Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Il y a quelque incongruité à présenter le dossier sur "Le projet en aménagement: Formations et contextes" que publie la revue TRAMES mobilisant onze auteurs, sous le seul titre d'un des articles de ce dossier. A ma décharge, c'est ce titre qui me semble le plus susceptible de retenir l'attention des lecteurs pressés qui, n'étant pas enseignants dans une école d'architecture (aménagement, urbanisme ), n'auront pas aisément l'occasion de faire attention à ce dossier.

En nous invitant à une discussion épistémologique soigneuse de la conception et des sciences de conception, l'étude de Ph. Boudon retiendra je crois, plus largement l'attention, bien au-delà du cercle des professionnels de la pédagogie dans l'enseignement architectural. Et on peut espérer qu'ayant ouvert la revue pour lire cet article, ces lecteurs pressés s'intéresseront par surcroît avec interet aux dix autres études dans l'ensemble plus centrées sur les considérations pédagogique de "la formation au projet dans les écoles d'architectures". (Les participants des Rencontres MCX reconnaîtront quelques signatures familières, celle d'Alain Findeli en particulier, et retrouveront quelques références connues, telle que celle de l'ouvrage de G Lerbet : "Les nouvelles sciences de l'éducation (1995)" fort adéquates en effet au propos de ce dossier).

Le titre exact de l'article de Ph. Boudon est lui-même plus complet que celui que je mentionne. Il veille à insérer sa discussion dans le contexte de ce dossier, en précisant : "Concevoir l'objet conception. Aménagement, projet, conception : un défi épistémologiquef. Les réflexions auxquelles il nous invite se forment en effet dans "le brouillard verbal" quelque peu inquiétant que suscite depuis quelques années "la formation au projetf dans la plupart des institutions d'enseignement (et pas seulement en aménagement !). Mais plutôt que de se laisser entraîner dans les usuelles considérations méthodologiques, pédagogiques et didactiques relatives à l'enseignement du projet et à la formation au projet et par le projet, il va s'interroger sur la nature de ce présumé savoir enseignable, tout en partant de sa riche expérience d'enseignant en architecture et en architecturologie. "Le projet comme tel peut il etre un véritable objet de connaissance scientifiquef et donc relever d'une discipline légitiment enseignable ? Si Donald Schön a raison d'affirmer que "le projet ne peut etre enseignéf ("Design cannot be taught"), les enseignants peuvent ils loyalement prétendre transmettre effectivement ce savoir ineffable ou indicible ?

C'est cette confusion, souvent dissimulée par les jeux de mots (remplaçons l'objet par le projet, et le tour est joué!), entre le projet tenu comme un objet de connaissance scientifique (et donc enseignable), et le projet tenu comme exercice d'étude (non enseignable, mais praticable, comme la pratique du vélo), que Ph.Boudon va s'attacher scrupuleusement à éclairer : Est il légitime de prétendre enseigner "le projet" tenu pour une discipline scientifique, tout en convenant que cette discipline ne peut etre enseigné ? Il y a la un défi épistémologique manifeste qu'il importe de relever si l'on souhaite persister à délivrer des formations diplômante en architecture et en aménagement comme en management ou en ingénierie. Cessons de faire comme si la diversité des disciplines scientifiques mobilisées dans l'enseignement du Projet suffisait ipso facto à assurer la scientificité d'une science du projet, discipline enseignable. (Ph. Boudon en énumère quelques unes, que depuis Vitruve, les écoles d'architecture doivent enseigner : géométrie, optique, arithmétique, histoire, musique, jurisprudence, puis sémiotique, informatique, sociologie, …).

Pour relever ce défi, et par-là même pour assurer la légitimité scientifique et l'enseignabilité de l'architecturologie, il s'exerce à une féconde "critique épistémologique interne" de sa discipline, qui le conduit, de façon fort bien argumentée, à re-concevoir la conception et les sciences de conception. N'utilisons plus indifféremment le mot projet à la place du mot conception, suggére t il. "Le terme de conception, lui, n'est certes pas sans rapport avec l'idée d'une recherche scientifique concernant l'architecture, mais l'objet scientifique d'une connaissance de l'architecture est à constituer et n'est pas donné dans le projet. "Rien n'est donné, tout est construit". J'entendrai donc par conception ce que l'architecturologie a pu construire …ou constituer, et ce dans une optique épistémologique que l'on peut dire constructivistef . La conception ajoutera t il "n'est pour l'architecturologie ni affaire d'architecte, ni affaire d'une collectivité d'acteurs, elle est un enjeu épistémologiquef. C'est précisément ce qui va susciter notre attention : formé dans l'expérience originale de l'architecture et de l'architecturologie et de leur enseignement, ce questionnement épistémologique va intéresser pratiquement toutes les disciplines scientifique enseignables. Pour reprendre une formule d'Edgar Morin qu'il place très heureusement en exergue de son texte, il nous faut aujourd'hui "Concevoir la conceptionf et la concevoir comme "objet" de connaissance scientifique. Il ajoutera : "L'objet conception n'étant pas plus donné qu'un autre objet scientifique, c'est par la conception d'hypothèses modélisatrices que la conception pourra se constituer … en objet de connaissancef

Je ne peux développer ici son argumentation sans risquer de la biaiser à mon insu. Car si je m'associe volontiers à son questionnement et à la démarche épistémo-critique qui le guident, je n'interprète pas toujours ces arguments de la même façon. Aussi je préfère inviter les lecteurs pensifs à remonter au texte original, en les assurant que cette discussion sur l'épistémologie des sciences de conception n'est pas réservée aux seuls enseignants en architecture et architecturologie.

Pour aviver cette lecture plus complice que critique, je mentionne succinctement les quelques considérations que je développerai volontiers, pour poursuivre plutôt que pour que contredire la thése en formation de Ph. Boudon.

- Quand il distingue "deux approches de la conception, l'empiriciste (une modélisation a posteriori) et l'idéaliste (modélisation a priorif, il rejoint certes la distinction centrale rappelée par H A Simon entre "le réel tel qu'il est (to be)f et "le réel tel que l'on voudrait qu'il soit (ought to be)f. Mais je ne crois pas que nous ayons à choisir exclusivement entre l'une ou l'autre de ces deux attitudes. Reprenant la tradition des pragmatistes nord américains (J.Dewey, en particulier), H. Simon plaide pour une autre voie que l'on peut appeler pragmatiste, et que reprenant Kant, on devrait appeler téléologique, celle d'une connaissance critique et récursive: "Tout est fin et en même temps moyenf, et au fil de la conception-construction, les fins se transforment pendant que les moyens sont mis en œuvre, transformation qui suscite l'invention de nouveau moyens, lesquels à leur tour… La conception-construction de la Sagrada Familia de Gaudi à Barcelone est ici la métaphore exemplaire. D'où l'importance du développement d'une théorie de la modélisation-symbolisation, qui nous permette d'échapper à la fermeture sclérosante "des modèles faits avant et ailleursf qu'il faille seulement "appliquerf.

- Quand il nous renvoie au "Ménonf de Platon pour légitimer la "vérité" des connaissances produites par référence mimétique à quelque savoir présumé divin déjà transmis aux sages qui peuvent "se ressouvenir de ce dont ils avaient auparavant la connaissancef, Ph. Boudon ne nous éloigne t il pas à son insu de l'acte même de concevoir dont les sciences de conception veulent comprendre l'intelligible complexité ? "Concevoir, n'est ce pas chercher intentionnellement ce qui n'existe pas, et pourtant le trouver (ou plutôt l'inventer)f. En s'interrogeant sur la fascinante et désormais intelligible complexité des "systèmes de symbolesfet en expérimentant les processus récursifs de computations symboliques, H.A. Simon et A.Newell vont montrer que nous pouvons entendre les processus heuristiques de production de connaissance comme des processus poïetiques et pas seulement comme des processus mimétiques. (Leur "Conférence Turing" de 1975, "Symbols and Searchf, va en effet relever explicitement "le Paradoxe épistémologique du Ménonf. H.A. Simon insistera souvent sur cet argument. Par cette étrange faculté de l'esprit humain qui est de symboliser ("cette œuvre que l'œil exige des mains de l'hommef dira Léonard de Vinci), nous ne sommes pas condamnés à nous résigner éternellement au mimétisme. Pourquoi le scientifique s'interdirait il de comprendre ce que savent et savent faire les poètes, les compositeurs ou les peintres ? En s'interrogeant, pragmatiquement, sur les processus cognitifs mis en œuvres par le concepteur, qu'il conçoive une symphonie, un mouvement au jeu d'échec un ouvrage d'art ou un programme de formation, ne pouvons nous peu à peu comprendre les processus de construction de ces représentations artificieuses que nous appelons modèles, et les modes de simulation-interprétation qui peuvent s'exercer par computation sur ces systèmes de symboles ? Certes nous perdons ce faisant l'illusoire garantie qui faisait du scientifiquement faisable, le moralement bon. Mais puisque cette garantie était illusoire, ne vaut il pas mieux que nous assumions lucidement nos responsabilités ?

- l'attention que Ph Boudon accorde au caractère irréversible des processus de conception architecturale le conduit a mettre très heureusement en valeur les "changements de phasesf (P.Valéry dixit) inhérents à leur exercice et à reconnaître les dissonances suscitées par les passages du synchronique au diachronique. Il ajoute, position très pragmatique :"Dans le cas de l'architecturologie…un processus diachronique …implique une transformation progressive de ce qui est en projet. ... Ce processus n'est donc pas recherché comme une vérité à extraire de l'examen de processus concretsf, et jusque là je le suis volontiers. Mais la seule alternative est elle : "Le processus est modélisé a priori, puis confronté à des cas réelsf. La modélisation de phénomènes d'émergence (et d'émergence délibérée, au sens où le concepteur suscite les conditions de facilitation d'émergence de possibles), ne reste t 'elle pas aussi possible. C'est je crois ce que met en valeur le passage du concept de modèle au concept de modélisation, passage que la plupart des théories de la conception ont jusqu'ici ignoré. Suffit il de se résigner, avec D. Schön et R. Prost que cite volontiers Ph. Boudon, à l'incompréhension de l'émergence du nouveau et du sens au fil du processus de conception, sous le prétexte qu'elle dépend de données contingentes, "au-delà de la logique de fonctionnement du modèlef ? N'est on pas tenté de reconsidérer plutôt ces présumés "logiques de fonctionnementsf qui font apparaître la contingence comme une singularité anormale ? Qui déterminera a priori ce qui est contingent et ce qui ne l'est pas, dans l'exploration d'un labyrinthe par un concepteur "transformant progressivement ce qui est en projetf ? J'aime évoquer ici à l'intention des concepteurs "la parabole du labyrinthef dans lequel errait "Hugo, cet homme ordinairef, que conte H.Simon dans ses mémoires ("Models of my Life", 1991). Les théories de l'auto organisation ne négligent pas l'étude des phénomènes d'émergence; Pourquoi les théories de la conception devraient elles les ignorer?

Ces quelques réflexions visent, on l'a perçu, à nous inviter collectivement à poursuivre une exploration que Ph. Boudon remet pour nous tous très utilement sur les rails, à l'heure où les us et abus de la notion de projet, an architecture comme ailleurs, tendaient à nous faire perdre la saveur de cette "obstinée rigueurf léonardienne qui devient notre précieux talisman, dés lors que nous nous engageons dans "l'aventure de la connaissance, aventure infinief.

J.L.Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.