Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Le titre du dernier ouvrage de Jacques Miermont est bien choisi et nous ouvre à lui seul un certain nombre de pistes. Quand il se prend lui-même pour objet de réflexion, l'esprit est en effet obligé de ruser. La pensée logique qui sous-tend le langage nous impose la dichotomie entre l'esprit observé et l'esprit observant. Seule la ruse nous permettra d'affronter la complexité de la situation de l'esprit s'observant lui-même en tachant par quelques prodiges de dépasser les certitudes fallacieuses liées à l'angle de vision qui crée l'image perçue dans le miroir et fait oublier les autres possibles.

Le cheminement rusé est de mettre en évidence l'impertinence dans ce domaine de la logique traditionnelle distinguant entre sujet agissant et objet agi et exigeant qu'un postulat soit vrai ou faux. Logique qui est insidieuse car elle est implicite dans le langage. D'où l'intérêt de donner de nombreux coups de pinceaux dans les différents domaines de l'esprit afin qu'émerge progressivement une représentation de la pensée humaine qui soit suffisamment riche pour être crédible, donc utile aussi bien à la compréhension de soi-même que celle des autres. Ce que nous propose ce livre bien documenté où l'auteur nous invite à visiter avec lui différentes approches du problème de l'esprit humain.

Il nous rappelle que la sagesse consiste à ne pas trancher entre les oppositions théoriques qui menacent, ainsi que Charybde et Scylla, la navigation de la pensée, mais à vénérer le bien-fondé de l'indécision et ainsi, nous pénétrant de l'impossibilité d'une cartographie frustre, s'appliquer à créer une méthodologie cognitive d'un nouvel ordre, celle de savoir s'orienter et faire cap au sein de la complexité, défi vital, et loin encore d'être gagné, de notre époque.

Citons quelques uns de ces détroits bien périlleux car les écueils qui les délimitent sont fascinants par la part irrécusable de vérité qu'ils contiennent.

La question de la localisation de l'esprit. Indubitable est l'esprit " espace sémiotique partagé ", champ d'expérience commun prenant corps dans le sentiment d'appartenance à la famille, la nation, dans l'appropriation d'une langue maternelle. On pourrait dire que c'est l' " esprit oxygène ", bien partagé qui fait que je me reconnais dans l'autre, et d'autres dans des autres. Non moins évident, par l'expérience directe que j'en ai, est l' "esprit autochtone " qui exige le respect de mon originalité, de mon unicité, qui souligne la césure définitive et insurmontable entre moi et les autres. Mettre le cap sur l'un ou sur l'autre serait mettre le cap sur la démence ou l'autisme, états qui ne représentent heureusement pas des cartes adéquates de l'humain. C'est probablement au contraire au sein de cette tension entre les contraires, de la nature oscillante de leurs forces d'attraction que réside la force évolutive de l'humain, ce que l'on pourrait appeler son génie. C'est parce que je partage que je me distingue ou je me distingue par les partages que j'accepte.

Autre question de localisation, non plus psychologique cette fois, mais anatomique. Il n'y pas d'esprit sans cerveau et les propriétés cellulaires et bio-physiologiques de celui-ci sont de grande importance pour la compréhension des phénomènes psychiques. L'esprit est ainsi intérieur au cerveau. Cependant comment imaginer la fonctionnement d'un cerveau sans environnement, sans informations à traiter, ou même sans autres cerveaux fonctionnant selon des modalités analogues. L'esprit peut donc se manifester en dehors du cerveau. A nouveau, faire un choix équivaut à un naufrage de la pensée.

Il est important et salutaire de souligner l'ampleur du défi. Pour ce faire, nous visitons également en compagnie de l'auteur les arcanes de la genèse du langage. Existe-t-il une capacité de langage innée ou est-elle acquise ? Quelle est la part de la phylogenèse et de l'ontogenèse dans l'acquisition de l'échange verbal ou non verbal ? Il faudra là aussi savoir, comme nous le rappelle notre guide avec beaucoup d'humour, ne pas trancher. Au delà de l'humour, il y a aussi de l'optimisme dans ce livre car Jacques Miermont nous offre quelques étoiles pour nous orienter et sortir de ces passes dangereuses. L'une d'elles me semble même plus brillante et plus fiable qu'il ne semble le penser, malgré le remarquable développement qu'il lui consacre. Il s'agit de la " langue de bois " et de ses filles " les figures de style " ou mieux nommées, les " tropes ".

Certes on peut à nouveau se retrouver, comme il y insiste, dans un nouveau goulet périlleux entre la " langue de bois " si massive qu'elle met une " chape de plomb " sur toute prise de conscience responsable chez les locuteurs et, osons le mot, la " langue de plume " libérée jusqu'au solipsisme qui isole l'individu dans un discours si singulier qu'il est seul à le comprendre. Pourtant les différentes " langues de bois ", par le partage de certaines figures de style, par la référence qu'elles font à certains modèles sous-jacents au discours, peuvent, selon moi, être aussi vues comme des étoiles de brillance variable, voire des portions de constellation, sur lesquelles on peut s'orienter pour choisir un cap. Nous sommes conviés là à un beau sujet de réflexion systémique concernant une classification des " langues de bois ", les bénéfiques et les dangereuses, ainsi qu'une réflexion sur leurs prémisses. Autre sujet passionnant est leur évolution dépendant du passage d'un de leurs éléments ou " tropes " d'un bassin d'attraction à un autre, donc d'un changement de sens qui retentit probablement alors sur l'ensemble du code partagé. C'est peut-être un pas fait vers la compréhension du destin d'une idéologie quelconque vers la citoyenneté responsable ou vers le totalitarisme.

Il me semblerait également légitime et tentant d'étendre cette réflexion surtout centrée sur le langage aux messages non verbaux et aux comportements qui sont, il me semble, soumis aux mêmes régulations complexes que celles gouvernant les " langues de bois ". Car enfin, le port de la cravate comme celui des baskets, la proximité corporelle tolérée dans la rue ou dans un ascenseur, sont des signaux communicatifs qui résultent eux aussi d'une négociation entre esprit " langue de plomb " et esprit " langue de plume ".

Si l'on accepte que l'homme ne peut - ni fondre son esprit dans une pensée unique qui serait celle du lien communautaire à l'instar d'une fourmi ou d'autre insecte social - ni s'isoler superbement dans un solipsisme d'allure psychotique - il faut bien qu'il existe des critères, agissants mais non immuables, qui nous permettent de tracer la frontière, toujours mouvante et en recréation perpétuelle, entre ce qui est moi et ce que sont les autres. Je ne peux que partager totalement la proposition de Jacques Miermont qu'ici réside le creuset du sens. Ce qui fait sens pour moi est la place que je veux, et peux, occuper dans l'espace spatio-temporel qui m'est accessible. Le sens que je crée dépendra naturellement de l'espace offert par les conditions culturelles et économiques, la nature des relations proches, les contraintes culturelles, mais chacun ne peut faire à moins de contribuer par son propre génie à cette constitution de sens sans se condamner à disparaître. La personnalité qui est le thème abordé dans la dernière partie de l'ouvrage est donc peut-être la façon ineffable dont chacun d'entre nous doit assumer cette nécessité de se revendiquer un sens - selon de modalités qui relèvent de contraintes multiples, anatomiques, caractérielles, environnementales - un sens qui de plus est constamment remis en question et ne saurait trouver une expression définitive - c'est le drame et probablement aussi la raison de la vie de l'homme.

Philippe Caillé

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