas qu'aucun d'eux n'insiste assez sur les difficultés liées au contexte : Un cours d'économie systémique isolé au milieu de 5 autres cours d'économie analytique standard est difficile à assimiler par des étudiants normalement cultivés : On leur demande d'osciller entre deux paradigmes qui n'ont pas beaucoup de conjonctions visibles. Je sais que la même mésaventure a été connue par les enseignants en mécanique statistique s'infiltrant dans les enseignements de mécanique classique (on disait même "rationnelle", pour faire plus moderne et supérieur aux statisticiens), ou par les enseignants de bio chimie s'infiltrant en biologie cellulaire. Mais leurs témoignages montrent que ces infiltrations furent difficiles à assimiler par les étudiants.

 

            C'est au fond ce qui fait le principal interet de ce travail collectif : il ose, avec sérieux, de façon relativement bien documentée, même si la réflexion épistémologique en amont est par trop ignorée des contributions. Faiblesse qui trouve son origine je crois dans l'hypothèse initiale rappelée par D.Colander : «Il n'est de science, qu'elle soit complexe ou standard, que dans et par la recherche du simple, autrement dit de la compression de données" (p.2). Les sciences sont elles si simples ?

            On voudrait tant ici que les enseignants, et les chercheurs plus encore, relisent les lignes de G.Bachelard dans «le Nouvel Esprit Scientifiquef (1934) : «D'une maniére générale, le simple est toujours le simplifié…Alors que la science d'inspiration cartésienne faisait très logiquement du complexe avec du simple, la pensée scientifique contemporaine essaie de lire le complexe réel sous l'apparence simple fournie par des phénomènes compensés. …f (p.143). Ce qui l'incitait à plaider pour «une sorte de pédagogie de l'ambiguïté".

            Il ne s'agit pas d'abord de compresser les données de façon efficace, il s'agit de réfléchir aux données par lesquelles on cherche à se représenter de façon plausible, intelligible, les phénomènes que l'on veut représenter puis comprendre. Les données les plus aisées à comprimer ne sont pas nécessairement celles que l'on tient pour significatives du phénomène (que l'on songe au PNB !). Et il est des modes de représentation intelligibles des données qui, sans conduire à des minimum-minimorum, s'avèrent tout à fait tolérables pour une intelligence naturelle ou artificielle  ("Satisficing", dira H.A. Simon). L'obsession épistémologique du simple engendre a priori bien des effets pervers. H.A. Simon nous l'a rappelé à plusieurs reprises, insistant sur la pertinence du critère de plausibilité empirique souvent préférable à celui de celui de simplicité.

 

            Ceci me semble plus particulièrement important dans la modélisation et l'étude des phénomènes socio économiques complexes qui présentent toujours les deux caractéristiques fondamentales de la complexité : Récursivité et Irréversibilité. Deux caractéristiques intelligibles, mais bien malaisément "simplifiables" au sens mathématique usuel du terme ! Et pourtant l'esprit humain se débrouille habituellement pragmatiquement de façon satisfaisante et raisonnable avec ces deux caractéristiques familières. Pourquoi nous faudrait-il les négliger sous le prétexte qu'elles ne sont pas économiquement les plus simplifiables ? Un ou deux schémas de plus, quelques phrases de commentaires, la belle affaire, si l'intelligence est plus riche !

 

            Cela implique, il est vrai, H Simon le rappelle à juste titre après bien d'autres depuis Héraclite, Protagoras et Aristote, que nous nous exercions à d'autres formes de raisonnements que celui du syllogisme déductif parfait. Après avoir souligné l'importance du concept de rétroduction en rendant hommage à C.S.Peirce et surtout à N.R. Hanson, 1961, il le généralisera à partir de 1973 sous le nom de "rationalité procédurale". Comme j'allais m'étonner que cet ouvrage consacré à l'enseignement de l'économie entendue dans sa complexité ignore lui aussi les contributions de H Simon sur le théme pourtant décisif ici de la rationalité procédurale (aucune mention dans l'index), je découvris avec plaisir l'article de J.Stodder «Putting the induction back…f, qui développe partiellement cet argument (avec une seule mention, de seconde main, à un texte de H.A. Simon de 1986, au demeurant essentiel pour tout ce livre puisqu'il s'intitule «Rationalité en Economie et en Psychologie" !

            Ajoutons pour etre complet que l'index ignore par ailleurs l'autre référence à un texte de HA Simon que je trouve dans l'ouvrage, référence pourtant décisive dans un recueil intitulé «La vision de la complexité dans l'enseignement de l'économie"f, puisqu'elle discute «l'architecture de la complexitéf (1962).Cette référence est  mentionnée par S.P. Magee, dans un article sur les leçons de la Bioeconomie, (p. 256). Et si l'ouvrage devait être ré édité ou traduit (aujourd'hui, il le mérite) signalons aux éditeurs un doublon malencontreux p. 6 et 7 sur «Elements are quantities and pricesf

 

            Ces critiques sur l'incomplétude épistémologique de ces deux livres jumeaux ne doivent pas masquer leur interet intrinsèque et leur importance pour une politique de la recherche et de l'enseignement qui prenne enfin au sérieux l'étude des systèmes complexes entendue dans ses légitimations interdisciplinaires. A l'heure où le CNRS en France fait de ce projet son «ardente obligation", ils apportent au dossier quelques nouveaux arguments de faisabilité que chercheurs et enseignants pourront utilement travailler et développer.

            Peut-être s'apercevra t on alors que les contributions trop souvent occultées depuis trente ans de H A Simon, de E Morin, de H. von Foerster et de quelques autres, ouvrent de nouveaux volets à notre intelligence des systèmes complexes. Ouvertures qui apportent en outre aux contributions trop exclusivement méthodologiques des Ecoles de Santa-Fé et connexes, les enracinements épistémologiques qui leur manquent encore. Il ne suffit pas d'avoir des outils neufs pour résoudre des problèmes souvent anciens.. «Pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration; pour vérifier la démonstration, un instrument: Nous voilà au rouet" concluions déjà Montaigne 

 

N.B. Sur un registre voisin , mentionnons «The economy as an evolving complex system II", édité par W.B. Arthur et al ,pour l'Institut de Santa-Fé (Proceeding Volume XXVII, Perseus Books, Reading, Mass. 1997, ISBN 0 201 32823 2, 572 pages.  

J.L. Le Moigne



[1] La phrase est de B.Poirot-Delpech, rapportant, en les faisant siens, les tenants pour «captivantsf, des propos de P.Bourdieu, dans "Le Monde"  du 6 mars 2002.

[2] «The failure of armchair economics" paraît pour la première fois en novembre 1986,, et sera repris notamment dans le Tome 3 de «Models of Bounded Rationalityf (1997).

 

 



 

 

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