Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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La couverture reproduit un étonnant dessin de Léonard de Vinci "Pluie d'ustensiles tombant sur la terre" (dessin dont l'éditeur ne donne hélas pas la référence), qui semble justifier ce titre insolite : "L'autre de la technique". Que peut bien etre cet autre ? Sera t il divin, un dieu malicieux qui, après le déluge, toujours dissimulé dans un nuage boursouflé, inflige aux humains et à la planète cette pluie de casseroles, de râteaux, de ciseaux, de clous, d'équerres, de louches … ? Ou sera t il, fort banalement humain, trop humain, pilotant quelques bombardiers qui nous arrosent de défoliant ou de tracts nous appelant à la désertion ? .

J'ai envie pourtant de retourner le dessin et, songeant aux satellites que nous lançons chaque semaine dans "le silence des espaces infinis", de l'interpréter comme une "autre technique" plutôt que comme un hypothétique "autre de la technique". C'est d'ailleurs ce que fera, de façon fort bien argumentée et illustrée un des contributeurs de ce dossier, Alain Findeli, sous le titre "Peut-on sortir de la pensée technique? Le cas de l'aménagement et des sciences de la conceptionf. : "Nous irons même jusqu'à remettre en cause l'opportunité et la pertinence du choix du titre de notre colloque, en proposant d'envisager non plus "l'autre de la techniquef, mais plus modestement "une autre techniquef." (p. 115). Cette autre technique s'entend plutôt, précise t'il, comme une autre "pensée technique f : il s'en explique fort bien : "Dans la mesure où les sciences de l'artificiel considèrent le monde comme un projet à réaliser (et non pas comme un objet à décrire), on saisit immédiatement pourquoi il est légitime, et même nécessaire, d'élargir le champ traditionnel de la technique pour accueillir les "disciplines du projet" (celles qui créent des artefacts et toutes celles dont l'objectif est de modifier un état donné du monde : droit, médecine, enseignement, administration, service social,, etc..). C'est là que réside en fait toute la fécondité et la nouveauté de l'hypothèse fondatrice de Herbert Simon, qui postule que dans toutes ces sciences est à l'œuvre une même pensée. On appellera celle-ci, selon les cas, "pensée conceptuelle", "pensée projectuelle" ou tout simplement "pensée technique". (p. 114) C'est à cette pensée technique que le titre de son article fait référence.

Pensée technique qu'il va succinctement s'attacher à exercer-en cherchant à "rendre compte de la complexité systémique de l'acte de conception (design)", en l'illustrant de quelques bons exemples. Ce qui l'incitera à nous inviter à affranchir notre culture du manichéisme latent des "Deux Culturesf (La technique ou l'esthétique, la science ou les humanités !) par un effort considérable d'imagination : "En imaginant une pensée technique qui, plutôt que d'aliéner l'homme et de l'instrumentaliser, demeure consciente des conséquences de son action… : Prendre soin du monde dont il a la charge f (p. 134).

On voudrait bien sur aller plus avant et transformer, avec H.Simon, cet appel à une autre pensée technique en quelques stratégie d'action et programme d'enseignement épistémologiquement argumenté. Les rappels à l'ordre de la primauté symbolique, voire théologique, de l'Ethique de la plupart des autres contributions de ce dossier, nous laisseront, je crois, sur notre faim, bien qu'ils soient souvent fort bien documentés. L'appel assez rituel au Sacré, avec un S, sert de caution, mais ne contribue pas à l'exercice de l'imagination. Aristote qui désignait l'Art par le mot Technique (Tech né) en embarrasse plus d'un (mais pas tous : Voir l'article de C.Savary, p. 222), qui voudrait bien qu'on les disjoigne, sans doute parce qu'il est socialement plus gratifiant d'etre tenu pour un artiste qui ignore la pensée technique que pour un technicien qui ignore la pensée esthétique .Comment leur faire entendre l'appel de G.Vico à l'exercice de l'Ingenium, "cette étrange faculté de l'esprit humain qui est de relier?" C'est le défi que l'intelligence de la complexité nous invite aujourd'hui à relever, et il faut savoir gré à A.Findeli de l'avoir ici attentivement et judicieusement relevé.

Bien qu'il n'aborde pas explicitement ce propos (que peut etre il ne ferait pas volontiers sien), je voudrais en achevant souligner l'intérêt, et je crois l'originalité, du dernier article de l'ouvrage, du à Jacinthe Baribeau (L'unique femme de ce colloque québécois sur la pensée technique) : Son titre avait failli me rebuter : "La dissociation, une perspective neuropsychologique f, tant j'assimilais dissociation et disjonction ; Sans doute par lassitude ? Tant d'études savantes s'acharnent à séparer ce que nous percevons conjoint. Mais une des premières phrases m'a rassuré et incité à poursuivre : "Nous pouvons interpréter l'autre de la technique comme celui pour ou avec qui cette technique nous met en relation. Dans le domaine des arts et de la musique, il s'agit de l'autre à qui on veut communiquer l'expérience musicale …" (p. 282. L'autre pouvant etre aussi "le sujet écoutant, le cerveau musical )". J'ai trouvé là une interprétation documentée de la "cognition de la fugue musicalef et de "l'expérience de l'auraf, sans doute un peu insolite dans cet ouvrage, et irréductible à la seule "pédagogie de la technique " que mentionnent les éditeurs (p. 17) pour légitimer sa présence dans leur ouvrage. Le compositeur et l'auditeur de la fugue ne s'exercent-ils pas à développer cette "expérience d'ambiguïté " (p. 299) que Léonard de Vinci nous invitait à reconnaître par le "sfumato", et que nous reconnaissons dans nos expériences de modélisation de systèmes socio-techniques perçus complexes. Réflexions qui suggèrent quelques relectures des pages que P.Valéry consacrent à la conception architecturale ou à l'écriture d'un poème ou celles que H.A Simon consacrent à l'élaboration d'une stratégie aux échecs ou à la réalisation d'une peinture à l'huile. J.Baribeau s'est inspirée, nous dit-elle, des études de Glenn Gould, un pianiste virtuose canadien qui s'est attaché à décrire sa propre expérience musicale : les techniques contraignantes de la musique polyphonique, fugue en particulier, semblant devenir une discipline de l'esprit qui rend paradoxalement possible de nouvelles formes de créativité. L'expérience des musiciens de quatuor que l'ont peut lire dans "L' Ingénierie des pratiques collectives, la cordée et le quatuor" (M.J.Avenier, Dir. Ed. L' Harmattan, Collection Ingenium, 2000) ne nous a t elle pas déjà fait pressentir cette intelligence de l'ingenium s'attachant à respecter la complexité du processus cognitif de conception? Je ne crois pas que l'interprétation de cette discipline de l'esprit …ou de cette pensée technique s'appréhende aussi naturellement par "dissociation "que l'assure J.Baribeau, mais elle nous aide sûrement en nous invitant à explorer ces voies.D'autres s'attacheront à explorer aussi celles des "associations" et des contextualisations qui sont aussi celles de la modélisation systémique, A.Findeli, le rappelle heureusement

J.L.Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

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