Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"Prolongeant d'autres travaux portant, eux sur la totalité de l'œuvre (de J.Piaget), le présent ouvrage a pour but de faciliter l'accès aux recherches de la dernière décennie (J.Piaget meurt en 1980), centrées principalement sur les mécanismes de construction cognitive…" (p.15). En apparence ce riche dossier, qui condense "en 500 pages les quelque 2500 pages dont sont composés les onze ouvrages originaux" publiés dans cette période par J.Piaget et le CIEG, devrait intéresser surtout les psychologues de l'éducation et les chercheurs en psychogenèse qui ne vécurent pas l'étonnante aventure de cette "ultime décennie de recherche" du CIEG. Mais son intérêt dépasse largement ce cercle relativement petit de spécialistes.

Si nous parvenons à nous libérer de nos enfermements disciplinaires, nous devrions être nombreux à travailler ce volume qui constitue une contribution importante aux développements contemporains de l'épistémologie et de la philosophie et de l'histoire ds sciences. J.J. Ducret qui s'est consacré avec une grande probité, à cette synthèse qui a demandé un travail considérable, nous dit trop modestement pourquoi :

"Disons d'emblée que la profonde unité qui parcourt l'ensemble des recherches des années 70 (de J.Piaget et du CIEG) tient à la place qu'y prend un constructivisme tout à la fois épistémologique et psychologique. Ce qui intéresse avant tout l'auteur (J.Piaget), ce sont les processus créateurs de l'intelligence et de la connaissance, processus qui se produisent non seulement sur le plan des coordinations matérielles des actions, mais également sur celui des significations et des "implications signifiantes"" (p.19).

Constat courageux, car nombre de disciples piagetiens ne convenaient pas volontiers de la profonde évolution de plus en plus constructiviste du paradigme de l'épistémologie génétique à partir des années 65-68, évolution devenue révolution à partir de 1976, alors que J.Piaget fêtait son quatre vingtième anniversaire (donc à l'âge où d'habitude on pétrifie sa pensée sur des certitudes antérieures !),.en dialoguant avec H.von Foerster.

La prégnance de "l'évidence des structures logico-mathématiques d'action et d'opérations …dans l'organisation des conduites du sujet et dans l'organisation des mondes physique, biologique et social dans et avec lesquels il vit et interagit" (p.19), qui caractérisait l'école piagétienne avant 1968, va s'atténuer puis s'effacer. Rares seront les disciples qui en conviendront d'emblée, tant ils étaient imprégnés par les schémas mentaux du structuralisme et d'une cybernétique de 1° ordre qui donnaient à leur travaux une aura de respectabilité académique.

Mais vingt ans après, lorsqu'on se livre à une lecture scrupuleuse des onze ouvrages rendant compte des recherches du CIEG entre 1968 et 1979, tous introduits et commentés par J.Piaget, il faut bien en convenir : on passe de l'évidence des structures et de leur genèse à l'étude attentive des processus de construction et d'interprétation des connaissances, d'une logique formelle mathématique à une nouvelle logique que Piaget appellera "logique des significations" (et que J.B. Grize appellera "logique naturelle".

On ne peut ici discuter pas à pas les synthèses de ces onze ouvrages. Leur présentation linéaire serait d'une lecture assez monotone si J.J.Ducret n'avait fait l'effort de rédiger des conclusions et surtout de proposer une conclusion d'ensemble aussi scrupuleuse que possible qui, sans aucune emphase, rappelle l'essentiel de cette argumentation expérimentale assurant la légitimité des épistemologies constructivistes Comme tous les piagetiens, il évite le mot, ne parlant que de "constructivisme", ne voulant connaître en guise d'épistémologie que "l'épistémologie génétique ". Rappelons leur pourtant que dés 1967, dans son encyclopédie Pleiade, J.Piaget introduisait l'expression "les épistémologies constructivistes ou dialectiques" (p1244+), le pluriel lui permettant de ne pas les restreindre à l'épistémologie génétique, qui ne s'est entendue constructiviste que progressivement. J.J. Ducret préfère parler de "constructivisme épistémologique. avant tout attaché à l'origine épistémologique des connaissances humaines " (p.515). dont il nous dit qu'il est un "constructivisme au sens particulièrement fort du terme". Petites querelles sémantiques qui seraient sans intérêt si elles ne nous servaient d'aiguillon intellectuel et éthique. Car la question demeure : comment légitimons-nous les connaissances que nous produisons et enseignons, parfois au prix de sacrifices collectifs considérables, s'il n'est plus de dieu universel et platonicien capable de les assermenter sans appel !

Et la longue déambulation qui nous est proposée ici dans les arcanes de la pensée de l'avant dernier (1967-1975)et du dernier Piaget (1976-1980), nous livre quelques fils d'Ariane, quelques repères, quelques questionnements, qui vont nous aider à repenser encore à la valeur et à la légitimité de la "formation des connaissances valables"

Ces trente pages de conclusions de J.J.Ducret constituent un exercice délicat mais fort bienvenu aujourd'hui. Elles permettent de diagnostiquer de façon plus précise les forces et les faiblesses de l'argumentation épistémologique piagétienne. Il est peu de manques , et ils ne sont que plus surprenants (Je pense à l'inattention de J.Piaget pour le paradigme de l'Information Processing System, développé depuis 1958 par HA Simon, que JJ Ducret masque discrètement par une note de 4 lignes p.24, et au contraste entre les études expérimentales de H.Simon sur le problème de laTour de Hanoi, et celles du CIEG sur le même problème, p.47, beaucoup plus banales).

Mais il est bien des questions qui sont, 20 ans après, d'une étonnante pertinence et dont on a souvent l'impression que l'on n'a pas encore extrait leur suc épistémique. Ce sera le cas notamment des travaux presque ultimes sur "le Possible et le Nécessaire". Là "Piaget prend appui sur le parallélisme épistémologique entre la biologie et la psychologie de l'intelligence et de la connaissance" pour "prendre de la distance par rapport aux mécanismes spécialisés… et pour considérer le mouvement général des constructions cognitives. Ce qui apparaît, ce sont des mouvements de différenciations et d'intégrations rythmant l'évolution avec la forme d'équilibration qui les caractérise... : Double évolution du possible (lié aux différenciations), et du nécessaire (lié aux intégrations)"(p.418). "On aborde les travaux peut être le plus vigoureusement engagés par Piaget pour saisir la régulation de nouveautés, thème qui est devenu au fil des années l'objet central du constructivisme… Par l'importance qu'ils accordent à l'équilibration entre le caractère différenciateur propre à l'évolution des possibles, et le caractère intégrateur propre à l'évolution du nécessaire, ces travaux amplifient l'esprit des recherches sur la généralisation constructive en insistant sur le caractère créateur du développement intellectuel"(p.487). On a ici l'impression d'entendre P.Valéry affirmant quarante ans plus tôt :"J'invente donc je suis". Ce que J.J Ducret suggère en concluant "Dés lors, vu le rôle accordé à l'invention des possibles dans les constructions cognitives, on comprend l'urgence qu'il y aura pour Piaget de jeter les bases d'une logique des significations susceptible de caractériser ou de modéliser les processus de pensée au moyen desquels le sujet procède à cette invention. (p.491).

J'ai pour ma part trouvé dans ce diagnostic une interprétation plausible d'une des ambiguïtés épistémologiques curieuse qui m'étonnait chez J.Piaget, celle du concept d ' "équilibration majorante ". "Qu'est ce qui est majoré ? " demandais je sans trouver aisément d'autres réponses que l'usuelle référence au "progrès" ("La progression des connaissances et des structures logico mathématiques qui leur donnent leur valeur rationnelle" reprend J.J.Ducret, p.519, cautionnant apparemment le primat des mathématiques dans la culture des citoyens "majeurs" !). En approfondissant ces études sur la formation cognitive des possibles, il apparaît que c'est précisément par cette capacité de l'esprit à concevoir et à inventer nouveaux possibles que J.Piaget va définir la "majoration" dans l'équilibration. Elle n'est nullement de type logico mathématique a priori. La capacité à différencier le possible et le nécessaire dans l'action (p.528), à passer du "il faut " au "on peut ", à se concevoir comme "explorant le champ des possible" plutôt que comme appliquant des lois éternelles, va, en effet caractériser une évaluable majoration. Equilibration "positive<" ou innovante, ouvrante, et non plus équilibration "négative", stabilisante, fermante, s'arrêtant à la valeur calculable d'une structure logico-mathématiques pré formatée.

L'analogie avec les deux conceptions de la régulation (positive, ou différenciante, négative ou intégrante ) retenue par la biologie est ici particulièrement convaincante. Cette interprétation permet de prendre en compte la dialectique piagétienne "assimilation - accommodation " de l'équilibration sur laquelle J.J.Ducret insistera légitimement (p.417), mais elle privilégiera d'avantage qu'il ne le fait le rôle de l'assimilation dans la stratégie cognitive de l'attention aux possibles. N'est il pas légitime de prétendre que ces considérations sont essentielles à l'élaboration d'une "épistémologie de la modélisation" qui ne se réduira plus à quelques formalismes logico-mathématiques décontextualisés. J.J.Ducret en convient en reconnaissant in fine "une sorte de dépassement d'un Piaget essentiellement intéressé par les questions d'équilibre, vers un Piaget de plus en plus admiratif devant le pouvoir créateur illimité de la pensée(et que confirme les limitations du formalisme en méta mathématique)" (p.529).

Mais ce "dernier Piaget" était peut être aussi le "premier Piaget", celui qui lançait dés 1935 cette formule fondatrice des épistémologies constructivistes que E. von Glasersfeld a redécouvert pour nous et que les piagetiens n'avaient plus voulu entendre pendant quarante ans : "L'intelligence … organise le monde en s'organisant elle même" (p.311 de l'édition 1977 de "La construction du réel chez l'enfant", 1935 ). N'était il pas possible, bien que non nécessaire de relier symboliquement cette ultime décennie de recherches sur la construction cognitive à sa genèse un demi siècle plus tôt. La formation contemporaine des épistémologies constructivistes pourra, et peut être devra, s'en enrichir.

J.L.Le Moigne.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

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Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

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