Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Depuis une trentaine d'années, Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne cheminent dans la complexité avec l'énergie et la persévérance que l'on sait. Il était donc probable que ces cheminements parallèles et... enchevêtrés, allaient appeler un ouvrage cosigné.

C'est chose faite. Bien sûr, il y a peu d'inédit dans cet ensemble de textes publiés entre 1983 et 1998 et à peine retouchés. Sans doute s'agit-il surtout d'une présentation de la pensée d'Edgar Morin que Jean-Louis Le Moigne, avec élégance et reconnaissance, se contente d'introduire par un avant-propos d'une quinzaine de pages et un après-propos de cinq pages. Mais pensée qu'il enrichit aussi par la cinquantaine de pages du chapitre 5 sur la modélisation de la complexité. Et, plus encore, à l'extérieur de l'ouvrage, comme peuvent en attester tous ceux qui fréquentent les rencontres MCX et lisent la lettre MCX que J.L. Le Moigne alimente et anime si généreusement et si passionnément.

Au fond, leur but est de témoigner. Le président de " l'Association pour la Pensée Complexe ", E. Morin, et le président du " Programme Européen pour la Modélisation de la Complexité ", J.L. Le Moigne, s'associent ici, comme ils le font de façon permanente sur le site Internet commun (www.mcxapc.org), pour témoigner, à l'aube du XXIe siècle, de la prise de conscience, lente mais effective et progressive, au cours de ces trois décennies, de l'obligation qu'ont nos sociétés de rendre intelligible la complexité pour mieux gérer et plus encore mieux vivre, dans cette complexité.

Prise de conscience inévitable et inéluctable, d'emblée plus facile peut-être pour les jeunes générations, enclines à s'affranchir, ordinateurs et télécommunications aidant, des frontières, enclos, séparations géographiques, culturels mais aussi théoriques et disciplinaires. Le " coupé-collé ", parfois tancé par les enseignants, n'a pas que des vertus mais il participe incontestablement d'une évolution dans la pratique de la pensée comme de la pensée de la pratique. Multiplication des reliances, des récursivités, des mises en dialogue ; usage de l'abduction au-delà des classiques déductions et inductions. Recherche d'informations et construction de connaissances finalisées et spontanément pragmatiques.

Pour qui les connaît déjà, la réunion de ces textes produit une résonance et amplifie sans conteste le propos de nos deux militants pour la pensée complexe. Ceux qui n'y ont pas encore eu accès bénéficieront là d'un recueil synthétique commode mais aussi d'une invitation à se lancer dans la lecture plus exigeante et nécessaire des quatre tomes de " La Méthode " d'E. Morin (désormais en collection de poche Points Essais au Seuil) comme de " La Théorie du Système Général. Théorie de la Modélisation " (PUF) de J.L. Le Moigne.

Comme tous ceux qui travaillent sans relâche et communiquent avec passion sur longue période, E. Morin et J.L. Le Moigne déclenchent autant d'agacements et de rejets que d'enthousiasmes et d'adhésions. A cet égard, ce livre est bienvenu. Il s'en dégage au fond une impression de mesure, sans doute moins perceptible quand on lit les deux auteurs séparément et dans la durée, ou leurs commentateurs qui les simplifient et les réduisent trop fréquemment.

Tocqueville, cité par E. Morin lui-même, l'avait bien senti : " Une idée simple, mais fausse, aura toujours plus de poids dans le monde qu'une idée vraie mais complexe ". Les travaux et les propositions qui, par des voies diverses, s'efforcent de s'affranchir du confort mais aussi du carcan des conventions épistémologiques et méthodologiques bien établies, se voient généralement déformées pour mieux être refusées par les conservatismes et les académies.

Cela n'est en rien surprenant ; d'ailleurs, la raison d'être des académies n'est-elle pas de conserver ? Sachons gré aux chercheurs novateurs de transgresser puis de travailler de façon rigoureuse pour mieux assurer leur pensée, la situer et la relativiser.

Dans la 3ème section (jusqu'ici inédite) du chapitre 2 consacré à l'épistémologie de la complexité puis dans le chapitre 4 intitulé " La pensée complexe, une pensée qui se pense ", E. Morin le fait de façon exemplaire. La méthode pour connaître dans la complexité et penser la complexité est une aide à la stratégie de la pensée et non une méthodologie. Elle contient donc nécessairement ses propres limites, paradoxes, apories que les 7 principes guides expriment clairement :

  • le principe systémique que Pascal avait énoncé de façon fulgurante : " Je tiens impossible de connaître sans connaître le tout ; non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties " (Pensées, Le Livre de Poche, p. 34) ;
  • le principe hologrammatique : la partie est dans le tout mais le tout est inscrit dans la partie ;
  • la boucle rétroactive : la cause agit sur l'effet et l'effet sur la cause ;
  • la boucle récursive : les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit ;
  • le principe d'auto-éco-organisation : l'autonomie des organismes vivants est inséparable de leur dépendance à l'égard de leur environnement ;
  • le principe dialogique qui permet d'assumer rationnellement l'association de notions contradictoires pour concevoir un même phénomène complexe ;
  • le principe de la réintroduction du sujet connaissant dans toute connaissance produite qui est donc toujours construite, y compris, surtout quand il y a intention scientifique.

Et E. Morin de conclure cette présentation par une précaution, trop souvent oubliée dans les propos militants : cette démarche ne remplace en rien la certitude, l'élémentaire, le séparable, la logique classique par l'incertitude, le global, l'inséparable, la dialectique... Elle recherche au contraire les aller-retour, le dialogue, l'articulation. Il faut parfois disjoindre et reduire, comme l'ont fait sans relâche la science et l'épistémologie dominantes au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. Il faut aussi relier, tout en distinguant, comme nous y invitent une très longue tradition de pensée, en Orient comme en Occident, et une pratique scientifique croissante dans l'explosion des nouvelles disciplines hybrides, orientées par une épistémologie plus libérée mais plus active et exigeante au coeur même du travail du chercheur.

Les sciences de gestion, nées tardivement, ont cru obtenir une légitimité et une reconnaissance scientifiques en adhérant, souvent sans précaution, à des principes épistémologiques et méthodologiques forgées pour la mécanique rationnelle ou pour une inquiétante " physique sociale " gouvernées par la " quantophrènie " ou " l'arithmomania " dénoncées entre autres par Sorokin ou Georgescu-Roegen.

Elles tardent à admettre ce que Bachelard énonçait dès 1934 : " le déterminisme scientifique se prouve sur des phénomènes simplifiés et solidifiés ". Encore plus à intégrer les théorèmes d'incomplétude de Gödel et Tarski, la relation d'incertitude d'Heisenberg, la complémentarité des idées contraires de Bohr. Elles auraient évidemment tort de ne pas calculer, mathématiser et donc réduire et disjoindre, lorsque les objets et les intentions de recherche s'y prêtent, comme ce peut être le cas pour certaines questions de finance de marché, de gestion de production ou de comportement du consommateur. Elles gagneraient, en revanche, à être à la fois plus prudentes et plus ambitieuses, plus ouvertes et plus créatrices lorsque l'application systématique de ces méthodes détruit l'objet et " a fortiori ", le projet de recherche comme cela risque de se passer en stratégie, management, organisation, entrepreneuriat, marketing industriel et de services... Bref, des domaines où la complexité règne et constitue la raison d'être même des disciplines qui s'y consacrent.

E. Morin et J.L. Le Moigne ne doivent en aucun cas être vus comme les monopoleurs de la complexité. D'autres voies, d'autres démarches, d'autres penseurs contribuent à cette aventure de l'esprit. Leurs travaux ne sauraient échapper à la critique serrée, marque essentielle de l'esprit scientifique. Mais ils ne peuvent pas davantage être ignorés de tous ceux qui, aujourd'hui, chercheurs consultants, dirigeants, managers... sont payés pour que l'action organisée soit plus efficace, plus efficiente mais aussi plus pertinente, plus éthique, plus responsable et moins mutilante, pour les hommes et pour la nature.

Suggérons pour compléter la réflexion, la lecture des Mélanges en l'honneur de Jean-Louis Le Moigne, " Entre Systémique et Complexité, Chemin Faisant " (PUF, 1999) et celle des Mélanges en l'honneur de Jacques Lesourne, " Décision, Prospective, Auto-organisation " (Dunod, 2000). On y verra, à l'oeuvre, les aller-retour et les dialogues conseillés par E. Morin sur des thèmes centraux de la gestion et de l'économie.

A.C. MARTINET

(Cette note a été publié initialement par la Revue Française de Gestion , dans son n° 130, sept.2000 Le Cahier des lectures MCX remercie la R.F.G. de son aimable autorisation.)

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Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.