Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Le nouvel ouvrage de P.-Y. Gomez paraissait en avril 2000, quelques heures avant que n'explosent dans l'opinion française les "bombes médiatiques" que furent les affaires de brutales suppressions d'emplois de Mark & Spencer, de Danone et de quelques autres, affaires non moins soudaines, mais moin des modes de gouvernement de l'action collective dans les sociétés contemporaines, et en particulier dans entreprises capitalistique qui assurent avoir pour seul critère de bonne gestion la "maximisation de la valeur pour l'actionnaire".

L'acharnement des économistes ultra libéraux à plaider contre toute évidence la pertinence de ce critère unique dont le simplisme conceptuel et les effets pervers pratiques sont si manifestes, que l'on est vite tenté de jeter le bébé avec l'eau du bain : Puisqu'ils veulent à tout prix ne connaître que les gains spéculatifs de leurs anonymes actionnaires, ne les laissons plus se jouer de nous. "Abandonnons les actionnaires et la valeur pour l'actionnaire, et clamons : Aux urnes citoyens salariés, chassons ces grands simplificateurs qui nous gouvernent, et revenons à l'age d'or : "Ni dieux, ni maitres" pour les uns ; "Big Brother et son Gosplan" pour les autresf.

N'allons nous pas ainsi remplacer des simplificateurs par d'autres non moins simplistes ? Si bien sûr ! Le découragement alors va t il à nouveau nous saisir ?

Ne sommes nous pas ou plus capable d'inventer des formes d'action collective qui nous permettent pragmatiquement d'exercer notre intelligence dans nos actions que nous voulons à la fois responsables, solidaires et plurielles ? Entre le dictateur (ou le petit chef) démagogue et l'anarchiste nihiliste, n'y a t'il pas quelques formes d'organisation de l'action collective que l'on puisse concevoir pour que s'exerce ingénieusement notre art d'administrer nos cités … et nos entreprises ? Cela s'appelle la Démocratie, depuis Périclès ou Protagoras.

C'est à la redécouverte pragmatique et curieuse de cette ingénierie de l'action collective en entreprise par "le droit de tout associé à participer aux décisions collectives fque s'attache ici P.Y. Gomez. Son initiative est si inattendue qu'elle semblera insolite, voire incongrue : Il s'est interrogé ingénument sur l'origine de cette curieuse forme d'action collective qu'est la constitution d'une communauté dont les membres sont liés par "l'affectio societatis, la volonté de collaborer, sur un pied d'égalité, à l'œuvre commune, … cf. article 1844 du code civilf (p. 10). Puis il a exploré, en historien et en économiste du temps présent, les formes effectives d'exercice de cet actionariat, et ce qu'il a trouvé et qu'il nous narre sous forme d'anecdotes significatives, est en effet assez surprenant.

"Nous vivons ainsi dans une convention qui suppose que le citoyen n'a aucune responsabilité directe sur l'économique, sauf à etre entrepreneur lui-même. Or ce schéma n'est plus convaincant …: De plus en plus de personnes sont à la fois des citoyens et des actionnaires, et ce sont donc les mêmes qui contrôlent (ou négligent de contrôler) les institutions politiques et les institutions économiques que sont les grandes entreprises….f (p. 15). D'où une perte de repères et la recherche de quelques grilles de lectures pragmatiques et plausibles qui déplairont "à la fois à ceux qui encensent l'actionariat et à ceux qui le vomissentf (p. 16).

"Il s'agit- conclura t il - de dévoiler (peut etre devrait il : "de concevoir" ?) une république, dont les difficultés, les incertitudes et les contradictions font battre, entre démocratie et démagogie, le cœur d'un système économique et social dont nous sommes tous dépendants et acteurs f (p. 17).

A ce dévoilement d'une démocratie encore bien embryonnaire, P.-Y. Gomez va s'attacher en nous montrant son effective faisabilité (et les multiples résistances qu'elle devra vaincre pour s'imposer. Elle est dans l'ordre du possible, ici et maintenant : Ne l'a t il pas rencontré ? Il nous la montre, témoignages et chiffres à l'appui, plus effective souvent en Amérique qu'en Europe

Elle est aussi dans l'ordre du rêve et elle suggére d'autres rêves, disons d'autres formes d'organisation de l'action collective, non moins plausibles, auxquels il ne s'est peut-être pas assez intéressé : sociétés coopératives, mutuelles, fondations et agences, associations et clubs (humanitaire, santé, loisirs, sports, etc..), l'immense et passionnant secteur dit de "l'économie sociale " ?

Ne lui en faisons pas grief, il explore un domaine qu'économistes et gestionnaires ont trop longtemps ignoré, et sur lequel les documents sont encore peu nombreux (Signalons au passage ses "pistes pour une Netographie", p. 217, forme nouvelle originale et intéressante de nos anciennes bibliographies). Et mentionnons incidemment, pour compléter cette documentation, le remarquable Rapport d'étape de P. Viveret, paru peu après le livre de P.Y Gomez et remis au "Secrétariat d'Etat à l'Economie solidaire" : "Sur les représentations de la richesse et les nouvelles formes de paiement et d'échangef (disponible sur le site www.social.gouv.fr/economie-solidaire ) ; rapport qui aborde indirectement les modes de gouvernement de ces formes d'action collective qui ne relèvent pas de l'actionnariat et qui pourtant en diffèrent peu en pratique.

Je ne commenterai pas les conclusions fort bien formulées par P.-Y. Gomez : il nous invite à "poursuivre le débat " (p. 203) et s'efforce de ne pas trop prendre parti dans les querelles d'experts sur les mérites comparés de la démagogie et de la démocratie dans le gouvernement des entreprises (et en particulier des grandes entreprises, qu'il appelle les GST (Grandes Société Transnationales, p. 77+ ).

Tout au plus soulignerais je qu'en abordant un peu trop exclusivement son sujet avec le regard et le langage de l'économiste et du gestionnaire, il a peut etre un peu trop réduit la complexité du phénomène : La passion de l'action et de l'aventure, le plaisir de faire, comme la révolte contre l'injustice perçue, ont un tel rôle dans nos représentations de l'action collective, que les raisonnements bien construits sur l'efficacité économique ne parviennent pas aisément à en rendre compte. Et l'altruisme est un phénomène empiriquement observable que les économistes ne pas savent prendre en compte aussi aisément que l'égoïsme.

Oui décidément, il a bien fait de soulever le lièvre : Malgré les apparences, la démocratie républicaine est possible en entreprise, et elle ne se réduit pas à la république des actionnaires, ni à la confusion du gouvernement et du management comme P.-Y. Gomez le souligne fort justement (On se souvient du thème de son précédent ouvrage : "Le gouvernement de l'entreprise", 1996 ; cf. le Cahier des Lectures MCX n°12, LCF n° 27, nov. 96). A nous d'inventer, pragmatiquement et sans les simplifier d'abord, ces nouvelles formes d'action collective, sans nier et sans sacraliser les conventions de l'actionariat. Cet essai original et bien documenté d'un défricheur de sujets tabous nous y aide.

J.L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.