Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Le titre retient l'attention : On se souvient du Dossier de la Revue du MAUSS(n°10, 1997) sous le titre "Guerre et paix entre les sciences ". S'agit-il de la même guerre ? Ou d'une guerre civile dissimulée dans les conflits balkaniques entre disciplines que rapporte l'histoire des sciences ?

Le genre littéraire annoncé, la "Scientifiction" surprend aussi : Ce ne sera pas de la science - fiction, mais de l'histoire scientifique fabulée et pourtant si plausible ! L'intrigue, passionnante n'est pas fictive pourtant : Il y eut bien au début du XVIII°S. une impressionnante dispute épistolaire entre Newton et Leibniz, dispute dont les archivistes ont gardé copie. Mais les passions qui animaient les deux héros de cette aventure qui est devenue pour nous, trois siècles plus tard, un des grands mythes fondateurs de la science moderne, et les conditions politiques et culturelles dans lesquelles ils écrivaient, nous sont elles familières ?

Ne pouvons nous alors interpréter le mythe, cette histoire fabuleuse, à la maniére d'Homère interprètant bien librement les disputes d'Ulysse et de Palamède ? .C'est l'exercice auquel s'est livrée ici I.Stengers. En historienne et philosophe des sciences autant qu'en scénariste, car son texte devait être le scénario d'un téléfilm qui ne fut pas (pas encore ?) réalisé … Je ne vous narrerai pas l'intrigue sinon pour assurer qu'elle semble aussi plausible aujourd'hui qu'elle dut l'être hier, même si "la violence de Newton(en 1715) n'a rien a voir avec celle du charmant Sokal(en 1997)" (p. 179), mais je m'arrêterai un instant sur la brève et stimulante postface par laquelle elle nous invite à méditer la sage morale qu'elle attribue à Leibniz : "Il me fallait une raison et tu me l'as donnée. Newton, les raisons, ne doivent jamais donner raison au désespoir. Elles doivent créer contre le désespoir". (p. 156)

Morale que je suis tenté d'interpréter ici en renversant la formulation du Leibnizien "Principe de raison suffisante". Ne faudrait-il pas le tenir plutôt pour un principe de raison souvent nécessaire et rarement suffisante", un principe de "raison possible " plutôt que "suffisante". Prudemment, I.Stengers suggére de ré inventer "un principe de raison ouverte ", en imaginant la constitution d'une société pour la promotion de la raison ouverte. Et forte de son expérience, elle appréhende déjà que les académiciens ne la vilipendent en l'accusant de "défendre l'irrationalité" (p. 153).Ce sera le dernier mot du scénario.

Cette postface est sans doute plus une méditation de philosophie et d'histoire des sciences dans la société contemporaine, que la discussion épistémologique à laquelle on pouvait s'attendre. La question de la légitimation des connaissances que produit l'activité scientifique n'est guère abordée sinon indirectement par le détour de leur efficacité sur la "modification du paysage de possibilités" (p. 168) de chaque citoyen concerné. Si "L'esprit scientifique, ce n'est pas croire, mais penserf, ne faut-il pas que les chercheurs s'acharnent sans cesse à "bien penser" (Pascal). Mais qui le leur rappellera s'ils préfèrent croire en leur principe plutôt que les re-penser ? Une méditation épistémologique sur la légitimité de leurs énoncés ou sur leur croyance en leur "objectivité", serait elle inutile ? C'est peut etre le message que le Leibniz, qu'ici I.Stengers nous fait aimer, veut nous transmettre en disparaissant, dans l'indifférence générale, le 14 novembre 1716 ? Le lecteur peut à son tour reprendre cette méditation épistémologique que le philosophe semble craindre

Mais cette postface est aussi pour Isabelle Stengers l'occasion d'une vivifiante remise en question de l'appel rituel à la "vulgarisation" (par hypothèse simplificatrice) des savoirs scientifiques, à l'heure de la diffusion universelle des outils médiatiques. Allons nous tolérer longtemps encore la séparation de la culture générale et de la culture scientifique que sciences et techniques semblent nous avoir imposer depuis deux siècles ? En reprenant ici quelques phrases de cette postface, je donnerai peut etre la saveur de cette discussion si pertinente aujourd'hui ?

"Le problème était l'échec patent, quasi perpétuel, à intéresser ce qu'on appelle "le publicf aux savoirs relevant des sciences et des techniques. … Ce public a bien raison de ne pas se laisser intéresser, car ce à quoi on lui demande de s'intéresser n'est pas du tout ce qui intéresse les producteurs de ces savoirs. Et la différence ne tient pas du tout à une "nécessaire simplificationf.(p. 163)

Le contraste est assez clair avec le genre "vulgarisationf. Celui-ci a pour première ambition de faire passer le public de l'état d'ignorant à l'état d'informé. (C'est pourquoi j'exclurai Stephen J.Gould , par exemple, du genre "vulgarisationf. Lorsqu'il raconte, dans ses essais, un résultat de la biologie contemporaine, ce n'est pas parce que le public "devrait etre mis au courantf, mais parce que ce résultat est pour Gould, digne d'intéresse le public comme il l'a intéressé lui même, et cela, souvent, pour des raisons distinctes de celles que donneraient la plupart des professionnels ).

C'est sans doute pourquoi, son but, "le partage des savoirsf, est si régulièrement manqué. (p 167)

La question primordiale, celle qui fait la fiabilité des "informations scientifiques, celle qui, d'ailleurs est absente lorsque ce qui se propage est un effet de mode ou une métaphore à haute valeur de prestige ajoutée, est la pertinence en quoi ce que ce collègue ou ce chercheur propose peut il m'intéresser pour ce que j'ai à faire; (p .167)

(Le but n'est pas… ) de ramener des savoirs scientifiques, techniques ou philosophiques au niveau du public, mais de leur restituer activement, délibérément, ce que leur transmission compétente passe encore et toujours sous silence alors même que ceux qui sont effectivement compétent le vivent sur un mode sur un autre : Un savoir a sans doute un contenu, que l'on connaît ou ignore, mais il a d'abord un efficace. Il fabrique ceux qui le fabriquent. (p. 183-4)

L'ambition de la science est-elle de "dire le vrai" ou "d'obliger à penser, à imaginer …?" (p 182)… c'est sur cette interrogation qui concerne toute entreprise de production de connaissances, et pas seulement celle de la scientifiction, que l'on peut demander à ce vivifiant essai d'Isabelle Stengers de nous aider à "bien penserf.

J.L. Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.