Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Les questions d'incivilités et de violence scolaire sont, depuis quelques années, récurrentes chez tous les éducateurs. A travers elles, c'est la question de l'éducation à la citoyenneté qui est souvent posée, que le système éducatif tente de résoudre en la renvoyant prioritairement et souvent exclusivement à l'enseignement de l'histoire. L'éducatif s'y trouve ainsi pris en charge par l'enseignement, celui d'une discipline par ailleurs aux prises avec un renouvellement de ses préoccupations épistémologiques et, donc, didactiques. En resituant ces questions classiques dans le champ des formations par alternance, cet ouvrage leur donne une coloration nouvelle, une coloration que l'on aimerait d'ailleurs plus souvent présente dans le système classique. En même temps, la centration ici proposée sur l'enseignement de l'histoire dans ses liens avec la formation du citoyen en particulier, permet d'appréhender les problématiques majeures de l'enseignement par alternance et de sa pédagogie singulière : quel statut donner aux savoirs constitués si la finalité est la construction de la personne et le sens de ces savoirs pour elle-même ? De ce point de vue, ce sont les enjeux politiques de tout enseignement que révèle cette discipline en particulier. Histoire et citoyenneté peuvent alors tout aussi bien se nommer didactique et pédagogie, instruction et éducation, école et politique, autant d'articulations d'une éternelle actualité. Mais la particularité de l 'alternance qui tente de se penser est qu'elle ne peut pas, contrairement à d'autres systèmes, se leurrer elle-même en renvoyant aux seuls contenus disciplinaires le rôle essentiel de la fonction citoyenne, puisque sa pédagogie spécifique vise à donner d'emblée aux savoirs un autre statut, plus complexe que celui-là. Les questions d'épistémologie des disciplines comme celles d'éthique du formateur ne sont plus si facilement escamotables, dès lors que les ingénieries pédagogiques se centrent sur un " sujet-se-formant " devant également satisfaire à des examens normés.

L'intérêt de cet ouvrage déborde donc largement les seules formations alternées, puisqu'il permet aux enseignants plus classiques de renouveler le questionnement de leur propre pratique en la déplaçant dans un autre contexte. Mais son intérêt majeur, de mon point de vue, réside aussi dans le fait qu'il propose un discours pédagogique qui sait se donner les moyens de sa scientificité, puisqu'il émane de quatre recherches- actions : l'enseignement de l'histoire et l'éducation à la citoyenneté sortent ainsi des seuls discours théoriques et souvent idéalisants ou alarmistes, pour acquérir un statut plus scientifique. Soutenus par des corpus issus de la pratique, questionnés et travaillés, ce ne sont plus d'élèves et d'enseignants fictifs qu'il s'agit, susceptibles de se plier à n'importe quel modèle du penseur, mais bien plutôt, à l'inverse, des praticiens-chercheurs devant penser avec eux-mêmes et ces élèves-là pour proposer des intelligibilités nouvelles. Les ingénieries pédagogiques sur lesquelles débouchent les différents chapitres deviennent non plus des modèles que le lecteur serait tenté d'appliquer, mais sont des " ingénieries ouvertes " (J.-N. Demol), questionnantes, questionnées et à questionner : situation-problème (Pascal Perrais), histoires personnelles et histoire savante (Gilles Barge), " espace d'objectivation " et mise en mouvement de l'esprit critique par une fonction pédagogique accordée au contradictoriel (Cécile Martin-Chavigny), rôles de l'enseignant et modèle du " contrat historien à l'école " (Eric Gohlen), acquièrent ainsi un statut de problématique professionnelle et d'objet de recherche en élaboration, et non de recette didactique.

A travers cet ouvrage, c'est un accès à une pensée complexe de l'enseignement de l'histoire dans ses liens avec l'éducation à la citoyenneté qui est proposé : les grands " y'a qu'à " et les virulents " faut qu'on " sont balayés, au profit d'un questionnement sans concession du sens tant de " l'apprendre " que de " l'enseigner ". Un sens qu'aucun des auteurs ne tente de circonscrire une fois pour toutes, mais que chacun s'emploie à nourrir et à ouvrir, afin que les ingénieries pédagogiques soient au service de citoyens à venir qui construiront leur monde de demain, inconnu de quiconque aujourd'hui : incertitude, incomplétude, enchevêtrement, paradoxe, auto-référence, tels sont les fondements mouvants des auteurs qui, peut-être, les laissent parfois un peu trop aisément dans l'implicite de leur discours. Ces positions épistémologiques demeurent encore, ici, souvent trop sous-jacentes. Des travaux ultérieurs pourront certainement les affirmer plus fermement, ouvrant ainsi à des discussions intéressantes. Ce sont alors les débats pédagogiques initiés et générés par l'ouvrage qui se trouveront enrichis, puisqu'ils ne seront plus seulement méthodologiquement et théoriquement référés, mais aussi heuristiquement.

Frédérique Lerbet-Sereni

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.